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Débats

Bicentenaire de la naissance de Karl

Marx 200 ans après. Amour, gloire et beauté

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé », écrit Marx dans "Le 18 Brumaire de L. Bonaparte". Et cela vaut également pour les (més)aventures de sa vie

Images : Galt MacDermot

A l’occasion du bicentenaire de sa naissance, la British Library consacre une petite exposition à Karl Marx, l’un de ses lecteurs plus assidus – il s’y rendait assez régulièrement de 10 à 19 heures – et sans doute parmi les plus célèbres, qui au cours des années 1860, dans l’énorme Reading Room circulaire du British Museum (ancêtre de la bibliothèque actuelle inaugurée sur Euston Road en 1973) travaille à la rédaction du Capital. L’exposition, qui court jusqu’au 5 août, est en effet consacrée à « Karl et Eleanor Marx », sa fille cadette et préférée, qui assiste son père dans ses recherches interminables, l’accompagne très souvent à la Library à partir de 1867 et devient par la suite une militante de la cause ouvrière, membre de la direction du Gas Workers and General Labours’ Union et très active dans le syndicalisme féministe.

A vrai dire, l’expo n’occupe que quelques vitrines dans le pavillon de la Treasures Gallery, juste à côté d’autres trésors historiques, telle que la Magna Charta (1215), la Bible de Gutenberg (1455 c.a.), les esquisses de Leonardo de Vinci, la première édition des œuvres complètes de Shakespeare (1673), le contrat de mariage de Mozart avec Constanze Weber et, last but not least, les textes manuscrits des chansons de Beatles, dont notamment « A Hard Day’s Night », écrite sur le dos d’une carte d’anniversaire adressée à Julian Lennon, le fils de John.

Malgré les dimensions restreintes de l’espace consacré à Marx, les fétichistes de tous les pays peuvent y trouver leur compte. Parmi les reliques exhibées figurent, notamment, la première carte d’accès à la bibliothèque, obtenue le 12 juin 1850, la première édition du Manifeste du Parti Communiste, la traduction française du Capital de 1873 annotée à la main par son auteur et léguée par lui à la British Museum Library, des lettres manuscrites envoyées à son traducteur russe, Nikolai Danielson dans lesquelles, entre autres, Marx se lâche contre Bakounine, ainsi qu’une lettre datée du 13 octobre 1853 envoyée à son camarade d’exil Karl Blind où l’auteur de Das Kapital, qui de capitaux n’en possédait guère, au final, s’excuse de ne pouvoir lui rembourser une dette contractée d’une livre sterling. Une somme non négligeable pour l’époque – à peu près 100 euros – en tous cas considérable pour les maigres ressources des Marx.

Destiné à une gloire inimaginable après sa mort, Marx vit en réalité une vie très peu glorieuse entre persécutions politiques et exils, (Cologne, Paris, Bruxelles, encore Paris puis Londres), deuils déchirants (avec quatre de ses sept enfants qui disparaissent prématurément) et profonde misère (au point où sa femme, Jenny, se voit obligée de demander de l’argent à des voisins, en 1852, pour pouvoir acheter un cercueil pour sa fille Franziska, décédée à l’âge d’un an).

Intimé de quitter Paris en raison de ses activités militantes en juin 1849, Marx a la possibilité d’aller à Vannes en Bretagne. Il décide néanmoins de rejoindre Londres, la ville dans laquelle il restera jusqu’à la fin de ses jours et sera enterré, au cimetière de Highgate. Le « centre du marché monétaire, non simplement du Royaume Uni mais du monde entier » comme il l’écrit à Danielson en 1879, Londres offre à Marx un point de vue privilégié pour observer et déchiffrer les « hiéroglyphes » du capitalisme et de la modernité. Un privilège intellectuel qui, néanmoins, demeure isolé au milieu de privations bien majeures.

Comme beaucoup d’exilés débarqués dans la capitale britannique, Marx s’installe dans le quartier de Soho, un « district » renommé à l’époque pour la pauvreté et le choléra. Jenny et le reste de la famille le rejoignent quelques semaines plus tard. A Soho, les Marx habitent dans deux pièces adjacentes au dernier étage d’une maison située au 28 Dean Street. Ils y resteront jusqu’en 1856 lorsque, grâce à l’héritage que Jenny reçoit de sa mère, la famille pourra se payer une maison plus confortable à Camden, dans le Nord de Londres, au 9 Grafton Terrace.

Entretemps, dans les deux pièces de Soho, s’entassent Karl et Jenny, leurs enfants, et Lenchen, la gouvernante que la mère de Jenny avait envoyée chez sa fille pour qu’elle l’aide et qui accouchera en 1851 d’un petit garçon, Freddy, que la plupart des biographes considèrent comme le fils de Marx – en dépit des rumeurs volontairement mises en circulation par Engels pour revendiquer la paternité de l’enfant et sauver la réputation de son ami – et qui sera néanmoins donné en adoption à sa naissance. A cette mosaïque familiale s’ajoutent ponctuellement des camarades venus d’un peu de partout et qui rendent visite à l’un des futurs pères fondateurs de la Première Internationale, ainsi que Wilhelm Pieper, son très peu efficace secrétaire et traducteur, auquel Marx a confié la tâche ingrate de ranger ses myriades de papiers et de notes et qui, parfois, par manque d’espace, doit partager le même lit que lui.

Dans ses rapports aux autorités prussiennes, l’un des espions envoyés par Berlin à Londres pour suivre Marx et qui, apparemment, fut le seul à réussir dans cette entreprise, livre un compte-rendu effroyable des conditions de vie du révolutionnaire qui « mène une existence d’intellectuel vagabond. Il ne lave et change son linge que très rarement, et il aime se saouler… Il ne respecte aucun horaire pour son coucher et son lever ». Fumeur invétéré affecté par des bronchites récurrentes, buveur immodéré aux problèmes au foie, on sait, par ailleurs, que Marx souffrait de pustules, de furoncles et d’hémorroïdes en raison de ses trop longues stations assises passées dans la Reading Room. L’espion remarque pourtant également dans ses notes que malgré l’appartement décrépit et délabré où il fait habiter sa famille, « en tant que mari et en tant que père, en dépit de son caractère sauvage et de sa vie dissolue, est l’homme le plus gentil et doux du monde ».

Impitoyable avec ses adversaires, brusque parfois avec ses camarades, sentimental en famille, Marx a pour habitude de cueillir a Hamptstead Heath des fleurs pour Jenny et ses filles : Jennychen, l’aînée, surnommée Que-Que, Laura, dite Kakadou et future femme de Paul Lafargue, et Eleanor, dite Tussy, la dernière et la plus proche. A la maison, lui qui par ailleurs n’a pas la réputation d’être un grand orateur, tout en étant un leader charismatique, déclame Shakespeare à haute-voix pour amuser ses femmes. Et il paraît qu’elles l’adoraient, avec tous ses défauts.

Love and Capital : Karl and Jenny Marx and the Birth of a Revolution, paru en 2011, récit des péripéties tourmentées de la famille Marx, permet au lecteur de s’inviter avec empathie et bienveillance dans la vie quotidienne du philosophe et de ses proches. C’est là, dans l’intimité de sa « tragicomédie humaine », comme le disait Daniel Bensaïd « où le Marx-Jupiter de l’iconographie stalinienne – ironique concurrence de surnoms que Bensaïd disparu trop tôt pour connaître Macron ne peut pas apprécier – s’efface au profit du visage familier du ‘Maure’, ‘d’Old Nick’, ou encore de ‘Machine-à-vapeur’ (Steam-Engine), selon qu’il signe de ces surnoms les lettres à ses filles ou à ses amis politiques ».

L’auteure de Love and Capital, Mary Gabriel, nous conduit à la découverte romantique de « l’amour inébranlable entre un homme et une femme au beau milieu du tourbillon de l’histoire » du XIX°. La femme en question, la baronne Jenny von Westphalen, est la véritable icône du livre, célébrée pour sa beauté, son courage, sa dévotion et son amour persévérant, que Marx lui rendait (bien ou mal) en dépit de ses infidélités. Mariés en 1843, après sept ans de fiançailles (Karl à l’époque avait 17 ans et Jenny 21), contre l’opinion de leurs parents, Eleanor Marx souligne dans de brèves notes de 1897 combien, « pour eux, le chemin de l’amour ne fut pas des plus aisés », son père ayant dû « se battre tel le Roland furieux [d’Arioste] ».

Dans une lettre du 21 juin 1856 adressée à Jenny qui était à Trèves, Karl se livre à une confession passionnée de son amour pour elle, tout en rappelant son autre grande passion, celle pour l’étude du capital, qu’il résume ainsi « d’un côté ‘les rapports de production et de circulation’, de l’autre, moi à tes pieds ».

Manchester, 21 June 1856
34 Butler Street, Greenheys

Mon cœur chéri,

Je t’écris de nouveau, parce que je suis seul et parce que cela me gêne d’être toujours en train de dialoguer avec toi dans ma tête, sans que tu en saches ou en entendes quoi que ce soit, sans que tu puisses me répondre. Aussi mauvais soit-il, ton portrait me rend les meilleurs services, et je comprends maintenant comment les « vierges noires », les plus infâmes portraits de la mère de Dieu, pouvaient trouver des adorateurs indéfectibles, et même plus d’adorateurs que les portraits de qualité.

En tout cas, aucune de ces représentations de madones noires n’a jamais reçu plus de baisers, d’œillades et de témoignages d’adoration que ta photographie, qui n’est certes pas noire, mais dure, et ne reflète absolument pas ton cher visage aimable et qui appelle les baisers, ton visage dolce. Mais je corrige les rayons du soleil qui ont fait une mauvaise peinture et je trouve que mes yeux, si abîmés soient-ils par l’éclairage artificiel et le tabac, savent encore peindre non seulement en rêve, mais même à l’état de veille. Je t’ai devant moi en chair et en os, et je te porte dans mes mains, je t’embrasse de la tête aux pieds, je m’agenouille devant toi et je soupire : « Madame, je vous aime. » Et je vous aime en effet, plus que le Maure de Venise n’a jamais aimé. Le monde, faux et corrompu, conçoit tous les caractères de façon fausse et corrompue. De mes nombreux calomniateurs et des ennemis à la langue de serpent, qui m’a jamais reproché d’être appelé à jouer sur un théâtre de seconde classe un rôle de jeune premier ? Et pourtant, c’est la vérité. Si ces gredins avaient eu de l’esprit, ils auraient représenté d’un côté « les rapports de production et de circulation », de l’autre, moi à tes pieds. Look to this picture and to that – voilà ce qu’ils auraient écrit en dessous. Mais ce sont des gredins stupides, et ils le resteront, in seculum seculorum.

Une absence provisoire est une bonne chose, car elles sont présentes, les choses se ressemblent trop pour qu’on puisse les distinguer. Même des tours, vues de près, prennent une taille de nain, tandis que les petites affaires du quotidien, considérées de près, grandissent trop. Il n’en va pas autrement des passions.

De petites habitudes, qui en raison de la proximité prennent une forme passionnée, disparaissent, dès que leur objet immédiat est dérobé aux regards. De grandes passions, qui en raison de la proximité de leur objet reprennent leurs dimensions naturelles par l’action magique du lointain. Ainsi il en va de mon amour. Tu n’as qu’à m’être dérobée ne serait-ce que par le rêve, et je sais aussitôt que le temps n’a servi à mon amour qu’à le faire croître, comme le soleil et la pluie font grandir des plantes. Mon amour pour toi, dès que tu es éloignée, apparaît pour ce qu’il est, comme un géant en qui se concentrent toute l’énergie de mon esprit et tout le caractère de mon cœur.

Je me sens homme de nouveau, car je ressens une grande passion, et la multiplicité où nous embrouillent l’étude et la culture modernes, le scepticisme avec lequel nous dénigrons toutes les impressions subjectives et objectives, sont bien faits pour nous rendre tous petits, faibles, pleurnichards et indécis. Mais l’amour que nous portons non pas à l’homme de Feuerbach, au métabolisme de Moleschott, au prolétariat, mais à notre amour chéri, en l’occurrence à toi, c’est ce qui refait de l’homme un homme.

Tu vas sourire, mon doux cœur, et te demander comment il se fait que j’en vienne tout d’un coup à toute cette rhétorique.

Mais si je pouvais serrer contre mon cœur ton doux cœur pur, je me tairais et ne dirais pas un mot. Comme je ne peux donner de baiser de mes lèvres, il faut que j’embrasse par le langage et que je fasse des mots.

(…)

Your
Karl




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