Politique

Similitudes et (petites) différences

Marine Le Pen est-elle la Trump française ?

Publié le 9 novembre 2016

La victoire surprise de Trump a été célébrée très vite par le Front National, et en général par les partis d’extrême droite de par le monde. Les similitudes entre Trump et Marine Le Pen, en termes de programme et de discours, ont amené de nombreux médias à faire le parallèle entre eux. Parfois avec justesse, parfois rapidement.

Camille Pons

Avant le fond, arrêtons-nous sur la forme, le style du discours. Une question qui n’est pas anodine quand on sait l’importance que lui donnent les directions de campagne électorale. Du côté du Front National, on le sait, on est dans une stratégie de « dédiabolisation », de rupture avec le style de Jean-Marie Le Pen, pour apparaître plus « présidentiable ». Lui-même n’a d’ailleurs pas manqué de montrer la victoire de Trump comme une preuve de la justesse de sa ligne : « Vive #TRUMP ! La dédiabolisation est une foutaise et une impasse » a-t-il déclaré sur Twitter. C’est qu’effectivement, le discours de Trump est bien plus agressif, violent, mais surtout polarisant (et c’est bien l’effet recherché, pour que les discussions tournent autour de ses propositions). Cela aura été son style général, bien qu’avec des contradictions. Celle de la « Realpolitik » qui lui fait déjà tenir un discours de victoire plus « apaisé », ou celle avec son équipe de campagne. On pensera par exemple à la courte période suivant le limogeage de son directeur de campagne Corey Lewandowski (suite notamment à son altercation avec une journaliste), où Paul Manafort prit les commandes. S’estimant bridé, ne supportant pas lire un prompteur, et chutant dans les sondages, il avait congédié l’homme qui était par ailleurs accusé de corruption, pour « renouer avec son style ». On songera aussi à la reprise en main de dernière minute de son compte Twitter par son équipe de campagne, signe du peu d’assurance en la ligne provocatrice du candidat.

Des tensions et des zigzags, il en existe aussi sur le contenu des propositions. Le programme économique, notamment, est particulièrement contradictoire. Chez Trump, on est face à un mélange entre libéralisme (son programme propose une baisse importante d’impôts pour les riches et les entreprises, il se refuse à la moindre réforme bancaire...) et protectionnisme, bien que le discours électoral mette davantage l’accent sur l’aspect protectionniste. Y compris en désaccord avec son camp républicain, en fustigeant le libre-échange et les accords : renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), opposition au partenariat transpacifique (TPP) et à un accord commercial avec l’Union européenne (TTIP). On pourra comparer ces contradictions protectionnisme/libéralisme à celles existant au sein du FN entre les élus du Sud-Est et Marion-Maréchal Le Pen (plus libéral) et la ligne dominante de Marine Le Pen et Philippot (plus protectionniste et « social »). Si certains thèmes sont les mêmes, comme celui de la « réindustrialisation » (visant l’électorat des zones désindustrialisées du Nord et de l’Est pour le FN, celui de la Rust Belt pour Trump), d’autres divergent. Sur la question des dépenses publiques par exemple, le FN s’engage à les diminuer, bien que la faisabilité soit contestée, étant donné les promesses de revalorisation du salaire minimum, de départ à la retraite, d’augmentation du budget de défense, etc... face aux « gains » prétendus sur la fraude fiscale, l’immigration, etc... Trump, au contraire, propose une politique qui ferait exploser la dette américaine si elle était mise en place : relèvement du plafond pour être non-imposable de 9.700€ à 29700€, baisses d’impôts pour les tranches supérieures, baisses aussi pour les entreprises, investissements de 500 milliards dans les infrastructures du pays. Autrement dit, des promesses pour tout le monde du côté de Trump (ça a l’air de marcher en plus), contre une tentative d’un peu moins d’incohérences pour le FN (mais il en reste beaucoup !).

Mais leur force à tous les deux, c’est en tout cas de savoir faire passer au second plan les contradictions dans le programme économique, derrière la question identitaire et l’immigration. C’est ce qu’explique par exemple le sociologue Joël Gombin : « De fait, pour les militants aussi bien que pour les électeurs, les enjeux proprement économiques sont secondaires par rapport aux enjeux culturels ou identitaires. ».

Là, Le Pen et Trump sont sur la même ligne.
Les deux comptent revenir sur le droit du sol.
Les deux assimilent immigration et criminalité : les « 2 millions d’immigrants criminels et violeurs » pour Trump, l’expulsion des étrangers condamnés pour Le Pen (rétablissement de la « double peine »).
Les deux veulent durcir les frontières (sur ce point, c’est Trump qui fait le spectacle avec son mur de 1600km à la frontière avec le Mexique).
Les deux stigmatisent les musulmans et les assimilent au terrorisme, même si Trump était allé loin sur le sujet, lorsqu’il avait proposé d’interdire l’entrée à tous les musulmans, avant de se rétracter. Marine Le Pen cherche à apparaître un peu plus « républicaine » néanmoins, et il est d’ailleurs intéressant de constater que son soutien à Trump est relativement récent, elle qui ne souhaitait pas être trop associée à ses dérapages, et qui s’était résolu à le soutenir davantage par élan anti-Clinton que véritable adhésion.

Enfin, on pourra noter que sur des sujets aussi sensibles que l’avortement, les deux personnalités n’ont pas exactement la même ligne. Marine Le Pen tente une synthèse en formulant dans son programme que « le libre choix doit aussi pouvoir être celui de ne pas avorter », en rupture avec sa nièce et le secteur anti-avortement. Trump, après avoir oscillé, a fini par se positionner contre l’avortement, annonçant qu’il nommera des magistrats « pro-life » à la Cour suprême pour supprimer l’arrêt de 1973, ce qui ne serait pas sans risque, si l’on se souvient les récentes contestations polonaises, ou les plus anciennes espagnoles.

Mais ces ressemblances (fortes) et différences (secondaires) entre les deux candidats d’extrême droite ne doivent pas nous faire tirer de conclusions trop hâtives. Trump 2016 ne veut pas forcément dire FN 2017. Même si l’effet immédiat pour le FN de la victoire de Trump est de donner de la crédibilité électorale à Marine Le Pen, il reste une importante différence de fond entre la politique américaine et française : dans le premier cas, les extrémistes ont réussi à s’accaparer le Parti Républicain, alors que la droite traditionnelle en France se maintient comme une alternative. Cette nouvelle vitalité, que démontre l’intérêt pour la primaire par exemple, est un résultat de la dégringolade de Hollande. C’est l’existence de cette alternative de droite agressive qui, malgré les vents favorables dans le monde et en Europe, met toujours en doute la possibilité du FN de rompre le seuil en se construisant seul comme Trump.