[LETTRES]

Make America great again ?

Alimaj Tacsam

lettres

Make America great again ?

Alimaj Tacsam

Deux poèmes de Langston Hughes et Allen Ginsberg sur le destin des Etats-Unis

Y a-t-il un point commun entre Allen Ginsberg (1926-1997), le poète icône de la Beat Generation, et Langston Hughes (1902-1967), l’un des protagonistes de la « Harlem Renaissance » ?

Ginsberg grandit à New York dans les années 1930, fils d’une immigrée juive russe, au trotskysme de laquelle il rend hommage dans « Kaddish », l’un de ses poèmes les plus connus. Ami de Jack Kerouac, William S. Burroughs et Neal Cassady, dont les mésaventures sont racontées dans Sur la Route, Ginsberg est un provocateur aux moeurs débauchées, un réfractaire à l’ordre établi. Dans ses vers on retrouvera les luttes syndicales des années 1930, la chasse aux sorcières sous le maccarthysme, l’assassinat de Guevara et même une tentative d’en finir avec l’intervention américaine au Vietnam à travers une évocation poétique magique dans Wichita Vortex Sutra (1966).

Langston Hughes, de vingt ans son aîné, qui s’installe à New York à dix-neuf ans où il y exerce plusieurs petits métiers, va devenir, après la Première Guerre mondiale, l’un des poètes les plus en vus du boom littéraire new-yorkais qui a pour épicentre Harlem. En 1932, avec une vingtaine d’autres artistes, réalisateurs et acteurs africains-américains, Hughes part en URSS pour tourner un film sur la condition des Noirs dans le Sud des Etats-Unis intitulé provisoirement Black and White et qui ne sera finalement jamais réalisé à partir du moment où les Etats-Unis établissent des relations diplomatiques avec l’URSS. Compagnon de route de la Révolution russe, Hughes prolonge son séjour jusqu’en 1933 et il tirera de cette expérience un recueil, publié l’année suivante, et intitulé A Negro Looks at Soviet Central Asia.

Les deux poètes, à deux moments différents, vont déclarer leur flamme à l’Amérique.

QUE L’AMERIQUE REDEVIENNE L’AMERIQUE

de Langston Hughes
(traduit par Léon Gontran Damas et publié dans Présence Africaine, n. 59, 1966)

Que l’Amérique redevienne l’Amérique.
Qu’elle soit le rêve de jadis.
Qu’elle soit ce défricheur de plaines
Qui recherchait quelque endroit au monde où il se sentit vraiment libre.

(L’Amérique ne fut jamais pour moi l’Amérique.)

Que l’Amérique soit ce rêve dont les rêveurs rêvèrent -
Qu’elle soit ce grand pays riche d’amour
Où il ne saurait se trouver de rois pour tolérer ni de tyrans pour admettre
Qu’un homme soit écrasé par un plus puissant.

(Ce ne fut jamais pour moi l’Amérique.)

Oh, que ce pays mien soit une terre où la Liberté
Ne s’embarrasse d’aucune fausse auréole patriotique,
Mais qu’il y soit donné à chacun de pouvoir tenter sa chance et où la vie y soit libre,
Et que l’air qu’on y respire soit bel et bien celui de l’Egalité.

(Je n’ai jamais connu l’Egalité
Ni la Liberté dans ce « pays d’hommes libres ».)

Mais au fait, qui êtes-vous, vous qui marmonnez dans le noir l
Qui êtes-vous, vous qui vous mettez en travers de la bannière étoilée ?

Je suis le blanc pauvre, dupé et repoussé de part et d’autre,
Je suis le Nègre marqué du sceau de l’esclavage.
Je suis le Peau-Rouge chassé de sa propre terre,
Je suis l’Immigrant qui désespérément m’accroche à l’espoir que je cherche -
Pour ne trouver que cette vieille histoire, toujours la même :
Les loups se mangent entre eux, les plus forts écrasent les plus faibles.
faible

Je suis le jeune homme, plein de force et d’espoir,
Pris dans les maillons de cette vieille chaîne sans fin :
Les affaires, le pouvoir, l’argent, l’accaparement des terres !
La ruée vers l’or ! La course aux voies et moyens propres à satisfaire n’importe quel besoin !
Par le travail des hommes ! Par le vol de leur paye !
Par la possession de tout pour la satisfaction de sa seule cupidité !
je suis le paysan, asservi à la terre.
je suis l’ouvrier, vendu à la machine.
je suis le Nègre, serviteur des serviteurs.
je suis le peuple, humble, affamé, misérable -
Affamé encore de nos jours malgré le rêve.
Roué encore de nos jours - Oh, Pionniers
je suis l’homme à qui fut toujours refusé le moindre pas en avant,
Le travailleur le plus pauvre, troqué au cours des âges.

Et pourtant je suis celui qui rêva de notre rêve commun
Déjà dans le Vieux Monde, au beau milieu des Rois,
Qui rêva d’un rêve si fort, si courageux, si profond,
Que de nos jours encore, la puissance de son audace chante
Dans chaque brique, dans chaque pierre, dans chaque sillon retourné
Qui ont fait de l’Amérique le pays qu’elle est devenue.
Oh, je suis l’homme qui mit la voile sur les mers nouvelles
En quête de ce qui pourrait être ma terre -
Car je suis celui qui a quitté les rives noires de l’Irlande,
Et les plaines de Pologne, et les grasses prairies d’Angleterre,
Et qui, arraché des rivages de l’Afrique Noire, est venu
Pour construire un « Pays d’hommes libres ».

D’hommes libres ?

Qui a dit libres ? Moi ?
Sûrement pas moi ! Nous, les millions qui dépendons de l’assistance publique aujourd’hui !
Nous, les millions de fusillés quand nous faisons grève
Nous, les millions qui travaillons sans avoir droit à la paye
Pour tout ce dont nous avons rêvé
Et pour tous les chants que nous avons chantés
Et pour tous les espoirs qu nous avons nourris
Et pour tous les drapeaux que nous avons hissés,
Nous, les millions qui travaillons sans avoir droit à la paye -
Si ce n’est celle d’un rêve presque déjà mort aujourd’hui.

Oh, que l’Amérique redevienne l’Amérique -
Le pays qu’elle n’a jamais encore été -

Et que pourtant elle se doit d’être un jour - pays où chaque homme
Mon pays ---,-. celui du pauvre, de l’Indien, du Nègre, de MOI
Qui avons fait l’Amérique.
Dont la sueur et le sang, dont la foi et la douleur,
Dont la main à la fonderie ,dont la charrue sous la pluie,
Doivent redonner vie et puissance au grand rêve sera libre.

Allez-y, gratifiez-moi de tous les sales noms qui vous plairont -
L’acier de la liberté ne tâche point.
Contre ceux qui vivent comme autant de sangsues de la vie du peuple,
Nous devons conquérir à nouveau cette terre qui est nôtre,
L’Amérique !

Oh, en vérité,
]e le dis sans détours,
L’Amérique ne fut jamais pour moi l’Amérique,
Et pourtant, j’en fais le serment -
L’Amérique se fera

De tout ce qui nous mène à la ruine et nous vaut de mériter une mort indigne ;
Viols, corruptions, cupidité, chantage,
Nous, le peuple, devons libérer
Le sol, le sous-sol, les champs, les fleuves,
Les montagnes et la plaine infinie -
Et tout, toute l’étendue de ces grands espaces verts -
Et construire à nouveau l’Amérique

(1935)

AMÉRIQUE

de Allen Ginsberg

Amérique, je t’ai tout donné et maintenant je ne suis plus rien.
Amérique, deux dollars et vingt-sept cents, le 17 janvier 1956.
Je ne supporte plus mes pensées.
Amérique, quand mettrons-nous fin à la guerre humaine ?
Ta bombe atomique, tu peux te la mettre dans le cul,
Je ne me sens pas bien, laisse-moi.
J’écrirai mon poème quand je serai dans l’état d’esprit qui convient.
Amérique, quand deviendras-tu angélique ?
Quand te mettras-tu à nu ?
Quand regarderas-tu ta mort en face ?
Quant te montreras-tu à la hauteur de ton million de trotskystes ?
Amérique, pourquoi tes bibliothèques sont-elles pleines de larmes ?

Amérique, quand enverras-tu tes œufs en Inde ?
Tes exigences absurdes me dégoûtent.
Quand pourrai-je enfin entrer dans un supermarché et payer ce dont j’ai besoin avec ma beauté ?
Amérique, après tout c’est toi et moi qui sommes parfaits, pas l’autre monde.
Je suis dépassé par ta machinerie.
À cause de toi, j’ai voulu être un saint.
Il doit y avoir un autre moyen de régler notre désaccord.
Burroughs est à Tanger ; je pense qu’il ne reviendra pas et c’est sinistre.
Est-ce que tu fais exprès d’être sinistre ? Est-ce une sorte de plaisanterie ?
J’essaie d’en venir au fait.
Je refuse de renoncer à mes obsessions.
Amérique, ne me bouscule pas, je sais ce que je fais.
Amérique, les pétales des fleurs de prunier tombent aujourd’hui.
Cela fait des mois que je n’ai pas lu les journaux et tous les jours on juge quelqu’un pour meurtre.
Amérique, j’aime encore les syndicalistes radicaux de l’IWW.
Amérique, j’étais communiste quand j’étais petit et je ne me repens pas.
Je fume de la marijuana dès que j’en ai l’occasion.
Je reste assis chez moi pendant des jours et je regarde des roses séchées.
Quand je vais à Chinatown, je me saoule, mais je ne baise pas.
J’ai pris ma décision ; ça va chauffer.
Vous auriez dû me voir quand je lisais Marx.
Mon psychanalyste pense que je vais très bien.
Je ne dirai pas le Notre-Père.
J’ai des visions mystiques et des vibrations cosmiques.
Amérique, je ne t’ai toujours pas expliqué ce que tu as fait à l’oncle Max, après son retour de Russie.
C’est à toi que je parle.
Est-ce que tu vas laisser Time Magazine régir tes émotions ?
Je suis obsédé par Time Magazine.
Je le lis toutes les semaines.
Sa couverture me suit des yeux chaque fois que je passe devant la boutique au coin de la rue.
Je le lis dans le sous-sol de la bibliothèque publique de Berkeley.
Il me parle toujours de responsabilité. Les hommes d’affaire sont sérieux. Les producteurs de cinéma sont sérieux. Tout le monde est sérieux sauf moi.
Je me rends compte que l’Amérique c’est moi.
Voilà que je me parle encore à moi-même.
L’Asie se lève contre moi.
Je n’ai pas une chance de Chinois.
Je dois surveiller mes ressources nationales.
Mes ressources nationales sont constituées de deux joints, de millions de sexes, d’une littérature intime et impubliable qui va à deux mille kilomètres heure, de
Vingt-cinq mille établissements psychiatriques.
Et je ne dis rien de mes prisons et de mes millions de défavorisés qui habitent dans mes pots de fleurs sous la lumière de cinq cents soleils.
J’ai fermé les maisons closes en France ; celles de Tanger viendront ensuite.
J’ai pour ambition de devenir président, même si je suis catholique.
Amérique, tes états d’âme sont stupides, comment parviendrai-je à écrire ma sainte litanie ?
Je continuerai, comme Henry Ford, mes strophes sont aussi individualisées que ses
automobiles, davantage même, puisqu’elles sont masculines ou féminines.
Amérique, je te vendrai des strophes à 2500 dollars l’unité, 500 dollars de réduction pour les plus anciennes.
Amérique, libère feu le syndicaliste Tom Mooney,
Amérique, sauve les républicains espagnols,
Amérique, Sacco, Vanzetti ne doivent pas mourir.
Amérique, je suis les garçons noirs de Scottsboro emprisonnés pour un viol qu’ils n’avaient pas commis.
Amérique, quand j’avais sept ans maman m’emmenait à ses réunions de cellule du parti communiste ils nous vendaient une poignée de haricots par ticket et le ticket coûtait 5 cents et les discours étaient gratuits tout le monde voyait les ouvriers sous un jour angélique et sentimental vous n’avez pas idée comme c’était bien le parti en 1935 Scott Nearing était un type extraordinaire un véritable mensch la mère Bloor m’a fait pleurer un jour j’ai vu Israel Amter pour de vrai. C’étaient sans doute tous des espions.
Amérique, au fond, tu ne veux pas la guerre.
Amérique, les Russes, ce sont eux les méchants.
Eux les Russes eux les Russes et eux les Chinois. Et aussi eux les Russes.
Russie, elle veut nous dévorer tout crus. Le pouvoir soviétique est fou. Russie veut nous retirer les voitures des garages.
Elle, elle veut s’emparer de Chicago. Elle, elle a besoin d’une version rouge du Reader’s Digest. Elle elle veut installer nos usines de montage de voitures en Sibérie. Elle, sa bureaucratie dirigerait nos stations-service.
Hugh ! Ce n’est pas bon ! Lui , il apprend à lire aux Indiens. Lui, il a besoin de grands nègres noirs.
Ha !
Amérique, l’affaire est sérieuse !
Amérique, c’est l’impression que j’ai quand je regarde la télévision.
Amérique, est-ce que c’est juste ?
Je ferai mieux de m’atteler à la tâche.
Et pourtant, je ne veux ni entrer dans l’armée ni fraiser au tour des pièces de précision dans une usine.
Amérique, je joins ma force à l’effort collectif et je pousse à la roue de mon épaule folle.

(Berkeley, 17 janvier 1956)

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