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Genres et Sexualités

#MeToo

Manifestons contre les violences faites aux femmes : « Si vous touchez à l’une d’entre nous, nous nous organiserons par milliers » !

« Et, le 25 novembre 1960 — Imbert sentait cet aiguillon dans sa poitrine, inévitablement, chaque fois qu’il évoquait ce jour funeste —, l’assassinat des trois sœurs Minerva, Patria et María Teresa Mirabal (…). Toute la République dominicaine apprit ce massacre d’une manière rapide et mystérieuse où les nouvelles circulaient de bouche en bouche et de maison en maison, et parvenaient en quelques heures aux extrémités les plus reculées, sans qu’apparaisse une ligne dans la presse (…). Il se rappelait ce soir sur le Malecón, pas très loin de l’endroit où maintenant, six mois plus tard, il attendait le Bouc – pour les venger elles aussi ». La fête au Bouc, Mario Vargas Llosa, 2001, éditions Gallimard. À l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes ce 25 novembre, nous republions un article rédigé à cette occasion en 2015.

Un point de convergence dans les multiples interprétations attribuées à l’image des papillons se trouve dans l’interaction entre la vie et la force de métamorphose. Celle des sœurs Mirabal, connues sous le nom de “Papillons” au sein du mouvement contre la dictature de Rafael Trujillo, en République dominicaine, s’est forgée à coups de matraques, de tortures, de viols et surtout de résistance. Leur acharnement leur a permis de faire partie de la principale force combattant « le Bouc », le dictateur, mais aussi, et peut-être surtout, d’incarner le symbole mobilisateur qui suite à leur assassinat signera la chute du régime et les mobilisations qui se feront par la suite, tous les 25 novembre. Après 17 ans d’institutionnalisation de la « Journée internationale contre les violences faites aux femmes », on peut se demander ce qu’il en est de l’héritage des « Papillons » dominicaines ? Jusqu’où peut tenir le double discours des États qui, tout en prônant des politiques pro-femmes, appliquent les politiques sociales les plus féroces contre celles-ci ? Par quels mécanismes s’instaure la force de ces discours ? Quelles sont les violences combattues, et jusqu’à quel point ? Lesquelles sont passées sous silence et pourquoi ? Quel est le rôle des révolutionnaires dans cette lutte et la stratégie que nous devons y apporter ?

1960- 2015 : mémoires d’une violence toujours d’actualité

Proposée en 1981 lors de la Première Rencontre Féministe Latino-américaine et des Caraïbes, la journée du 25 novembre a été approuvée par l’ONU en 1998. Depuis, cette journée passe bien souvent sous silence l’histoire qui l’a fait naître. En même temps, elle sert de tribune aux États qui, tous les 25 novembre, témoignent d’une soudaine inquiétude pour le sort des femmes, et en profitent pour faire des annonces de plans locaux voire internationaux imposant des interventions dans les pays mettant en danger les fameuses « valeurs occidentales ». C’est un spectacle bruyant, une musique trop connue, qui sème tous les ans des bribes d’espoir et ne récolte que des chiffres sur ces violences, toujours aussi alarmants. Voici le résultat d’une rhétorique qui dénonce à moitié, voire passe complètement sous silence les principaux complices de celles-ci. Des complices qui, en fin de comptes, n’ont pas intérêt à mener jusqu’au bout la bataille contre les violences mais ont avantage à les atténuer, les dissimuler, et surtout à masquer les usages qu’ils en font.

Si les sources de l’oppression patriarcale et de la multiplicité des violences qui en découlent se trouvent bien avant la naissance du capitalisme, ce dernier a bien su s’en servir pour ses propres bénéfices au point de devenir son principal allié. Le capitalisme cautionne par son silence et encourage par ses mécanismes, la perpétuation d’une violence structurelle et systémique envers l’ensemble des opprimé-e-s, dont les femmes payent les conséquences les plus désastreuses. Les sœurs Mirabal ont payé de leur vie le fait d’avoir osé ne pas se soumettre aux ordres du « Bouc », mais aussi, et peut-être surtout, d’avoir transgressé ainsi le rôle que la société leur imposait, une société réduisant toute possibilité d’être femmes et combattantes à un oxymore tragique. Conscient de la puissance de cette double subversion, c’est précisément ce symbole, trop gênant pour un régime éminemment patriarcal, que Trujillo voulait éliminer. Mais celui-ci n’a fait que grandir, s’envoler et continue à inspirer les luttes d’aujourd’hui.

Mais où se trouvent, où se cachent, ces violences ?

La rue, la cours de récréation, le lit, l’usine, les bulletins de salaire, les métiers spécifiques, la fermeture des centres d’IVG, l’hétéro-normativité, les tu es trop moche pour, les tu le méritais, dévoilent en même temps que cachent les différents types de violence auxquelles les femmes font face depuis leur plus jeune âge. La lutte contre la violence sexuelle, la plus « évidente » des violences de par sa forte pénalisation, est pourtant bien loin d’être un combat gagné. Rien qu’en France, d’après une enquête réalisée par l’INSEE, en 2010 et 2011, 400.000 femmes ont subi des violences sexuelles, dont les ¾ connaissaient leur agresseur. Une fois sur trois celui-ci s’avère être leur conjoint ou ex. Et le cycle se clôt tous les 2,5 jours, avec la mort d’une femme sous les coups de ces derniers, dans un silence ahurissant. Le mépris, la haine, ne sont donc que les premiers maillons d’une violence structurelle dont le féminicide marque le point culminant. N’épargnant aucune classe sociale, toujours est-il que la marginalisation et la précarité multiplient encore plus les degrés de violences lorsqu’une femme non seulement est contrainte à l’oppression de genre, mais à une relation consubstantielle et co-extensible d’exploitation et d’oppressions. Les violences loin de n’être que physiques, sont aussi verbales, sociales, symboliques et économiques. Ces dernières, plus difficiles à nommer, à prouver, sont précisément, celles que l’État cherche à dissimuler, conscient du rôle qu’il joue dans leur perpétuation.

La précarité au visage féminin, une violence très confortable

Le travail féminin est marqué par la disparité en relation à celui de ses homologues masculins (le plafond de verre, les temps partiels subis, les CDD, les horaires découpés, etc.). La crise économique actuelle et les politiques d’austérité montrent bien comment les conséquences, directes et indirectes, sont doublement pénalisantes pour les femmes. Celles-ci sont en effet, doublement frappées par la casse des services publics, en tant qu’usagères (santé, petite enfance, centres IVG, etc.) mais aussi en tant que vaste majorité dans la fonction publique, notamment parmi les catégories les moins rémunérées. Et c’est précisément sur cette oppression que le capitalisme trouve une place confortable et bénéfique. Ainsi, le sous-emploi féminin permet de diminuer les chiffres officiels du chômage de même que le travail domestique gratuit effectué à 80% par les femmes permet de dissimuler la casse des services publics et la non prise en charge par l’État de la reproduction de la force de travail. L’idée de progrès sans nuances apporté par le capitalisme en tant que vecteur d’émancipation des femmes par leur entrée sur le marché du travail, ne peut ainsi être émis sans pincettes. Le travail productif a certes permis aux femmes d’acquérir ne serait-ce que partiellement une certaine indépendance économique, mais elles sont aussi entrées dans ce marché pour être les plus exploitées. Leur travail rémunéré n’a pas par ailleurs remis en question ou bouleversé le travail reproductif gratuitement effectué. Seules les femmes les plus privilégiées peuvent ainsi « échapper » en quelque sorte à la « double journée », en délégant bien souvent le travail domestique à d’autres femmes, qui, dans les pays occidentaux, sont bien souvent des femmes immigrées et très souvent sous-payés. Division sexuelle et division mondiale du travail se rejoignent ainsi dans la reproduction des multiples oppressions permettant de garantir l’ordre établi.

Le corps des femmes, un champ de bataille

Mais la violence de genre au travail ne passe pas que par la question de la rémunération, elle passe aussi par les rapports de pouvoir qui s’y tissent. Ainsi, d’après les derniers sondages de Stop le Harcèlement Sexuel (SHS), 8% des agressions sexuelles et 25% des gestes déplacés sont subis sur le lieu de travail ou d’études. Bien que la loi sur le harcèlement sexuel de 2012 représente un grand pas en France, la naturalisation de la subordination et la peur conditionnent le plus souvent ne serait-ce que la possibilité de verbaliser ces violences, et encore plus leur dénonciation.

Quel que soit l’endroit, le corps des femmes devient un véritable champ de bataille. Sur-sexualisé par les médias, stigmatisé par la morale bourgeoise, monnaie d’échange dans les conflits. Des volontés contraires tiraillent les femmes à leur guise jusqu’à faire d’elles la négation du sujet par excellence. Ces derniers temps, sous la pression de l’offensive réactionnaire suite au débat sur le mariage pour tou-te-s, les conséquences pour l’ensemble des femmes et notamment pour les femmes lesbiennes, bisexuelles et trans ont été désastreuses. L’identité de genre et l’orientation sexuelle, dans la mesure où elles s’écartent, transgressent, défient, le modèle présenté comme unique des femmes, à savoir, les femmes assignées femmes à la naissance et hétérosexuelles, deviennent aussi des raisons de violence. D’après la dernière enquête de SOS Homophobie, 82% des lesbiennes et bies déclarent ne pas être visibles au travail auprès de tou-te-s leurs collègues et 63% ne manifestent pas leur affection en public à leur partenaire par peur des réactions d’hostilité. De la « théorie du genre » en passant par le mariage pour tous, la lutte pour la PMA et les débats sur l’identité de genre, nous retrouvons le même discours normatif de la sexualité féminine cherchant à les réduire les femmes à des douces machines reproductrices d’un modèle de famille aussi unique qu’univoque. Le machisme et la LGBTIphobie contribuent à la marginalisation la plus aiguë des opprimé-e-s considéré-e-s comme « déviant-e-s », et par conséquent aussi à leur précarisation, ce qui les enferme dans un cercle vicieux où les différents degrés de violence tracent le chemin vers le but ultime d’anéantissement.

Le combat de l’État contre les violences faites aux femmes : de l’auto-proclamation à l’instrumentalisation

Tous les 25 novembre, à l’image du 8 mars [1], les différents États se chargent ainsi de faire des plans pour lutter contre les violences faites aux femmes. Mais ce double discours, défenseur d’un côté, meurtrier de l’autre, ne saurait tenir la route. Le plan dont parle le gouvernement Macron en réponse au mouvement #Metoo visant à sanctionner le flagrant délit n’est pas une solution à la situation. Il est cependant intéressant de souligner la logique qui en découle, essentiellement défensive et presque pas préventive, ainsi que les discours qui l’accompagnent. On peut reconnaître dans ce « combat », un discours qui tout en dédouanant l’État de toute responsabilité, la place sur des individus chez qui on cherche à naturaliser et systémiser le comportement violent. Raccourci qui veut rendre le débat des violences faites aux femmes une presqu’exclusivité des classes populaires, et notamment des immigrés.

Immigration et naturalisation de la violence

En effet, malgré l’ampleur des affaires DSK et Tron, la médiatisation des violences faites aux femmes se focalise, dans l’hexagone, surtout sur les banlieues, dont le périphérique marque souvent la limite entre un « nous » et un « eux » bien distinct et dangereux. Les préjugés raciaux nourrissent ainsi la question de la lutte contre les violences faites aux femmes et plus largement celle de leur émancipation. Loin d’être une exception au sein du mouvement féministe, ces préjugés sont bien présents dans les secteurs qui cherchent à mettre en place, de la main de l’État, des politiques stigmatisantes à l’encontre de toute population considérée comme éloignée des valeurs occidentales, dangereuse pour la République, au prétexte de la « libération féminine », ou, autrement dit, par l’imposition forcée d’un modèle blanc de libération. Ce qui se traduit notamment par la croissante série de lois islamophobes adoptées par la droite et la « gauche », et dans le contexte actuel, par les actes islamophobes où les femmes musulmanes ou assimilées comme telles sont spécifiquement ciblées et particulièrement atteintes. Ainsi, comme le soutient la féministe socialiste américaine Hester Eisenstein, ces dernières décennies, le discours « féministe libéral » a souvent servi les grandes puissances pour compléter le discours islamophobe [2]. D’ailleurs, le très médiatisé court-métrage d’Éléonore Pourriat, « Majorité opprimée » [3] (2010) est un assez bon exemple de cette démarche. Dans un monde où l’oppression de genre serait inversée, toujours est-il que le harcèlement est réservé aux populations racisées, de même que le « discours libérateur » donné à la « femme » voilée du court-métrage, est fait par le protagoniste blanc et franco-français. Ce court-métrage a été très mis en avant par des secteurs féministes, et ce malgré, ou peut-être en raison du racisme camouflé sous l’égide de la libération féminine.

La défense impérialiste des droits des femmes

Mais les discours instrumentalisant la lutte contre les violences faites aux femmes ne s’arrêtent pas aux limites du territoire national. Alors que le fémonationalisme dont parle Sarah Farris revient sans cesse chez les partis de droite véhiculant des idées racistes dans le discours de lutte pour l’émancipation féminine, la politiste Zillah Eisenstein, affirme qu’on fait face à un « féminisme impérial » [4] qui sert à légitimer les interventions impérialistes et la domination coloniale.
Il suffit de se souvenir du discours d’ouverture de la soirée « le 8 mars c’est toute l’année » en 2013 où l’ancien président français avait bien su utiliser l’argument de la défense des femmes contre les violences (des) barbares pour justifier sa présence au Mali : « Et si certains s’interrogent pour savoir pourquoi la France est au Mali, c’est parce qu’il y avait des femmes qui étaient victimes de l’oppression, de la barbarie, qu’il y avait des femmes à qui l’on mettait le voile sans qu’elles l’aient elles-mêmes demandé, qu’il y avait des femmes qui ne pouvaient plus sortir de chez elle, qu’il y avait des femmes qui étaient battues parce qu’elles voulaient être libres » [5]. Un discours, dont l’écho à celui de G.W. Bush en 2002, lors de la prise de Kaboul en pleine guerre à l’Afghanistan, se trouve loin de la pure coïncidence : « Le drapeau américain flotte de nouveau au-dessus de notre ambassade à Kaboul (…). Aujourd’hui, les femmes sont libres ». Le « nous » contre le « eux », rend l’ennemi intime un ennemi à abattre au sein et à l’extérieur des frontières hexagonales.

Quelle stratégie pour les révolutionnaires dans le combat contre les violences ?

La féministe socialiste américaine Louise Kneeland affirmait en 1914 : « Les socialistes qui ne sont pas féministes manquent de largeur de vues. Les féministes qui ne sont pas socialistes manquent de stratégie » [6]. C’est précisément par leur stratégie que les révolutionnaires pourront apporter le plus au combat contre les violences faites aux femmes. Il est ainsi nécessaire de ne pas perdre de vue que l’ensemble des batailles menées contre les oppressions, sont des batailles à mener par les principaux-les concerné-e-s, mais que les résultats ne sauraient être que limités sans l’alliance avec l’ensemble de la classe travailleuse. Dans ce sens, c’est donc aux femmes de s’auto-organiser dans leurs lieux de travail, dans les syndicats, en créant des commissions de femmes indépendantes du patronat, des fractions luttes de classe au sein du mouvement féministe, en alliance avec la classe qui portera bien haut leurs revendications. Non pas parce que l’avènement de la révolution entraînera la disparition immédiate des oppressions spécifiques, mais parce que seule la fin d’un système fondé sur la misère et la soif parasitaire d’une faible minorité sur une extrême majorité, peut créer les conditions de possibilité de la destruction des oppressions sur lesquelles il s’appuie et de construction d’une société nouvelle. La bataille pour l’obtention, même partielle, d’acquis en matière de droits, est toute aussi indispensable afin d’améliorer les conditions de vie des femmes sans pour autant abandonner la stratégie révolutionnaire au détriment des espoirs réformistes. Cette lutte doit donc avoir pour but le changement radical du système perpétuant les violences, et se mener contre le capitalisme et l’idéologie bourgeoise, d’autant plus lorsque celle-ci aurait réussi à percer nos propres rangs.

Alors que la classe dominante cherche à « diviser pour mieux régner », c’est à la classe travailleuse, immigrant-e-s ou « franco-français-es », hommes, femmes, non binaires, de prendre en charge les revendications des secteurs subalternes dans une perspective de changement global. Le 25 novembre, et tous les jours de notre lutte, il est indispensable de se rappeler que les sœurs Mirabal ont été tuées par la violence de l’État, et que cette même violence se camoufle derrière ceux qui tout en disant lutter contre les violences faites aux femmes, les perpétuent en s’en servant hypocritement. À l’instar d’Imbert dans La fête au Bouc, notre meilleure vengeance, contre les différents visages du « Bouc », au nom de toutes les « Papillons », c’est la vengeance de classe.

[1] Voir notre article “Un 8 mars en temps de crise capitaliste”
[2] Voir Hester Eisenstein, « A Dangerous Liaison ? Feminism and Corporate Globalization », Science and Society, vol. 69, n° 3, 2005.
[3] La vidéo est accesible ici : https://www.youtube.com/watch?v=kpfaza-Mw4I
[4] Voir Zillah Eisenstein 2007, Sexual Decoys : Gender, Race and War in Imperial Democracy, Zed Books, Londres.
[5] Extrait repris de l’intervention qu’on peut trouver dans son intégralité sur le site du Parti Socialiste :http://www.parti-socialiste.fr/articles/francois-hollande-et-si-certains-sinterrogent-pour-savoir-pourquoi-nous-sommes-au-mali
[6] Louise Kneeland, New Review, 1914.