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Monde

Suspension des accords Schengen et tensions contre les migrants

Réfugiés, répression. Une question européenne

Enea Rossi Suite à l’expulsion « sanitaire » de La Chapelle et à la très violente évacuation de la Halle Pajol, la médiatisation de la condition des réfugiés en France a dévoilé une nouvelle fois la manière dont un pays, comme la France, patrie des droits de l’Homme, affronte la « question des migrants ». Loin d’être un cas isolé, les dynamiques françaises sont le produit d’une contradiction continentale qui provoque les mêmes effets dans d’autres pays européens. Les frictions à la frontière italo-française, dans les Alpes Maritimes, en est l’illustration.

Empêcher le conflit social de s’exprimer : la remise en cause de Schengen

La tenue du G7 en Bavière entre le 6 et le 8 juin a été l’occasion pour l’Allemagne de suspendre, pour des raisons de sécurité, les accords Schengen sur la libre circulation et à restaurer les contrôles aux frontières pendant la période du 26 mai au 15 juin. L’arrêt des accords de Schengen a été décidé par les autorités allemandes afin d’effectuer un contrôle sur les manifestants arrivés pour le Sommet depuis les autres pays européens. Les autorités voulaient ainsi se donner la possibilité de filtrer les arrivants pour ne pas que se répètent des scénarios comme celui de Francfort, en mars, ou de Milan le Premier mai, lorsque certaines franges radicales du mouvement de contestation avaient affronté les forces de sécurité lors des manifestations contre la BCE et contre l’Expo Universelle.

Toutefois, la suspension de Schengen et l’intensification des contrôles à la frontière ont provoqué le blocage de centaines des migrants qui, arrivés sur les côtes méridionales de la péninsule, voulaient poursuivre leur voyage jusqu’aux pays nord-européens. La fermeture des frontières a eu comme effet immédiat que, jour après jours, des centaines de migrants ont commencé à se rassembler autour des gares ferroviaires de Rome, Milan et Bolzano, dans l’attente de pouvoir se remettre en route.

Des flux « ingérables » : la répression comme pratique

Les forces de police de Rome ont procédé à une première évacuation musclée le jeudi 11 juin. La majeure partie des réfugiés (pour la plupart en provenance de l’Erythrée, dont des femmes enceintes et des mineurs) a quitté rapidement les lieux pour ne pas se faire arrêter et subir des violences. Toutefois, 18 érythréens ont été arrêtés par la police et amenés devant le bureau de l’immigration italien.

Expulsés de la place devant la gare de Rome, les réfugiés ont commencé à rejoindre le centre de transit pour migrants, le Baobab. Alors que seulement 200 places étaient mises à disposition des migrants qui « transitent », le centre a été rejoint par plus de 800 migrants. Une situation insoutenable et qui n’a « d’accueil » que le nom. Des centaines de personnes, faute de place dans le centre de transit ou dans les structures d’urgence, dorment encore dans la rue.

De façon similaire, à Milan, des centaines de migrants (Erythréens, Somaliens, Soudanais et une cinquantaine de Syriens), dans l’impossibilité de continuer leur voyage, sont restés pendant quelques jours à l’intérieur de la gare centrale, jusqu’à la nuit du vendredi 12 au samedi 13 juin, quand les forces de sécurité les ont expulsés des lieux. Ainsi, ils sont resté à l’extérieur de la gare, jusqu’à ceque la mairie soit contrainte de mettre à disposition 1.500 places d’hébergements, dans neuf points différents de la capitale lombarde.

Répression et tensions internationales

Mais la pression migratoire qui, depuis l’Afrique, arrive aux pays nord-européens, met également sous pression les relations diplomatiques intra-européennes. C’est ainsi qu’après la crise diplomatique entre France et Italie de 2011 (lorsque des milliers de personnes, fuyant les pays nord-africains, voulaient rejoindre la France après être arrivés par bateau en Italie), une nouvelle crise se dessine sur le dossier de la circulation des migrants entre Rome et Paris.

En 2011 la crise opposait le Nicolas Sarkozy et son ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, à Silvio Berlusconi et son ministre de l’Intérieur, Roberto Maroni (Ligue du Nord, parti xénophobe d’extrême droite). Aujourd’hui nous assistons à l’affrontement entre François Hollande et Bernard Cazeneuve, côté français, et Matteo Renzi (parti Démocrate) et Angelino Alfano (centre-droit), du côté italien. Qu’au gouvernement des deux pays il y ait la droite la plus conservatrice ou la « gauche » la plus libérale, les clivages internationaux autour des migrants restent les mêmes puisque les logiques sécuritaires et xénophobes des gouvernements n’ont pas changé.

Ainsi, environ 200 migrants sont bloqués à Vintimille, à la frontière des Alpes-Maritimes, après la mise en place par le gouvernement français de contrôles systématiques (contraires aux accords Schengen) à la frontière italienne. Suite à la décision française, la Gendarmerie a même été déployée sur les collines alentours afin d’intercepter les migrants qui essayeraient de rentrer dans l’Hexagone par des sentiers de randonnée. A cause de cette fermeture, les migrants n’ont eu d’autre choix que de dormir devant la gare des trains ou sur les rochers, face à la mer.

Le gouvernement italien soutient que la décision française est contraire aux articles 20 et 21 du traité de Schengen. Les vérifications françaises aux frontières, selon les autorités italiennes, ne devraient pas être systématiques, comme lors de ces derniers jours, avec un déploiement important de la Gendarmerie. Côté français, en revanche, on dit que les mesures ne contredisent pas ledit traité puisque le trafic autoroutier et ferroviaire n’est pas interrompu et le déploiement massif de forces de police sert à faire respecter l’accord italo-français de Chambéry sur l’accompagnement à la frontière italienne des étrangers entrés irrégulièrement sur le territoire français.

Face à l’action française, le premier ministre italien, Renzi, très irrité, a déclaré considérer la possibilité d’octroyer des permis de séjour temporaires afin que les migrants puissent circuler dans l’espace européen. Selon Cazeneuve, au contraire, « lorsque des migrants arrivent en France, qu’ils sont passés par l’Italie et qu’ils ont été enregistrés en Italie, le droit européen implique qu’ils soient réadmis en Italie. »

Afin d’arriver à une conciliation sur l’affaire entre les deux pays, Dimitris Avramopoulos, le Commissaire européen aux Affaires intérieures, également chargé des questions migratoires, rencontrera le 16 juin les ministres de l’intérieur français, italien et allemand.

Ne pas reculer !

Les mesures répressives des gouvernements européens ne peuvent qu’assumer un caractère généralisé et, en réalité, personne n’est à l’abri, même si, pour l’instant, nous ne représentons pas la cible directe. Initialement conçu pour contenir les manifestations de 2001 contre le G7, à Gênes, puis à Nice, contre le Sommet de l’UE, le caractère répressif de la suspension des accords Schengen génère des conséquences et des dysfonctionnements qui font que la répression dépasse rapidement son cadre initial pour se retourner contre d’autres cibles.

Il ne faut pas considérer ces dysfonctionnements comme des simples effets collatéraux, au contraire. A partir du moment où la réponse aux « dysfonctionnements » du système est la répression, il faut reconnaitre que cette dernière génère autant d’autres dysfonctionnements à réprimer. Cette dynamique travaille dans le sens de l’approfondissement de la tendance répressive générale des gouvernements en place. C’est en ce sens, également, que chaque lutte contre une répression en particulier doit devenir une lutte d’ensemble, du mouvement ouvrier et de la jeunesse, contre la répression en général.

15/06/15.




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