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Monde

Répression néo-coloniale contre les gilets jaunes

Macron envoie l’armée à la Réunion contre les gilets jaunes : le mouvement ouvrier doit s’opposer à l’intervention !

Le mouvement ouvrier doit se montrer solidaire des habitants de l'île de la Réunion face à l'intervention de l'armée !

L’explosion de colère manifestée par les gilets jaunes a été bien plus éruptive et violente à l’ile de la Réunion, avec un blocage total de l’ile menant à des affrontements d’ampleur avec la police. Les conditions socio-économiques dramatiques font de l’ile un véritable « volcan social » ; à tel point qu’un gel de trois ans des taxes sur le carburant a été concédé pour calmer le mouvement. En vain. Car la colère n’est pas retombée. Aussi Macron a-t-il décidé de passer un cap : le gouvernement a opté pour la réponse historique destinée aux colonies : l’envoi de l’armée. Face à cette répression coloniale, le mouvement ouvrier de la métropole doit se montrer solidaire de la lutte des habitants de l’ile de la Réunion !

De la colère des gilets jaunes à l’intervention armée 

Une colère qui couve dans l’ile 

Depuis le 17 Novembre, la colère s’exprime de façon particulièrement éruptive à la Réunion, avec des traits aujourd’hui pré-insurrectionnels et totalement spontanés. D’abord cristallisée sur la hausse du prix du carburant, elle s’est étendue à une lutte plus générale contre l’oppression abominable infligée par la métropole et des politiciens locaux corrompus.

Si la violence est d’autant plus explosive sur l’ile, c’est que les racines socio-économiques de la colère sont d’autant plus profondes. Plus de 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté ; et, aux taxes élevées et injustes qui grèvent les budgets de la population, s’ajoutent des services publics peu performants et peu développés.
De manière générale, la situation n’a eu de cesse d’empirer sur l’ile ces dernières années, surtout pour les quartiers urbains déjà durement touchés par l’exclusion économique et la précarité. Sans surprise, c’est d’abord dans ces quartiers qu’ont eu lieu les plus fortes explosions de colère, avec des couts pour les produits alimentaires qui peuvent être près de 30% supérieurs à ceux des métropoles selon une étude.
Des conditions de vie corroborées par des témoignages qui démontrent l’étendue du calvaire que vit une grande partie de la population, et de la colère qui couve sur l’ile : « Yannick, venue en renfort, remonte à pied la file de voiture : « Je suis solidaire de ceux qui souffrent, et parmi eux, beaucoup ont un travail. »... « Il y a un gros malaise social au bout de tout ça. Là, on est comme le volcan, on explose. »Mobilisée elle aussi, Doriane, chargée de recrutement, explique : « On ne s’en sort plus ici avec le coût de la vie. La hausse du carburant c’est juste la goutte d’eau. »

Un sentiment d’abandon traverse l’ile de la Réunion, entrainant un rejet fort des politiciens locaux corrompus et d’une métropole qui méprise les ultramarins. Comme le rappelle l’économiste Jean-François Hoarau : « Outre la hausse des prix du carburants, un autre événement a en effet allumé la mèche : le budget outre-mer qui ne passe pas du tout. Au sein de celui-ci, l’abattement fiscal de 30% dont bénéficient les Réunionnais va voir son plafond abaissé. La réforme touche directement les personnes dont les revenus sont dans la tranche au-dessus du smic. Autrement dit, ceux qui aujourd’hui bloquent les ronds-points. Avec cette mesure, on fait comprendre aux ultra-marins qu’ils doivent financer eux-mêmes le processus de convergence avec la métropole. On demande à un pauvre d’être moins pauvre par lui-même ! Il y a, à La Réunion, un profond sentiment d’injustice par rapport à la politique nationale. »

A ce niveau de violence sociale répond une colère qui couve et prend feu à travers le mouvement des gilets jaunes

L’ile est intégralement paralysée. Mardi matin, on recensait 24 points de blocages, principalement à Saint-André, Saint-Louis et Saint-Paul. Avec l’apparition de barrages filtrants, l’ile tourne littéralement au ralenti. La route du Littoral, reliant Saint-Denis à La Possession (à l’ouest) l’un de plus importants axes routiers de l’île, qui voit passer près de 60.000 voiture par jours, a été bloquée avant d’être délogé suite à de violents affrontements avec la police. A l’entrée ouest, des véhicules sont à l’arrêt sur 3 kilomètres. Un barrage filtrant a aussi été dressé devant l’aéroport Roland-Garros de Saint-Denis, obligeant les compagnies aériennes à changer, voire annuler, leurs programmes de vol.

Dimanche soir, à l’ouest de l’île, dans la commune du Port, ces affrontements entre jeunes et forces de répression ont fini avec un MacDo démoli, une concession automobile incendiée, et 70 voitures parties en fumée. Ce lundi, c’était le dépôt de carburant de l’île qui était bloqué, contraignant le Préfet à mettre en place un dispositif spécial (ORSEC), qui prévoie la réquisition de 14 stations de services afin d’éviter une rupture d’approvisionnement pour les véhicules des services de sécurité et de secours

Les dégâts économiques se sont vite fait sentir : commerces fermées, écoles fermées, aéroport fermé. La chambre de commerce et d’industrie a fait appel au gouvernement français pour déclarer la Réunion en zone de « catastrophe économique ».

Du couvre-feu à l’envoi de l’armée 

Face à un mouvement d’une telle ampleur, la répression ne s’est pas non plus faite attendre. Rapidement, des mesures d’urgence, à la hauteur d’une situation explosive, ont été mobilisées pour réprimer les habitants de l’ile. Le président de la Région Didier Robert décrivant « une situation de guérilla urbaine ».
Le préfet de La Réunion a donc tout d’abord instauré un couvre-feu, mesure inédite depuis plus de trente ans, sur plus de la moitié de l’ile. Entrée en vigueur mardi soir, la mesure interdit durant trois jours la circulation de nuit, entre 21 h et 6 h du matin. Mais face au peu d’efficacité – des scènes d’émeute se déroulant en plein jour –, d’autres mesures de répression, à plus grande échelle, ont été mises en place pour briser un mouvement qui menace de se propager, enflammer l’ile et inspirer la métropole.

A la conférence des maires de France, Macron a en effet déclaré qu’il serait « intraitable » envers les violences, et annoncé l’envoi sur l’ile de la Réunion « d’un escadron SERVAL, de deux escadrons de gendarmerie et la mobilisation de militaires dès demain matin » .

Une intervention pour « rétablir l’ordre », comme le dit Macron, qui s’inscrit dans la longue histoire d’intervention militaire de la France, faisant de l’armée un instrument privilégié de répression des mouvements sociaux, et des territoires ultramarins un laboratoire de la répression.

Rétablir l’ordre dans les colonies : une longue histoire de violence 

L’expression employée par Macron de « rétablir l’ordre » n’est ni innocente ni inconsciente. Car l’intervention de l’armée s’inscrit dans une longue tradition historique de la France à l’égard, de ses colonies et ex-colonies ; une politique caractérisée à la fois par le rôle de l’armée pour mater « l’ennemi intérieur », et qui se sert des colonies comme d’un véritable laboratoire de répression sociale. L’ouvrage de Claude Serfati, Le Militaire, nous servira ici de fil directeur.

L’armée française et les colonies : une (longue) histoire de répression 

L’intervention de l’armée français à la Réunion pour « rétablir l’ordre public », s’inscrit dans la longue tradition de l’intervention de l’armée à la fois comme briseur de grève, et comme instrument de répression à l’égard des colonies – et dans le cas présent des territoires ultramarins de l’ile de la Réunion.

Depuis la Révolution française jusqu’aux expéditions coloniales de la France, le rôle du miliaire s’est transformé pour jouer un rôle prégnant dans la vie politique et sociale. « On peut reprendre, écrit Serfati, la formule de R. Girardet selon qui le profil du militaire de carrière évolua « du soldat de la liberté [la Révolution française] au soldat de l’ordre », mais il faut immédiatement préciser qu’il s’agissait de l’ordre colonial et social, dont la défense par l’armée fut un trait permanent tout au long du xixe siècle. »

La déclaration de Macron s’inscrit justement dans cette lignée. En rétablissant « l’ordre » il s’agit avant tout de rétablir un ordre néo-colonial et social qui maintient l’ile de la Réunion entière dans un état d’asservissement et de dépendance abominables. Face à la révolte qui éclate contre des conditions de vie indignes, une révolte qui s’étend bien au-delà du cout de l’essence, c’est l’état français lui-même qui est ciblé, et les politiciens corrompus sur l’ile. Comme l’écrit Jean-François Hoarau dans ce même article : « Il y a un sentiment d’une classe politique extrêmement corrompue. En 2017, La Réunion était la 6e région de France la plus corrompue selon l’indice de l’ONG Transparency France. Le président de la région, Didier Robert, a été directement visé en voyant, lundi, le siège du conseil régional envahi »

La fonction sociale de l’armée : mater l’ennemi intérieur 

En réprimant le mouvement social à la Réunion, l’armée accomplit sa fonction historique : celle de mater « l’ennemi intérieur » au nom de l’ordre républicain. « Le maintien de l’ordre social n’était pas une mission nouvelle pour l’armée, écrit Serfati, mais cette fois-ci, il s’agissait d’opérer au nom de la République et de ses valeurs. En somme, l’armée fut invitée par les politiques à consolider la République contre « l’ennemi intérieur » de l’époque. »

Historiquement, l’armée n’a eu de cesse d’intervenir dans ses colonies et ex-colonies en y envoyant l’armée réprimer toute forme de contestation sociale contre des conditions d’oppression infâmes.

Mais encore au-delà, l’emploi de l’armée vise un objectif plus large, qui est celui de mater toute forme de contestation sociale, et pas seulement dans les territoires ultramarins. Les colonies ont été à ce titre un véritable laboratoire de la répression pour tester puis ensuite déployer de nouvelles formes de répression, et maintenir dans l’intimidation le mouvement ouvrier en métropole et ailleurs. « En France, les fonctions assignées à l’armée ont profondément changé au cours du xixe siècle, la Commune de Paris marquant une date charnière dans son rôle de répression des grèves et insurrections ouvrières[... ]. De façon plus générale, on peut dire que l’armée est intervenue pour rétablir l’ordre dans tous les grands mouvements populaires qui ont rythmé le xixe siècle : l’arrivée du duc d’Aumale à la tête de 20 000 hommes de troupes afin de briser la grève des canuts de Lyon en 1830 (il combattit également Abd-el-Kader dont il obtint la reddition), la répression contre les ouvriers qui exigeaient la « République sociale » en 1848 et qui provoqua, en juin, près de 1 500 morts, ont été suivies par la prise en charge du coup d’État de Louis Bonaparte (2 décembre 1851). Le Second Empire ne se contenta pas de réinstaller l’armée au cœur du pouvoir, il lui offrit de nouvelles aventures en Europe (Crimée en 1854, Italie en 1859), en Chine (en 1860), au Liban (1861) et au Mexique (en 1862). Le militarisme du Second Empire remplaçait ainsi, comme le disait Marx, « Liberté, Égalité, Fraternité ! par les termes non équivoques de : Infanterie, Cavalerie, Artillerie ! »

Une histoire écrite en lettres de sang et qui se perpétue aujourd’hui avec les propos de Macron et l’intervention de l’armée.

C’est précisément pour cette raison que le mouvement ouvrier doit se montrer solidaire de la lutte menée par les habitants de l’ile de la Réunion qui font face à une répression particulièrement brutale. L’internationalisme, mémé s’il s’agit ici d’un département d’outre-mer, n’est pas un vain mot. C’est une solidarité de classe qui traverse véritablement les frontières. Le mouvement ouvrier de la métropole doit apporter son soutien au prolétariat et aux classes opprimées la Réunion qui affrontent la répression néo-coloniale ! Car les mobilisation à la Réunion ont montré qu’il était possible de faire reculer l’état, qui a du concéder en vain un médiocre gel de la taxe sur les carburants pour une durée de trois ans. Le signal n’en reste pas moins fort. Jusqu’à la métropole, c’est un signe qui invite à poursuivre la lutte pour faire plier l’état. Comme le dit une personne interviewée participant aux gilets jaunes : « Faudrait qu’il [l’état] plie, au moins qu’il gèle les taxes sur les carburants... Ils l’ont bien fait pour La Réunion ! »

Le mouvement ouvrier doit employer ses méthodes pour soutenir la Réunion : lutte contre le néo-colonialisme et grève ! 

Pourquoi le mouvement ouvrier doit soutenir le peuple de la Réunion dans sa lutte contre l’oppression néo-coloniale 
L’intervention de l’armée s’inscrit, comme nous l’avons montré, dans une histoire sanglante d’intervention et de répression dans les colonies et ex-colonies. L’internationalisme du mouvement ouvrier fait partie de son histoire. Cette solidarité de classe qui dépasse les frontières n’est pas qu’une question de principe. Une victoire des peuples opprimées est une victoire de tous les opprimés ; symétriquement, si le mouvement des gilets jaunes devait être écrasé à la Réunion, le mouvement prendrait un coup en France. Ce serait la démonstration à l’avenir qu’il est possible au gouvernement de mater la colère de la population en envoyant l’armée, à coups de blindages et de militaires. Car c’est toujours dans les territoires des ex-colonies qu’historiquement les forces de répression se sont fait la main.

Plus encore, la division entre métropole et outre-mer est une divisons imposée par un ordre raciste et impérialiste. La lutte contre l’intervention militaire signifie le refus de voir le mouvement ouvrier divisé par ce racisme et cet impérialisme. Cette lutte est une lutte stratégique, contre les préjugés racistes, et la politique néo-coloniale de l’état français, et pour l’unité de notre classe par-delà les frontière. Si aujourd’hui ils massacrent des réunionnais, demain ils massacreront des ouvriers français. Comme l’écrivait Marx, le racisme est « aussi le secret de la puissance persistante de la classe capitaliste, qui s’en rend parfaitement compte », entretenant cette division par tous les moyens.

Revendiquer les méthodes du mouvement ouvrier : de la paralysie générale à la grève générale !
Pour cela, le monde du travail, mais aussi la jeunesse, doivent se saisir des méthodes de lutte du mouvement ouvrier et rejoindre le mouvement des gilets jaunes et l’opposition à l’intervention de l’armée française.

Non par fétichisme de la grève, mais car ces méthodes ont fait leurs preuves dans l’histoire, et sont celles qui permettent de déstabiliser l’ordre néo-colonial et social.

Aujourd’hui, alors que l’ile est paralysée, les premiers dégâts économique se font sentir. Pris de court, l’état envoie l’armée, tablant sur un étouffement rapide de l’incendie. Mais le risque est grand de raviver les braises de la colère. Pour que le mouvement perdure, se renforce, le monde du travail doit, à l’instar de ce qu’il a pu se passer en métropole, « offrir un bol d’air » aux gilets jaunes en organisant des grèves.

Cela signifie passer de la paralysie générale de l’économie à la grève générale. Le mouvement ouvrier doit maintenant lui aussi rejoindre la bataille, revendiquer ses méthodes. En métropole, des blocages de gilets jaunes ont été soutenus, accompagnés et amplifiés par l’appel de syndicats, comme cela a été le cas à la Raffinerie Total, où 150 travailleurs de la CGT ont rejoint les gilets jaunes.

Ce genre de moments de convergence démontre que ceux dont se méfient les gilets jaunes sont les chefs vendus de la direction du mouvement ouvrier, mais ne sont pas hostiles à toute forme d’organisation en général ni à des alliances avec le mouvement ouvrier.

En dénonçant – par des grèves en soutien aux ouvriers réprimés à la Réunion – l’intervention coloniale de l’armée française, le mouvement ouvrier lutte pour l’unité de sa classe contre une oppression qui dépasse les frontières. C’est se remémorer qu’il n’y a de victoire qu’unie, entre le prolétariat des territoires oppresseurs et des territoires oppressées contre l’ennemi commun, qui n’est fort que par notre division. C’est une lutte non seulement contre l’intervention armée, mais aussi pour l’unité de notre classe. Comme l’écrivait Trotsky : « Quand l’ouvrier blanc remplit le rôle d’oppresseur, il ne peut pas se libérer, et encore moins libérer les peuples coloniaux. »

Crédits photo : Richard BOUHET / AFP




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