Débats

Soirée-concert internationaliste

Marco Ferrando : « En Syrie et en Libye, les impérialistes veulent revenir sur le lieu du crime colonial »

Publié le 10 décembre 2015

Il n’y a pas de soirée internationaliste sans invité-e-s d’autres pays. Du côté de la Fraction Trotskyste, lors de la conférence du weekend dernier, il s’agissait, d’une part, des camarades de Classe contre Classe de l’Etat espagnol et, de l’autre, des camarades de l’Organisation Révolutionnaire Internationaliste d’Allemagne. Des camarades d’autres organisations ont été présents au cours de la Conférence et de la soirée, à commencer par Anticapitalisme et Révolution et l’Etincelle, du NPA, mais aussi Marco Ferrando, venu spécialement au nom de la direction nationale du Parti Communiste des Travailleurs d’Italie. L’occasion, également, pour échanger au sujet de l’évolution plus générale de la situation en Europe ces dernières semaines sur fond de bruits de bottes et de multiplication des théâtres d’intervention impérialiste. C’est l’intervention de Marco Ferrando que nous reproduisons ici.

C’est avec un grand plaisir que je vous transmets les salutations du Parti Communiste des Travailleurs, pour ce meeting internationaliste et pour votre conférence.

La situation française et la situation italienne présentent malheureusement un certain nombre d’analogies, notamment sur le terrain de certaines dérives réactionnaires particulièrement dangereuses. La lutte contre l’impérialisme et contre la réaction, dans les deux pays, acquiert une portée particulière, donc. Et dans la mesure où la lutte contre l’impérialisme est avant tout une lutte contre « son » propre impérialisme, je souhaiterais vous dire, chers camarades français, que votre lutte contre l’impérialisme français, contre le gouvernement Hollande, contre l’union-sacrée et contre les dérives policières c’est aussi notre lutte, contre l’impérialisme italien et contre le gouvernement de Matteo Renzi et ses tendances bonapartistes.

Le gouvernement Renzi est beaucoup plus prudent que Hollande sur le terrain de la guerre en Syrie. Non pas qu’il soit plus pacifiste, loin de là. Mais il souhaite, en concurrence avec l’impérialisme français, recevoir des Nations Unies la conduite d’une mission en Lybie, et ce pour mieux défendre les intérêts de la multinationale du pétrole italienne ENI et pour construire de l’autre côté de la Méditerranée un nouveau camp de concentration pour migrants, exactement comme à l’époque de Kadhafi.

Voyez comme l’histoire est curieuse. A l’encontre de toutes les légendes bourgeoises selon lesquelles l’histoire serait une longue évolution vers le progrès, nous sommes en train de constater, au cours des ces dernières semaines, notamment, que l’histoire revient toujours en arrière, jusqu’au point où les révolutionnaires n’ont pas été en capacité de construire une alternative. Et aujourd’hui, l’impérialisme revient sur les lieux de ses crimes, sur les lieux de ses crimes commis il y a un siècle. L’impérialisme français revient en Syrie, exactement là où de concert avec les impérialistes britanniques ont été dessinés à la règle les frontières qui ont dépecé la nation arabe. L’impérialisme italien, lui, revient en Libye où, il y a exactement un siècle, son armée avait déjà expérimenté le gaz moutarde contre la résistance berbère.

C’est pour toutes ces raisons, exactement comme au siècle dernier, que les révolutionnaires français, italiens et d’Europe se doivent de dire haut et fort « pas un sou pour les guerres coloniales, pas un sou pour les crédits de guerre, pas un sou pour l’union sacrée ». Et à tous ceux qui nous accusent de déserter la guerre contre la réaction islamiste, nous répondons que la lutte pour la destruction politique de la réaction islamiste est un objectif central du mouvement ouvrier international et des masses opprimées du monde entier. Et c’est bien pour ces raisons que nous ne combattrons pas cette guerre aux côtés des puissances impérialistes qui ont transformé, au cours des vingt-cinq dernières années, le Proche et le Moyen-Orient en une véritable galerie des horreurs. Nous ne combattrons pas cette guerre aux côtés des matons des prisons d’Abou-Ghraib et de Guantanamo, de ceux qui ont bombardé Falloujah au phosphore et qui ont été complice de l’embargo criminel de l’Onu contre les peuples d’Iraq. Mais nous ménerons cette guerre de l’autre côté de la tranchée, du côté de la résistance kurde, de la résistance palestinienne, de la résistance démocratique syrienne, du côté des masses exploitées et opprimées de la nation arabe et du Moyen-Orient qui sont les seules capables de construire une société radicalement distincte dans toute cette région.

Mais comme au siècle dernier, la lutte contre l’impérialisme est absolument indissociable de la lutte contre le réformisme. Et ce qui est arrivée au cours de ces derniers mois au sein de la gauche européenne est extrêmement significatif : on songera à la capitulation de Syriza et de Tsipras face à la Troïka, la honteuse capitulation du Front de Gauche face aux lois réactionnaires du gouvernement Hollande, les garanties croissantes apportées par Podemos à la bourgeoisie espagnole, notamment sur le terrain de la politique extérieure, l’entrée au sein de l’aire de soutien au gouvernement du parti stalinien portugais et du Bloc de Gauche accompagnée d’une reconnaissance des accords passés avec l’Union Européenne et l’OTAN, le vote au Parlement de la prolongation de la mission militaire en Afghanistan de la part de la gauche italienne et en faveur d’une augmentation du budget de l’armée de un milliard d’euros.

Tous ces éléments ne sont pas des événements isolés. Il ne s’agit pas du résultat de mauvais choix faits par tel ou tel secrétaire général de parti . Tout ceci reflète surtout de la banqueroute du réformisme européen. Tout ceci montre qu’avec pour toile de fond la crise systémique du capitalisme et l’exacerbation de toutes les contradictions de l’impérialisme, il n’y a pas d’espace pour un compromis honorable, social, démocratique et réformateur entre le capital et le travail, entre les gouvernements impérialistes et les peuples opprimés. L’alternative est simple : soit on est d’un côté, soit on est de l’autre.

Tout ceci est bien la preuve que seule une gauche révolutionnaire et anticapitaliste est en capacité de défendre les intérêts immédiats, sociaux, politiques et démocratiques du monde du travail et des masses opprimées. Et la construction de cette gauche révolutionnaire à échelle nationale, européenne, mais également internationale, voilà notre tâche. Et cette tâche passe par la réalisation d’une unification politique et organisationnelle de l’ensemble des forces marxistes révolutionnaires cohérentes qui existent en Europe et dans le monde.

Je voudrais conclure avec cette annonce qui n’est pas formelle mais qui exprime une opinion fortement représentée dans notre parti et approuvée par notre congrès. Nous sommes des organisations distinctes, à la fois par tradition, histoire, expérience, mais également en raison de nos localisations internationales respective. Et tout ceci est de notoriété publique. Mais nous disposons d’un patrimoine exceptionnel, commun, tat sur le terrain des principes que celui du programme : l’opposition aux gouvernements bourgeois, la démarcation vis-à-vis de toutes les formes de centrisme et de réformisme, le fait d’avoir pour objectif le gouvernement et le pouvoir des travailleurs et, à échelle européenne, la question des Etats-Unis Socialistes d’Europe. Ce patrimoine commun, qui nous unit, c’est exactement ce qui nous sépare de toutes les autres tendances de la gauche réformiste et centriste, aussi bien à échelle européenne qu’internationale. Et si tout ceci est vrai, et il me semble que c’est le cas (et j’en suis d’autant plus convaincu après avoir assisté à votre excellente conférence internationale et avoir lu les documents politiques qui vous ont servi de base de discussion), et bien la question ne peut pas être celle de conserver nos différents particularismes, qui découlent d’histoires distinctes, et ceci dans le cadre de fractions séparées voire même, parfois, concurrentes. La question est de partir de ce qui, dans le programme, nous rassemble puis, à partir de là, affronter dans ce cadre organisationnel unifié, l’ensemble des questions qui, inévitablement, se poseront à nous comme dans n’importe quelle organisation révolutionnaire qui aspire à être vivante et non une secte.

Nous avons écouté, à l’instant, la salutation que nous a transmise [par vidéo, depuis l’Argentine] le camarade Nicolás Del Caño. Il nous a rappelé l’expérience extraordinaire qui est portée par le FIT, le Front de Gauche et des Travailleurs qui s’est organisé autour d’un programme qui pose comme principe fondamental « obreros al poder » [le pouvoir ouvrier]. Le programme de « obreros al poder » n’est pas un programme électoral, et encore moins un programme de front unique. Il s’agit du programme de la révolution, du programme d’un parti révolutionnaire. Et nous sommes persuadés que si les camarades des trois organisations de la gauche révolutionnaire argentine qui composent le FIT [à savoir du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS), du Parti Ouvrier (PO) et de Gauche Socialiste (IS)] travaillaient, sur la base de ce programme, à construire un seul et même parti révolutionnaire en Argentine, alors ce serait une contribution formidable à la refondation de la Quatrième Internationale. C’est notre vœu le plus cher pour l’Argentine, mais c’est notre vœu le plus cher également pour l’Europe et pour le monde. Vive la Quatrième Internationale !