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Monde

Aux côtés de la répression et du patronat

Macron au chevet de la contre-révolution tunisienne

Le « Kid Président » assis tout sourire à côté Beiji Caïd Essebsi, un vieillard de 91 ans, ministre sous Bourguiba et député sous Ben Ali, voilà qui n’est pas très en phase avec la « jeunesse » à laquelle Macron a voulu rendre hommage, lors de ses deux journées de visite d’État en Tunisie. Comme lors de son précédent voyage au Burkina Faso, pièce centrale du dispositif impérialiste français en Afrique, c’est en réalité à la contre-révolution que Macron a rendu un fier service. En ce sens, Macron s’inscrit bel et bien dans le lignage des présidents françafricains de la V° République.

Pour s’en convaincre, il suffit de revenir à la conférence de presse du président français, mercredi. Le seul point qui gênait le Quai d’Orsay aux entournures avait trait à la répression qui s’est abattue sur les manifestants qui, début janvier, sont descendus dans la rue pour protester contre la hausse du coût de la vie et les réformes structurelles que compte engager Essebsi. Au cours de ces mobilisations, durement réprimées, un manifestant, au moins, a été tué, alors que plusieurs dizaines ont été blessés dans les rassemblements ou torturés dans les commissariats, à la suite des 900 arrestations auxquelles ont procédé les forces de police. Essebsi n’a pas été ministre de l’Intérieur de Bourguiba, entre 1965 et 1969, pour rien : en janvier comme à l’époque, contre les mobilisations des syndicats étudiants et ouvriers, il n’a pas hésité à faire régner l’ordre des matraques. Pour Macron, néanmoins, il n’y a eu, en janvier, que des arrestations relevant de « procédures judiciaires » dans le cadre « d’une justice indépendante ». Le président a donc été droit dans ses bottes et a soutenu Essebsi sur toute la ligne.

Car c’est bien cela qu’est venu faire Macron dans le cadre de sa visite d’État, comme l’avait fait, à trois reprises, François Hollande, en se rendant en Tunisie entre 2012 et 2014 : s’assurer qu’après le renversement de Ben Ali, homme-lige de Paris entre 1987 et 2011, l’ordre régnait à nouveau en Tunisie, bien que la situation n’ait jamais été aussi catastrophique. Contre toutes les promesses des politiciens qui se sont succédé au pouvoir après le renversement du dictateur, en janvier 2011, le chômage n’a jamais été aussi élevé (35% des jeunes diplômés, jusqu’à 60% dans certains régions), le dinar plonge et l’inflation grimpe de façon exponentielle, et ce alors que le gouvernement de coalition Nidda Tounes (anciens benalistes) et Ennahda (islamo-conservateurs) mène une politique d’ajustements structurels sous l’égide de la Banque Mondiale, du FMI et de Paris

Territoire privilégié des investissements du patronat hexagonal en plus d’être un pays clef pour l’impérialisme français, Macron n’a pas voulu arriver les mains vides. D’un côté, il a annoncé 1,2 milliards d’euros d’investissement jusqu’en 2020, une somme qui va largement profiter au capital français présent sur place. De l’autre, il a promis 50 millions d’euro pour les jeunes (sous la forme d’aide à la création d’entreprises) et une remise de 30 millions d’euros sur la dette tunisienne, une dette largement contractée sous le régime autoritaire de Bourguiba et sous la dictature de Ben Ali. Une dette, par conséquent, que continue à payer le peuple tunisien, alors qu’il ne l’a jamais contractée.

Le voyage de Macron en Tunisie, suivi d’une seconde étape, au Sénégal (autre État clef du dispositif impérial de la France en Afrique) a pour but de s’assurer jusqu’à quel point la situation est maîtrisée par le pouvoir. Selon Moncef Marzoukhi, ancien opposant à Ben Ali, intronisé chef d’État pour mieux faire chavirer la révolution de 2011, « les manifestations [de janvier] ont été un premier signal, et j’ai peur de ce qui peut se passer par la suite ». Marzoukhi est loin d’être un dangereux révolutionnaire. Évincé du pouvoir, il défend, avec le peu de crédit qui lui reste, la nécessité de stabiliser le pays. Il souligne, néanmoins, combien, sous les cendres de « l’hiver arabe » couvent les braises du « printemps » et de la révolte. Signe des temps, au second jour de son voyage, la production de phosphate était totalement à l’arrêt en Tunisie en raison de plusieurs mobilisations, dans la région de Gafsa, l’un des épicentres du processus révolutionnaire en 2011. De jeunes chômeurs bloquent plusieurs voies d’accès aux mines de la CPG, la société publique minière qui exploite les gisements.

Sous couvert d’apporter son soutien au « modèle tunisien » de contre-révolution démocratique, Macron en est tout aussi conscient. Il ne reste qu’à espérer, et à œuvrer, solidairement, ici en France, au sein du mouvement ouvrier, de jeunesse et de la gauche, pour que les salariés et la jeunesse de Tunisie puissent retrouver au plus tôt le chemin des mobilisations.

Crédits photos : — SIPA




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