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Auto-organisation des luttes

« Mais à quoi joue Martinez ? » Réflexions d’un syndicaliste combatif

8h30, c’est parti, il est là, Philippe Martinez en direct pendant 30 minutes sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin pour parler Loi Travail XXL.

Crédit photo : Michel Euler / POOL / AFP

Me voilà avec mon bol de céréales, attendant avec impatience depuis hier ce fameux rendez-vous. Moi le militant d’extrême-gauche, je me demandais ce que Martinez allait raconter ce matin, et surtout s’il allait peut-être expliquer réellement l’objectif du 12 septembre.

Je ne suis pas de la CGT, mais je sais que sans la CGT comme locomotive de tête d’un mouvement contre une loi comme celle-là, on ne pourra jamais y faire barrage.
La CGT, c’est 100 ans d’histoire, le premier syndicat de France, celui qui rassemble le plus d’adhérents et de secteurs combatifs : raffinerie, routier, métallurgie, cheminot, énergie, aérien, RATP etc… Alors oui, il est primordial de connaître le positionnement du plus gros syndicat de France, car même si Martinez aime répéter qu’il n’a pas « un bouton avec écrit "grève générale" », il n’en reste pas moins que c’est, encore aujourd’hui, la CGT qui peut donner le ton pour un mouvement d’ensemble.

Personne n’a de bouton sur lequel appuyer pour déclencher un nouveau Mai 68 ou un Décembre 95, mais la force actuelle des syndicats leur donne la possibilité de mettre en place une stratégie gagnante, en mettant toutes les chances du coté des travailleurs à travers la création d’un front unique réunissant l’ensemble des secteurs et des organisations syndicales. Frapper ensemble et au même moment permettrait d’avoir ce fameux cocktail explosif : blocage de l’économie, grève illimitée, unité syndicale. Faudrait-il encore que le secrétaire de la confédération CGT montre qu’il a envie de créer ce cocktail.

Pour le moment, c’est la stupéfaction. Au sein même de la CGT et des secteurs les plus combatifs de la CGT, tout le monde se demande à quoi riment ces « concertations » avec le gouvernement dans ce contexte de régression sociale et de destruction totale du Code du travail. Comment Martinez va-t-il s’expliquer sur cette situation, malgré les ordonnances nocives, et alors que les textes soumis au vote ne présentent même pas un soupçon d’article allant dans le sens des salariés, comme on a pu nous le faire croire au sujet de la loi El Khomri avec la vaste fumisterie qu’est le Compte Personnel d’Activité ?

Avec le nouveau gouvernement Macron/MEDEF, noir c’est noir : CDI projet, inversion de la hiérarchie des normes, augmentation de la CSG, suppression des cotisations sociales, réforme de l’ISF. Alors où sont cachées ces fameuses ordonnances qui donnent tant envie à tous les syndicats de discuter et d’apporter des modifications ?

Première question de Bourdin : « Dites-vous « à bas le capital ? »
Le journaliste pose cette question en référence à la nouvelle députée, Clémentine Autain de la France Insoumise, qui ne gagne pas assez pour payer une nounou pour garder ses enfants, mais qui demande une crèche pour les députés, avec l’argent du contribuable. Alors Philippe ? À bas le capitalisme ou non ?
Stupéfaction : malgré la reformulation par deux fois de Bourdin, Martinez tricote une réponse bizarroïde pour critiquer le capitalisme. « Le capitalisme a beaucoup de défauts » - sans dire qu’il faut l’abattre… Le militant anti-capitaliste que je suis reste sans voix : beaucoup de défauts, c’est tout ? Peut-on croire que le capitalisme peut se réformer, en espérant un capitalisme positif qui mettrait fin à la faim dans le monde, ou encore la mise en place d’un partage des richesses, ou la fin de la propriété lucrative ?… Invraisemblable.

Mais passons... et la Loi Travail alors ?

Martinez dénonce le coup de communication du gouvernement, qui parle de 48 réunions alors que le secrétaire de la CGT explique qu’il s’agit uniquement de 6 réunions de 1h par organisation, et non de 48 réunions multilatérales. Il lance donc un appel au gouvernement pour réunir l’ensemble des organisations syndicales autour lors d’une table ronde fin août. Pourquoi fin août, alors que les présentations des ordonnances ont démarré aujourd’hui à l’assemblée ? Dans quel but ? Mystère et boule de gomme…
Jean-Jacques Bourdin l’interroge sur les points de désaccord avec le gouvernement concernant les ordonnances. Philippe Martinez explique : « Je vais en prendre quelques uns parce qu’il y en a beaucoup. » Ma première interrogation face à cette phrase est pourquoi alors, s’il y a de nombreux désaccords, demander encore une table ronde fin août ? Et surtout pourquoi ne pas avoir quitté la table des discussions rapidement, pour mettre la pression sur le gouvernement, dès le mois de juin, comme ont pu le faire dans certaines régions les unités locales de la CGT, de FO et de Solidaires ?
Le secrétaire de la confédération CGT cite la nouvelle ordonnance donnant la primeur à l’accord d’entreprise contre l’accord de branche. Il cite ensuite le fameux CDI Projet ou Contrat de chantier, loi que le Medef réclame depuis des années, déjà proposée au moment des Lois Macron et El Khomri mais que le gouvernement Hollande avait dû refuser à l’époque.

Troisième question de Jean Jacques Bourdin : « Pourquoi n’appelez vous pas à manifester le 12 juillet avec la France Insoumise ? »
La réponse de Martinez, après avoir développé sur les ordonnances annonçant la précarité et la régression sociale, est affligeante. Il répond : « parce que nous manifestons le 12 septembre », soit 2 mois plus tard, puis « nous allons sur le tour de France voir les gens pour leur expliquer », « nous allons sur les plages expliquer les ordonnances », « nous avons besoin de repos »… Du repos pour quoi ? Le patronat se repose-t-il ? Le gouvernement Macron/Medef est-il en train de se reposer ? La contestation depuis le 15 septembre 2016 - qui ne devait pas être un baroud d’honneur soit dit en passant - est-elle si intense que cela nécessite de se reposer tranquillement ?

Bien sûr, créer un mouvement d’ampleur en été reste idéaliste, mais pourquoi ne pas profiter du 12 juillet à l’appel de la FI, ou encore du 14 juillet à l’appel du Front Social, pour commencer à battre le pavé pour justement être en ordre de bataille le 12 septembre. Comment peut-on laisser passer une occasion de commencer à converger et à construire un rapport de force le plus large possible ? Étonnant !
Là je me dis : « par pitié ne nous faites pas le coup du printemps dernier avec des journées saute-mouton, de mars à septembre, avec les raffineurs seuls au moment où il fallait appeler à la grève générale au plus tard en mai, le moment où la pénurie d’essence se faisait sentir ».

Quatrième question de Jean-Jacques Bourdin, concernant la possible loi concernant le financement des syndicats qui représente environ 50 millions. Encore une belle tactique de Bourdin pour discréditer les syndicats et leurs militants. Demande-t-il aux patrons ce qu’ils font des 24 milliards de CICE avec toujours plus de licenciements ? Demande-t-il au Premier ministre ce que compte faire le gouvernement contre les 80 milliards d’évasion fiscale des entreprises du CAC40 ?
La fin de l’interview est un gloubi-boulga de langue de bois, avec Martinez qui répète les mots « dialogue social » dans chaque phrase, comme s’il existait un dialogue social dans les entreprises. Comment, avec l’histoire de la CGT et des acquis sociaux arrachés uniquement grâce aux rapports de force et aux blocages de l’économie, peut-on encore parler de « dialogue social » ? Et où est passé le dialogue social depuis 1995 ? Où était le dialogue social, en 2003, 2010, 2015 et 2016, à part comme stratégie d’enfumage pour endormir les syndicats ?

Je reste réellement dubitatif après cette interview de 18 minutes, moi qui attend avec impatience de vivre un nouveau mouvement d’ampleur comme en 68 ou 95. Car il y a de quoi être dubitatif lorsqu’on voit la situation politique et syndicale actuelle, sans parler des fameux syndicats réformistes qui vont vouloir absolument casser les mouvements comme au printemps dernier, ni de la fédération FO dont personne ne comprend la stratégie.

La révolution attendra encore malheureusement. Espérons que cette interview ne soit qu’une interview et qu’après le 12 septembre il y ait un 13, 14, 15, 16… septembre.
L’espoir viendra sûrement de la base de la CGT qui attend, comme les militants combatifs des autres secteurs, de pouvoir débrayer et mettre KO dès le début de son quinquennat l’arrogant Macron qui, sans gêne, nous explique que « dans une gare, il y a des gens qui réussissent et d’autres qui ne sont rien » opposant à Station F les entrepreneurs qui eux réussissent et les travailleurs qui eux ne sont rien.




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