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Monde

Grève générale et manifestations

Maroc. L’un des leaders du mouvement populaire qui secoue le Rif arrêté, la lutte s’intensifie !

Depuis plus d’une semaine, tous les soirs à la rupture du jeûne, des centaines de personnes viennent se rassembler dans le centre d’Al-Hoceïma, dans le nord du Maroc, afin de réclamer la libération de Nasser Zafsafi, leader du mouvement de contestation qui secoue le Rif.

Crédit Photo : AFP / Fadel Senna

En octobre 2016, après qu’un marchand de poissons qui voulait protéger sa marchandise de la destruction a été broyé par une benne à ordure, un vaste mouvement de protestation contre le régime et contre la pauvreté a embrasé le Rif, région au nord du Maroc.

Nous voulons du travail, des hôpitaux, des écoles. Mon père est mort d’un cancer, mon oncle est mort la semaine dernière

Depuis une semaine, les manifestants se rassemblent dans le quartier Sidi Abed, proche du centre-ville d’Al-Hoceïma, afin de protester contre l’arrestation du leader du mouvement populaire Hirak (« mouvance » contre la corruption et la pauvreté dans la région), Nasser Zafsafi. Depuis la diffusion d’un mandat d’arrêt contre lui, le 26 mai dernier, la situation s’était tendue. L’interpellation de Nasser Zafsafi, le premier jour du ramadan, a déclenché un appel à la grève générale sur les réseaux sociaux, lancé par le numéro deux d’Hirak, Najib Ahmajik, actuellement en fuite.
La police espère ainsi que sans son leader, le mouvement va s’essouffler. Pourtant, la grève est bien suivie. La plupart des commerces sont restés portes closes vendredi à Al-Hoceïma. L’autre mot d’ordre était le boycott des mosquées et d’aller prier dans les rues en protestation aux prêches officiels. Mais cette consigne a été moins suivie que la grève, à l’exception de la mosquée proche de chez Zefzafi, ainsi que celle de la ville voisine d’Imzouren, où la prière s’est faite dans la rue devant l’édifice religieux. Imzouren est la ville natale du poissonnier mort l’an passé. Des milliers de personnes avaient accompagné les funérailles du jeune homme, enterré comme un martyr.

Avec les arrestations d’une quarantaine de membres d’Hirak, le gouvernement essaye de décapiter le mouvement de contestation mené par le groupe depuis sept mois. Mais, comme l’explique une femme :

Nos mères, nos pères et nos enfants sont dans les rues. Nous sommes à un point de non-retour.

Zefzafi a été arrêté après qu’il a interrompu un imam pendant son prêche. Le jeune Rifain, accompagné de plusieurs personnes, a fait irruption dans la mosquée Mohammed-V, exigeant de l’imam qu’il s’en tienne aux affaires religieuses et cesse ses prêches visant à décourager les croyants de prendre part au mouvement. Il a été arrêté lundi 29 mai pour « entrave à la liberté de culte ». Il a été transféré, avec 27 autres militants, à la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) de Casablanca, où ils sont interrogés sur des accusations d’« atteinte à la sécurité de l’État » et d’« autres actes constituant des crimes en vertu de la loi ».
Le mercredi suivant, leur garde-à-vue de quarante-huit heures a été prolongée. Leurs avocats ont déclaré qu’ils avaient subi des actes de torture et de mauvais traitements. Zefzafi n’a pas le droit de voir son avocat. En une semaine, il y a eu plus d’une quarantaine d’arrestations visant le noyau dur d’Hirak. Vingt-cinq des personnes arrêtées ont été déférées devant le parquet. Leur procès s’est ouvert le 30 mai mais a été reporté à ce mardi 6 juin.

Dans les manifestations, beaucoup de portraits photocopiés de Zefzafi sont brandis, tout comme des drapeaux amazighs, ou encore une banderole barrée d’un « Arrêtez-nous, nous sommes tous des activistes ». La manifestation était rythmée par les chants de soutiens tel que « Nous sommes tous Nasser Zefzafi ! ». Des heurts ont eu lieu ce week-end, mais dans l’ensemble les manifestations restent pacifiques.

D’autres manifestations ont eu lieu dans d’autres villes, dont une, assez importante, dans la ville d’Imzouren et Beni Bouyaach. Malgré la répression, le mouvement tient bon. La lutte d’Hirak contre la marginalisation de la région et la corruption de l’État policier ne faiblit pas et voit même des soutiens naitre dans tous le Maroc. Des rassemblements de solidarité ont également eu lieu dans d’autres villes du Nord, comme Tanger et Nador, ainsi qu’à Rabat et Casablanca mardi, où ils ont été dispersés par la police.

Face à cette lutte, les politiques marocains se voient obligés de sortir de leur silence. Ainsi, les chefs des partis de la majorité ont appelé « le gouvernement à davantage d’interaction positive avec les revendications des habitants ». Le Premier ministre islamiste Saad-Eddine Al-Othmani, qui s’est entretenu du sujet avec le ministre de l’Intérieur, a assuré que la région « est au cœur des préoccupations du gouvernement ».

Sans doute ont-ils en mémoire les révolutions arabes. C’était il y a six ans maintenant, la région était secouée par des révoltes populaires contre la faim, la corruption et les pouvoirs dictatoriaux des dirigeants, soutenus par les « démocraties » occidentales. Après avoir durement réprimé « son peuple », le roi du Maroc s’était engagé à quelques promesses démocratiques et sociales. Bien évidemment, au lieu de les tenir, le gouvernement a accentué son côté répressif afin de refaire plier l’échine à ces hommes et ces femmes qui s’étaient levés pour un avenir meilleur. La nouvelle Constitution est loin d’être progressiste, au contraire, les atteintes aux libertés se multiplient, plus décomplexées que jamais. La population est exaspérée par les inégalités sociales et par la corruption. Ces éléments sont particulièrement exacerbés dans le Rif.

C’est une région qui a une histoire de la lutte. Certains membres d’Hirak et des manifestants font référence à Abdelkrim El Khattabi, héros de la guerre du Rif. Entre 1921 et 1927, les Rifains s’étaient soulevés contre les colons espagnols et français et la monarchie marocaine. Ils avaient proclamé la République du Rif. Les armées coloniales avaient utilisé des gaz afin d’exterminer la résistance du Rif, pour empêcher que le mot d’ordre avancé par les Rifains, « liberté pour tous les peuples », ne se propage dans les autres colonies.

Ces manifestants cultivent aussi la mémoire des soulèvements de 1958 et 1984, brutalement réprimés par Hassan II : La première révolte a lieu après l’indépendance du Maroc. Les Rifains s’inquiétaient de la marginalisation de leur région et ont osé manifester et s’organiser. Le bilan est de 2000 à 8000 morts. La deuxième révolte était étudiante. Ils manifestaient contre l’augmentation de leur frais d’inscription et la répression fut terrible, ce qui mit le feu aux poudres. Le 22 janvier 1984, dans un discours télévisé, Hassan II avait traité les habitants du Rif de « awbach », c’est-à-dire de « déchets de la société ». Il les accusait d’être à la solde des communistes, des « services secrets sionistes » et de l’Iran chiite. Le nombre de morts n’est pas connu, mais on a fait état de l’existence de fosses communes, notamment celle de la caserne militaire de Taouima, ce qui voudrait dire qu’au moins une centaine de personnes ont été tuées.

Depuis longtemps, les problèmes socio-économiques sont présents au Rif. Les deux révoltes précédentes étaient basées sur la marginalisation de la région et sur la pauvreté. Aujourd’hui, le mouvement regroupe ces deux problématiques. Tout notre soutien va aux Rifains, avec l’espoir que leur mouvement qui dure depuis sept mois fasse revivre l’esprit de 2011.




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