Politique

Tribune libre

Manipulations et irresponsabilités. A propos des « événements » de Rennes

Publié le 17 mai 2016

Philippe Blanchet

Si l’on en croit presque tous les médias et les discours politiques, la ville de Rennes a été le soir du vendredi 13 mai la proie d’une horde de centaines de brutes qui ont totalement dévasté le centre ville par plaisir pendant la nuit. J’habite dans le centre historique de Rennes et j’étais aux premières loges. Ce que j’ai vu est bien différent.

Dès le lendemain matin, les commentaires ont été bon train, du préfet à la maire en passant par le gouvernement : on a dénoncé « des casseurs qui n’ont pour seul but que de casser », et même des « spécialistes de guérilla urbaine ». Ce 14 mai, les forces de polices auraient empêché, parce que tout aussi « potentiellement dangereuse », une manifestation du coup interdite. Il faut dire qu’elle avait pour mot d’ordre « Stop aux violences policières », violences dont les preuves sont accablantes sur le net et qui, à Rennes, avaient déjà fait l’une des plus graves victimes (un étudiant a perdu un œil).

Le 13 mai vu du centre de Rennes

Vers 21h, un groupe de quelques dizaines de personnes a essayé d’entrer à nouveau dans la salle de la cité, près de la place Ste Anne, que la mairie leur avait prêtée une semaine plus tôt comme lieu de débats et dont elle les avait fait chasser par une intervention aussi inattendue qu’impressionnante du GIGN le matin même. Comme toujours à Rennes, les forces de police étaient beaucoup plus nombreuses que les manifestants et un hélicoptère bleu marine survolait le centre. Vers 22h, pour les chasser, la police a fait son habituel usage massif de grenades et a gazé tout le quartier (comme s’il n’y avait pas d’autres moyens) : les gaz ont pénétré dans les immeubles par les fenêtres ouvertes (il faisait bon) et les aérations. J’ai moi-même fait aussitôt une grosse crise d’asthme, nous avions les yeux qui piquaient, des amis italiens qui étaient chez moi sont partis avec la crainte de ne pas pouvoir rejoindre leur hôtel.

Vers 23h, un groupe bruyant d’une quarantaine de personnes est arrivé à l’angle de ma rue et de la place Ste Anne, où se trouve une banque. Je les voyais depuis chez moi. Deux personnes (j’ai bien dit deux) ont arraché les protections en bois sur les vitrines et cassé les vitres à coup de barres de fer. Les autres les regardaient. Certains ont essayé en vain d’enflammer les poubelles trouvées devant la banque et déplacées au milieu de la rue. A aucun moment la police, qui était juste avant place Ste Anne à quelques dizaines de mètres, n’est intervenue. L’hélicoptère s’était apparemment éclipsé. Les pompiers sont arrivés vers 23h30 pour éteindre en une seconde un bout de bois en feu dans le caniveau. Les vidéos d’autres faits similaires (place Hoche, place du Parlement, place de la Mairie...), diffusées sur le net, montrent les mêmes scènes avec aussi peu de gens. Aucune agression contre des personnes (d’ailleurs les gens continuaient à se promener et les petits restau rapides à servir leurs clients). Aucune intrusion dans des locaux ni aucun vol n’ont été rapportés. Juste des vitres cassées. Et puis le calme est totalement revenu, dès avant minuit.

Le lendemain matin, dans une ville calme dont l’immense majorité des habitants ne s’était rendu compte de rien, j’ai vu que, dans le centre historique, des banques, quelques magasins de luxe et agences de multinationales (comme Orange), des « sucettes » de publicité, avaient des vitrines fêlées, rarement brisées. On a su plus tard qu’une voiture avait été incendiée : une Porsche... Et que le commissariat de Ste Anne avait lui aussi des vitres cassées, ainsi que le siège du PS. Mais on a su que la maire avait demandé aux forces de polices d’intervenir quand les manifestants se sont attaqués à la mairie. Pas avant. Et donc que tout cela s’est passé sans autre intervention de la police pour empêcher la casse. Etonnant, non ? Ha oui : il y a aussi une mercerie, exception dont les médias se sont emparés pour essayer de soutenir la thèse officielle des « casseurs pour casser ». Mais comme personne n’a demandé aux casseurs pourquoi cette mercerie, on ignore si c’est un dérapage, une erreur, une bêtise ou s’il y avait une motivation par exemple politique contre cette boutique.

On est bien loin d’une ville entière dévastée par des colonnes de barbares. Il ne s’agit pas de minimiser les dégâts effectifs mais de s’interroger sur les exagérations diffusées par les discours politiques et médiatiques et sur l’absence d’intervention des forces de police. Surtout si on compare aux interventions massives, quasi guerrières, de la police (et gendarmerie, etc.) lors des manifestations déclarées et avant toute casse éventuelle, dans le seul but de « sanctuariser » le centre historique alors que, traditionnellement, toutes les manifs rennaises le parcourent depuis des années. Par exemple, le 14 mai[1], la police a encerclé la manifestation avant son éventuel départ (ce n’était donc jusque là qu’un rassemblement sur une place hors du centre historique) et a gazé les centaines de personnes pacifiques ainsi prises au piège qui cherchaient à en sortir, d’après les témoignages recueillis (je n’y étais pas). Lors d’une manif précédente, la police n’avait pas hésité à gazer tout le quartier de l’avenue Janvier et des quais, tout proche, y compris autour du collège-lycée Emile Zola dont les élèves ont subi les gaz jusque dans la cour intérieure (ma propre fille y était). Quand les forces de police, enfin surtout leurs donneurs d’ordre, veulent empêcher une manifestation, elles le peuvent, et sans nuance (au point d’avoir réussi à retourner une partie de la population contre elles).

Pourquoi cet emballement politique et médiatique disproportionné ?

On peut, on doit donc s’interroger sur ce qui se passe à Rennes. Pourquoi est-ce qu’on laisse des manifestants / casseurs casser des vitrines sans agir en toute contradiction avec les discours claironnés ? Pourquoi est-ce qu’on amplifie ainsi autant les faits en question ? Pourquoi est-ce qu’on tient des discours aussi irréfléchis sur ces faits et ces personnes ? Pourquoi est-ce qu’on empêche en même temps les autres manifestations soit totalement, soit en bloquant leur parcours pourtant autorisé ?

Il est clair aujourd’hui que l’état s’est engagé dans un coup de force contre toute contestation de sa politique au service d’un ordre dont bénéficient les dominants (y compris contestation par les parlementaires, d’où le 49-3, et par l’ensemble de la population, d’où les abus de l’état d’urgence). L’état a besoin de déconsidérer cette contestation pour atténuer l’aspect autoritaire de son attitude. Et dans ce but, ça ressemble quand même à une aubaine inespérée, une bande de jeunes qui cassent des vitrines et dont on amplifie le nombre et les faits pour « justifier » une politique encore plus répressive. Surtout quand on essaye de les faire passer pour des abrutis qui « cassent pour casser ».

Sauf que, voilà, il y a des témoins. Et puis il y a des gens qui relèvent méthodiquement et qui analysent les lieux pris pour cibles et les slogans peints sur ces lieux : commissariat, mairie, siège du PS, banques, multinationales, magasins de luxe, voiture de luxe... Une banque rebaptisée « Caisse de solidarité » par la « lutte des classes », l’entrée d’un centre commercial ornée d’un slogan publicitaire détourné « Pour votre santé, cassez 5 vitrines par jour », par exemple. Ça ressemble quand même beaucoup à un message politique cohérent : on attaque les institutions (police, mairie, parti au pouvoir) qui favorisent et protègent les acteurs et les méthodes du grand capital financier (banques, multinationales, attributs de luxe et de richesse) au détriment du peuple de plus en plus asservi et appauvri. Il faut être complètement aveuglé par l’idéologie pour ne pas comprendre ce message ou bien être d’une malhonnêteté intellectuelle éhontée pour faire passer ces évènements pour de la « casse pour casser » (on ne peut pas supposer la stupidité). C’est plutôt un message adressé par des jeunes désespérés face au monde inique qu’on leur laisse et pire encore qu’on leur prépare pour l’avenir avec, entre autres, la loi si symbolique dite « El Khomri » que le pouvoir impose par la force. Action sans doute vaine et contre productive, action tombée dans le piège tendu par les « décideurs » qui suscitent et laissent faire, mais action qui s’adresse clairement à celles et ceux, qui, de la maire de Rennes au ministre de l’intérieur venu le 16 mai féliciter les forces d’un certain ordre pour leur travail (lequel ? celui d’avoir laissé casser des vitrines et gazer des gens qui n’avaient rien à voir avec ça ?), en passant par le préfet, ne veulent rien entendre, rien comprendre, rien discuter et vont donc empirer la situation.

Car en effet à prendre les gens pour des imbéciles (« la gauche archaïque, les casseurs pour casser »), à les tromper (« mon ennemi, c’est la finance »), à les exploiter de plus en plus (lois Macron et El Khomri entre autres), à clamer que les valeurs de la République sont « Liberté, égalité, Fraternité » alors qu’elles ressemblent plutôt dans les faits à « Autorité, Inégalité, Cupidité », à privilégier le nationalisme et l’égoïsme plutôt que l’humanisme et la justice, à donner comme exemple de véritables comportements de voyous (grands patrons, ministres, violences policières, entre autres) qui ne proposent que le mensonge, la tromperie, le vol, la casse humaine et sociale, la violence symbolique et physique comme modèles que, du coup, ils légitiment... à faire tout ça on provoque la colère et la révolte, le désespoir et la violence. Et au lieu de l’écouter, de comprendre qu’on est allé trop loin, de passer par le dialogue et l’équilibre pour retrouver l’apaisement, on enfonce le clou, en tapant dessus comme une brute parce qu’on croit qu’en tapant sur la soupape de la cocotte-minute on arrêtera la montée de la pression : elle finira au contraire par exploser.

« La tête au bout d’une pique »

Un chauffeur de taxi me disait il n’y a pas longtemps en parlant des riches et des puissants, des politiques et des grands patrons, « ils finiront avec la tête au bout d’une pique ». Son hypothèse, au moins comme métaphore, n’est pas improbable : à force de tirer sur la corde, elle pètera et le retour de manivelle sera violent. Les irresponsables qui continuent à tirer sur la corde avec toute leur arrogance, leur mépris, leur cynisme, leur aveuglement ou leur bêtise, dans tous les cas leur inhumanité et leur incapacité à envisager une société de liberté, d’égalité et de fraternité où bien sûr ils perdraient beaucoup, sont bien plus inquiétants pour l’avenir que quelques dizaines de jeunes exaspérés qui, parce qu’on ne leur propose aucune autre issue que le servage dans une société immorale, cassent les vitrines de quelques banques riches à milliards et de boutiques de luxes bien assurées. Comme ailleurs des syndicalistes arrachent l’uniforme chemise-cravate de grands chefs bien à l’abri du besoin qui détruisent les vies de petites gens en détruisant des emplois pour enrichir des actionnaires.

La violence des dominés continuera tant qu’on lui répondra et qu’on la causera par davantage de violence des dominants, violence physique ou symbolique. La répression la contiendra peut-être un certain temps parce que les dominants ont un arsenal plus puissant à leur disposition. Mais plus de violence produira toujours plus de violence dans un cercle vicieux sans issue, avec son cortège de souffrances, de destructions, de déchéance insupportable de la dignité humaine. Est-ce que c’est vraiment ça qu’on veut ? Il est vrai que l’idéologie néo- et parfois vaguement socio-libérale, régnant depuis trente ans, pense la société comme une jungle où la sauvagerie des rapports de force fait office de relations humaines. Ça s’appelle la « loi du marché », comprenez : les plus riches et les plus puissants imposent leur loi à leur bénéfice. Au train où va ce monde de fous, aux mains de ces irresponsables inhumains et asociaux, de ces arrogants guidés par leur avidité et par la croyance en leur supériorité, il explosera un jour et plus aucune répression ne l’arrêtera. Les évènements de Rennes n’en sont que des avant signes parmi d’autres. Une seule solution pour arrêter fondamentalement les violences : penser et mettre en place un autre monde dont le valeurs cardinales seraient pour de bon les Droits Humains. Et pour cette seule fois, c’est vrai, on n’a pas le choix.

[1] Pendant ce temps, loin de « retenir son souffle » comme le prétendent les médias qui n’y étaient pas et malgré l’appel du préfet à ne pas sortir dans le centre ville, les passants allaient et venaient toujours aussi calmes et nombreux que d’ordinaire dans les rues commerçantes de l’hyper-centre historique.