14-18, ON NOUS A MENTI ?

Macron, du Chemin des Dames au chemin de croix

Jean-Patrick Clech

Illustration : Félix Vallotton - Les fils de fer 1916 - Source Bibliothèque de Lausanne

Macron, du Chemin des Dames au chemin de croix

Jean-Patrick Clech

« L’itinérance mémorielle 14-18 » à laquelle s’est livré Emmanuel Macron cette semaine tourne au fiasco. Et promeut le président de la République en roi du « pastiche ».

Le souvenir de la Grande Guerre est devenu un mauvais subterfuge pour présenter, avec la solennité qu’implique pareil centenaire, la politique macronienne où tout se peut « en même temps ».

Macron a commencé par vouloir mélanger les époques et les styles : il entendait évoquer les souffrances de la Grande Guerre pour mieux faire passer la pilule de ses contre-réformes, hausse du prix du carburant en tête. Mais partout où il est passé, il a été rappelé à l’ordre par « les Français » à la rencontre desquels il souhaitait aller, essuyant insultes et quolibets.

Parodiant, en croyant être très sérieux, la gravité de certains parmi ses prédécesseurs lors de précédentes commémorations du 11 novembre, Macron n’a pu s’empêcher, dans la foulée du souvenir de la bataille de Morhange, de combiner le recueillement et les opérations de marketing promotionnel intitulé (en novlangue pseudo-anglaise dans le texte), « Choose -suivi du drapeau bleu-blanc-rouge- ! / Choose Grand Est ! ».

Toujours dans le même esprit qui finit par adjoindre cinquante nuances de kitsch au cérémonial jupitérien il a rendu hommage aux « héros de Verdun » tout en regrettant qu’il n’y ait pas davantage de « héros du quotidien ».

Enfin, acmé du « en même temps », Macron a réussi, sans se démonter, à rendre hommage aux « braves combattants de l’Armée Noire » tout en évoquant la mémoire du Maréchal Pétain comme celle d’un « grand soldat ».

Même l’aléatoire de la vie est venu rajouter une touche grotesque à l’agenda macronien. Ainsi, à Verdun, pour mieux permettre à Macron de saluer la mémoire des poilus, la suite présidentielle a fait déprogrammer l’enterrement d’un monsieur décédé durant la semaine. Quant au deuil de « ceux de 14 » que le Président voulait porter en s’armant de la plume de Maurice Genevoix, c’est finalement quasiment Brigitte Macron qui lui vole la vedette puisque l’on a appris, à deux jours du 11 novembre, qu’elle avait perdu son frère de 85 ans.

Triple escroquerie

Mais le problème va au-delà du pastiche idéologique et de son avatar linguistique (on songera, bien entendu, au néologisme « itinérance ») ayant caractérisé, ces derniers, jours une déambulation présidentielle qui a tourné au chemin de croix sans générer les effets escomptés. C’est plutôt le fond du discours qui sous-tend la commémoration de ce 11 novembre du Centenaire qui est à remettre en cause.

Non, à l’opposé de ce qu’a dit Macron et qu’il redira, à l’envi, sous l’Arc de Triomphe, ce dimanche, ce n’est pas l’Armistice qui a mis fin à la boucherie : c’est la crainte, chez ceux qui s’étaient écharpés pour les intérêts des marchands de canon d’Europe, de voir la vague révolutionnaire qui avait commencé à Petrograd, un an et demi plus tôt, progresser au point de menacer l’Allemagne et les autres pays.

Ce n’est pas davantage l’Armistice qui a permis d’asseoir les bases d’un monde meilleur. « Le sacrifice de tous les soldats et (…) le sens de leur combat [a permis] de faire triompher les idéaux de la Nation française sur les démons du nationalisme et de l’impérialisme », selon le président. Et quand bien même Macron affirmait dans les objectifs de son « itinérance » que « la fin de la Première Guerre mondiale fut avant tout la victoire de la paix et que la France n’a de cesse d’œuvrer pour le rapprochement entre les nations », c’est absolument faux. Le 11 novembre et le Traité de Versailles qui suit sont les ressorts qui vont conduire, en dernière instance, à la montée des nationalismes en Europe et à l’arrivée au pouvoir de Hitler, en 1933.

Aussi, il suffit de se tourner vers la réalité européenne, aujourd’hui, pour voir qu’au-delà des discours macroniens sur le « risque du retour aux années Trente », c’est l’extrême-centre et le soi-disant « nouveau-monde » qui font le lit de la peste brune, également parce que rarement notre camp social n’aura été aussi atone et désorganisé, et ce alors que jamais autant qu’auparavant un exécutif n’aura été aussi affaibli, politiquement, en moins de deux ans de pouvoir.

La troisième escroquerie, enfin, consiste à présenter la « pax europaea », à savoir l’ordre impérialiste de l’Union Européenne -bâti contre les travailleurs et les peuples pour le plus grand bénéfice des secteurs les plus concentrés du capital, allemand et français, notamment- comme le seul horizon possible et souhaitable pour « vivre en paix ». Indépendamment des contradictions intrinsèques d’un processus d’unité fictionnelle du continent - unité qui se délite plus qu’elle ne se consolide, comme le montre le Brexit, dernier épisode en date -, Macron réussit le tour de force, donc, de célébrer la paix tout en appelant de ses vœux à la constitution d’une « réelle armée européenne » pour contrer l’influence des concurrents et partenaires de l’UE, pourtant invités, le 11 novembre, à Paris, pour célébrer la paix. Cherchez l’erreur.

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