Société

Témoignage de prof. « Vous fréquentez un rade de keufs, Monsieur ? »

« Mais que fait la police ? » Les agents en première ligne dans le 93, et comment…

Publié le 26 octobre 2016

Pour certains, y compris à gauche, les fonctionnaires de police, « fonctionnaires de base », se trouvent en première ligne, sur le terrain. On ne saurait leur donner tout à fait tort. Reste à savoir, néanmoins, dans quel cadre. Nouveau témoignage d’enseignant du 93.

Hervé Ménard

Coincé entre une cité, d’un côté, un centre-ville qui n’en est pas un, de l’autre, et, à quelques kilomètres, l’une des plaques tournantes du trafic de drogue dans le Nord de la capitale, le lycée n’a rien de bien sympathique. Et pourtant, les quelque 1800 élèves qui le fréquentent le sont davantage. En tant que prof, que le boulot soit compliqué, c’est une chose. Certaines classes sont dures, c’est sûr. Mais le rapport avec les jeunes est bon. Ils en veulent et ils s’accrochent.

Avec une ou deux heures de trou vraiment mal placées dans mon emploi du temps, j’en profite, avec un collègue, pour aller prendre un café dans l’un des seuls troquets pas trop loin du lycée. Le gros avantage, c’est que la terrasse est en plein soleil et que dès qu’il y a quelques rayons, c’est infiniment plus sympa que de rester enfermé en salle des profs.

Un beau jour, au détour d’une conversation de fin de cours, un échange entre trois élèves m’interpelle. Curieux, je m’approche : « ils disent que vous fréquentez un rade de keufs, Monsieur, ça m’étonne de vous », me dit l’un. Difficile –et inutile- de cacher ses idées politiques à ses élèves. Je réponds, en rigolant, sans trop comprendre où ils veulent en venir, que je ne suis pas au courant de quoi ils parlent. « Si, si, le café à côté de l’arrêt de bus, avenue de la République. On vous a vu », me lance un autre. Je les regarde, toujours un peu sceptique. La sonnerie a retenti, une autre classe arrive. Je leur dis que je ne saisis pas. « Vous n’avez qu’à y aller à midi, vous verrez bien », me dit-on, et les choses en restent là.

Quelque temps après, je me rends au café, juste après la sonnerie de midi. J’ai un peu de mal à suivre le pas cadencé des lycéens qui ne mangent pas à la cantine qui courent vers l’arrêt de bus pour rentrer chez eux déjeuner. Je stoppe à hauteur du bar, devant l’arrêt de bus en question, dis bonjour, en habitué, au patron, demande un café, et ne note rien de bien particulier, si ce n’est deux citroën garées de travers. Et puis une tablée de types, qui n’ont pas l’air sympathiques, assis, jambes écartés, blouson ouvert, faisant face à l’arrêt, de l’autre côté de l’avenue. Et puis en regardant mieux, je découvre qu’ils sont armés, holster bien en vue. J’ai compris.

Tous les midi ou presque, me raconte-t-on par la suite, c’est leur pause café à eux. Et tous les midis, devant de jeunes adolescents et adolescentes qui se hâtent vers le bus, tête baissée pour la plupart, ne demandant pas leur reste, ils observent, ils toisent, ils dévisagent, ils commentent, ils provoquent. Ils marquent le territoire : ce sont des bacqueux. Et je songe à tous les collègues, à mon propre cours, de la veille ou de l’avant-veille, où l’on s’est échiné à vouloir faire comprendre que la violence, que la solidarité, que le vivre-ensemble, que je-ne-sais-quoi… Et quelques minutes après, la République, arrogante et menaçante, pose en arme, devant les mêmes jeunes. Sans doute s’attendent-ils à ce qu’on leur marque le respect : « Bon appétit, Monsieur l’agent ».