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Politique

Reconnaissance de la torture en Algérie ?

Macron veut-il vraiment rompre avec la France coloniale qui a tué Maurice Audin ?

Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l'État français dans la torture et la mise à mort du militant communiste Maurice Audin, engagé aux côtés des indépendantistes algériens. Une déclaration visant à reconquérir les faveurs d'une partie de l'électorat de gauche après une première année de quinquennat des plus antisociales, et à ressusciter l'idéal d'un « nouveau monde » de la politique qui ne fait désormais plus grande illusion après ses aventures de l'été.

Soupçonné d’héberger des membres de la cellule armée du parti communiste algérien, Maurice Audin, lui même militant, est arrêté par les militaires français le 11 juin 1957, à son domicile à Alger. Il a 25 ans, et sera torturé jusqu’à ce que mort s’ensuive. Assassiné pour le compte de l’ordre, d’un ordre qui opprimait l’Algérie, une des colonies de l’empire français depuis plus de deux siècles. Son nom compte parmi des dizaines de milliers d’autres, de celles et ceux qui sont tombés sous les balles, la torture, ou ont parfois même été décapités vifs, dans l’objectif de terroriser et mater le puissant mouvement de libération nationale.

Un « devoir de mémoire » intéressé

Selon Nathalie Saint-Cricq, journaliste à France 2, « il ne fait qu’admettre ce que tout le monde savait mais qu’aucun président n’avait osé dire avant ». L’objectif de la déclaration est en grande partie de « marquer sa différence par rapport à ses prédécesseurs ». Une tentative de plus de caresser la gauche dans le sens du poil, et surtout de refaire vivre l’idée qu’il incarnerait une nouvelle manière de faire de la politique, après la cascade de scandales qui a suivi l’affaire Benalla, et plus récemment la démission de deux ministres parmi lesquels Nicolas Hulot. Il n’est par ailleurs pas étonnant que le député mathématicien Cédric Villani, autre figure macronienne de la pseudo « société civile », qui est quant à lui resté fidèle à Macron, parcoure les médias pour vanter cette décision après avoir joué un rôle d’intermédiaire avec la famille Audin.

Cette déclaration est intéressée électoralement, mais elle n’est pas non plus sans rapport avec une volonté de raffermir les liens avec l’État algérien, l’influence française dans le pays étant de plus en plus contestée, notamment par la Chine. Alors que le géant Asiatique est déjà passé devant la France en devenant le premier importateur dans le pays, un accord vient d’être signé début septembre, ancrant la participation de l’Algérie au projet de nouvelle « route de la soie » vers la terre du milieu.

Si cette reconnaissance de l’usage de la torture ainsi que l’ouverture des archives de la guerre qui a été annoncée constituent une avancée pour faire la vérité sur les immondices coloniales, on est encore loin des revendications historiques de l’Algérie telles que « le transfert des archives de guerre, dont une part infime seulement l’a été, l’indemnisation des victimes des essais nucléaires dans la Sahara ou encore la restitution des crânes de résistants à la colonisation au 19ème siècle », comme nous l’écrivions en décembre 2017.

Le vieux monde derrière nous ?

En toute humilité, Macron n’a pas manqué de déclarer qu’« une reconnaissance ne guérira pas (...). Il restera sans doute de l’irréparable, mais une reconnaissance doit pouvoir, symboliquement, délester ceux qui ploient encore sous le poids de ce passé ». Malgré l’effort médiatique pour porter la bonne parole du président et l’engouement de Pierre Laurent pour cette décision qui selon lui est une « victoire pour notre pays », une amertume persiste. En effet, bien ironique apparaît cette volonté de faire tabula rasa de la part de l’homme qui a fait rentrer l’état d’urgence et ses mesures héritées directement de la guerre d’Algérie dans le droit commun. L’état d’urgence a en effet été créé et instauré pour la première fois en 1958, pour renforcer l’arsenal répressif de manière énorme, similaire à un « état de siège », tout en se dissociant de celui-ci pour ne pas avoir à assumer d’être entrain de mener une guerre ou de mater une insurrection (qui sont les deux conditions pour déclarer « l’état de siège »). On parlera alors des « événements d’Algérie », tout en réprimant à l’arme lourde. L’État d’urgence sera alors ensuite utilisé plusieurs fois entre 1961 et 1963, tantôt d’un côté comme de l’autre de la méditerranée, contre Algériens et « Français musulmans ». Le 17 octobre 1961 à Paris, ce sera contre le couvre feu imposé aux nord-Africains par l’état d’urgence que manifesteront les Algériens de métropoles, avant de se faire massacrer par plusieurs centaines. Tués à coups de matraque, noyés dans la Seine et plus de 10000 à être interpellés puis internés pendant près de 4 jours. Cet état d’urgence aux racines profondément coloniales sera utilisé plusieurs fois après la guerre d’Algérie, dont trois fois dans les années 80 en outre mer pour mater les mouvements indépendantistes, puis en 2005 pour déployer une puissance de feu répressive contre la révolte des banlieues qui faisait alors suite à la mort de Zyed et Bouna, deux jeunes morts en fuyant la police. Enfin, la « situation spéciale » sera promulguée pendant 23 mois après novembre 2015 (faisant plus de 4300 perquisitions et 600 assignations à résidences) pour enfin être entérinée dans le droit commun par le président Macron. Dans la même veine, la « loi antiterroriste » qu’a porté et fait voter à l’assemblée son gouvernement en septembre 2017, autorise l’assignation à résidence sans preuves. Ces assignations à résidences, qui ont été employées à la pelle depuis les attentats contre les musulmans -ou suspectées de l’être-, les militants politiques, syndicaux et écologistes, étaient jusqu’à lors permises dans le cadre de l’état d’urgence. Elles avaient par ailleurs pour même origine la barbarie de l’État français déployée contre le processus révolutionnaire Algérien. À l’époque, les Centres d’Assignation à Résidence Surveillée (CARS) installés en France, qui n’étaient autre que des camps de concentration qui n’en avaient pas le nom, ont accueilli environ 10000 Algériens suspectés d’être des indépendantistes ou d’avoir des affinités avec eux.

Loin de tous « nouveaux mondes », Macron se place dans la droite lignée de la morbide histoire du colonialisme Français. En réalité, le président approfondit les traits les plus réactionnaires d’une Vème république fondée en 1958 sur la répression des Algériens. S’il critique dans sa lettre à Mme Audin un « système légalement institué » ayant rendu possible l’assassinat de son mari, celui-ci n’est pas en reste pour développer cet arsenal, qui sert aujourd’hui, entre autres, à harceler les habitants des quartiers populaires, à la répression des mouvements sociaux et à la chasse aux migrants.

Photo : La bataille d’Alger, film de Gillo Pontecorvo




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