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Manille, dans les griffes du néon : un chef d’œuvre du cinéma militant philippin

Publié le 2 janvier 2017

Manille, de son titre original Maynila : Sa mga kuko ng liwanag (« Manille, dans les griffes du néon »), réalisé en 1975 par Lino Brocka, est ressorti dans sa version restaurée dans les salles parisiennes. En cette fin d’année, c’était l’occasion de revoir un chef d’œuvre du cinéma militant philippin, une histoire d’amour qui nous plonge dans les artères de la classe ouvrière à Manille avec arrière-fond de mélo romantique. Paru comme un acte de résistance sous la dictature de Ferdinand Marcos (1966-1986), quelques années après la proclamation de la loi martiale en 1972 qui donna au régime militaire les pleins pouvoirs, ce film résonne fortement dans le contexte contemporain aux Philippines. Depuis qu’il a été élu le 30 juin 2016 sur une base populiste, le président Duterte mène une véritable guerre sociale contre le « trafic de drogue », ayant déjà fait plus de 6000 morts.

Kassia Laksić

Manille, c’est le récit très politique d’une quête amoureuse. Julio, un jeune pêcheur, a quitté son village pour Manille, où il recherche éperdument Ligaya, son amour de jeunesse, qui a disparu après avoir été « recrutée » par une certaine « Madame Cruiz » en promesse d’une ville meilleure et d’une éducation. Dans un contexte où Manille avait servi de vitrine à la dictature mégalomaniaque et exubérante des Marcos, le réalisateur prend le contre parti de nous plonger dans les bas fonds ouvriers et sexuels de Manille1. Les scènes dans les usines, les bidonvilles, les rues grouillantes et les réseaux de prostitutions, contrastent avec des images magnifiques. La mer paisible, la montagne au soleil couchant, Ligaya qui marche dans une nature luxuriante : peu nombreuses, ces quelques images rythment le film, tel un refrain ou une mélodie. Elles évoquent les souvenirs de Julio, qui le hantent et l’animent durant sa quête dans les « griffes du néon ».

Un article récemment paru dans le Télérama décrit le film comme un « mélo mythologique » : « une version contemporaine du mythe d’Orphée et Eurydice où le héros irait chercher sa bien-aimée dans les enfers des bas-fonds de la capitale philippine ». Dans le mythe, Eurydice est mordue par un serpent, qui la descend au Royaume des Enfers, alors qu’elle vivait un amour fort avec Orphée. Le génie de Brocka est de revisiter ce mythe dans une critique du capitalisme. De fait, ce « voyage en enfer » est une plongée de réalisme social : à travers nos deux « anti héros », c’est une foule de personnages et d’histoires que nous rencontrons. Le film montre bien les liens entre les villes et les campagnes, où la pauvreté et les conflits ruraux obligent nombre de paysans, pêcheurs, et femmes à partir travailler en ville, et dans la capitale en particulier. Selon Brocka, les lumières des néons attiraient – et attirent encore - « les provinciaux comme des papillons de nuit viennent se brûler aux lampes ».

Ce que Manille réussit, c’est de montrer le décalage permanent entre des personnages pleins de vie et la machine impitoyable du capitalisme. C’est l’histoire de Ligaya, une jeune femme épanouie, rendue esclave d’un réseau de prostitution. Celle de Julio qui, amoureux transi, se heurte au travail à l’usine avant de se prostituer lui aussi. C’est aussi un ouvrier qui, rêvant d’être chanteur, transforme l’usine en scène de karaoké avant d’être « mordu par le serpent » : pas de place pour l’art, trop de rêves ou de liberté dans l’usine. Ou encore l’histoire d’un ami de Julio, dont le père est paralysé pour s’être battu jusqu’au bout lors d’un conflit agraire, et qui finira dans les mains criminelles de la police. L’histoire de sa femme, laissée derrière, disparaîtra trop vite avant qu’un homme, tombé amoureux, voulût la sauver etc. A l’infini, ces histoires s’entremêlent, se répètent, et font système, pour faire émerger le portrait d’une condition ouvrière. Brocka a été salué pour parler des rapports entre classe ouvrière et homosexualité, à une époque où le sujet faisait tabou. Il révèle les liens étroits qui existent entre exploitation salariale et sexuelle, que l’on soit homme ou femme.

Par delà les identités, il montre à travers une esthétique sobre qui transperce l’écran combien l’exploitation fait mal et nous viole de l’intérieur. Cela se ressent lorsque Julio commence à travailler dans l’usine : un travail pénible, qui lui est tout sauf « naturel », mais auquel il sera obligé à s’habituer pour un salaire de misère. On l’initie bientôt au « taïwan » : une avance que le patron fait sur la paie, sous prétexte qu’il n’y a pas suffisamment d’argent pour payer les ouvriers, et à condition que les ouvriers acceptent d’être taxés sur leurs salaires. Un fonctionnement que l’on reconnaît bien, qui consiste à faire payer le plus pauvres pour leur propre exploitation. Et que l’on retrouve avec Julio dans les réseaux de prostitution homosexuelle. « N’oublie pas, tous les gens qui font ça, ne le font pour aucune autre raison que pour l’argent. Tu as aussi le droit de refuser certaines choses » lui dit son patron ; avant d’être rappelé à la réalité : « si tu veux qu’on te paie, il faut y mettre du tien », lui souffle son premier client.

Manille est comme un coup de poing, qui montre tout ce que l’on est obligé d’accepter – et de faire - pour survivre. Le personnage de Julio, qui apparaît au début du film dans toute son innocence, devient au fur à mesure de plus en plus violent. Dans une très belle scène, il regarde ses mains qui viennent de frapper, ébahi qu’une telle violence ait pu sortir de lui, avant de partir en courant. Le film montre comment le capitalisme s’imprègne de notre chair, pour nous faire devenir ce qu’on n’est pas, nous aliéner de nous mêmes. C’est aussi le personnage de Ligaya, qui après avoir représenté la figure d’un idéal amoureux, apparaîtra comme une femme incarnée, sensuelle. « Tu as changé », lui dira Julio. Elle se dévoilera dans son traumatisme, rappelant que si elle partage une même condition ouvrière que Julio, le fait d’être une femme rend son expérience beaucoup plus violente. À la différence de Julio, un personnage essentiellement libre qui se débat dans une machine infernale, tel un insecte pris dans une toile d’araignée, Ligaya n’a plus aucun espace de liberté. Exploitée de tout son être, dépossédée de son corps, le moindre effort pour se battre est une menace de mort.

Tragique, le discours n’est pas pour autant fataliste ni celui d’un déterminisme social. Brocka nous conduit plutôt vers la lutte politique, comme dans une scène célèbre, lorsque Julio rejoindre une manifestation ouvrière où l’on scande des slogans anti capitalistes avant de chanter l’Internationale. Bravant l’autorité de la loi martiale, Manille, dans les griffes du néant porte aussi la mémoire d’un contexte où s’organisait le mouvement ouvrier sous la forte influence du Parti Communiste Philippin (CCP) rétabli en 1968. C’est ainsi que, quelques mois après la sortie du film, en juillet 1975, le pays fut bouleversé par la première grève sous la dictature, mobilisant à Manille plus de 800 ouvriers de la distillerie de la Tondeña : la « grève de La Tondeña a permis de casser la terreur de la loi martiale et de défier l’interdiction de manifester de la dictature de Marcos. Après la lutte victorieuse et pionnière de La Tondeña, une grève a balayé la métropole de Manille et le mouvement militant des travailleurs a refait surface malgré une répression de masse » affirmait René Matgubo, militant syndical et chef de l’actuel Parti des Travailleurs (Partido Menggagawa), à l’occasion de la commémoration du 40ème anniversaire de la grève.

« Quand vous regardez Manille, vous êtes brûlés par une flamme qui ne s’éteint jamais », a déclaré le réalisateur cinéphile Pierre Rissient, présentant le film à Cannes Classic 2013. Une flamme qui fait vivre les mémoires d’une époque tumultueuse aux Philippines, dont les nombreuses exactions commises – tant par la dictature que par le parti communiste – restent un sujet politiquement brûlant. Cela d’autant plus sous le gouvernement Duterte. Fin novembre 2016, le pays a été traversé par de fortes manifestations, en réaction contre l’enterrement de Marcos dans le prestigieux cimetière du Libingan ng mga Bayani, faisant de l’ex-dictateur un héros national. Mais aussi, la « flamme » qui jaillit de Manille va au delà d’un pays, au delà d’un contexte. C’est là que réside sa dimension mythologique. Dans le mythe d’Orphée et Eurydice, c’est par le chant que Orphée parvient à franchir les obstacles de l’enfer pour atteindre sa belle. Composé un peu comme une partition musicale, Manille montre ici ce que peut le cinéma. Combinant matérialisme historique avec un regard profondément humain, il nous brûle d’une flamme aussi bien révolutionnaire que vitale.