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Politique

Trois articles à charge…

Médiapart et « l’affaire Mélenchon » : le piège de la neutralité

En sortant « les premières découvertes des perquisitions de Mélenchon », le journal d’Edwy Plenel s’est exposé à la colère des Insoumis. Si Médiapart n’est pas le « torchon » que décrit Jean-Luc Mélenchon, et emploie, à juste titre, son droit démocratique à l’enquête, force est de constater que, pour un journal dont l’indépendance est la marque de fabrique, sa ligne a pu manquer de hauteur et céder à l’emballement médiatico-politique, si utile à la macronie, porté contre le leader de la France Insoumise.

image : capture d’écran "Médiapart 2012 : le grand entretien avec Jean-Luc Mélenchon"

Le droit à l’enquête et la « neutralité »

Après la mort d’Adama Traoré, le 19 juillet 2016, Médiapart n’avait pas hésité, à juste titre, à qualifier les faits pour ce qu’ils étaient : mise en lumière du « scandale judiciaire », du retour de bâton contre les frères Traoré « condamnés pour ‘’rétablir l’autorité des forces de l’ordre’’ ». A contre-courant de l’offensive médiatique à charge, le journal de Plenel s’était illustré par ses qualités d’analyse, assumant, sans doute, un parti pris journalistique, qui a contribué à faire de « l’affaire Adama Traoré » une « affaire d’Etat ».

Mais ce qui choque – et au delà des rangs des Insoumis mélenchonistes invétérés - dans la manière dont Médiapart a couvert ce qui est devenu, sous les coups de boutoir judiciaires et médiatiques, « l’affaire Mélenchon », n’est pas le contenu des « premières découvertes des perquisitions de Mélenchon » - à savoir la révélation de la présence de Sophia Chikirou, propriétaire de Médiascop, société de communication de la campagne de 2017, au domicile du leader de la France Insoumise au matin de la perquisition, le 16 octobre dernier. Ni celle sur la découverte d’une somme de 12 000 euros – soit moins de 1/5ème du prix d’un costume offert par Robert Bourgi à François Fillon - au domicile d’un des proches de Mélenchon. Ce qui choque n’est pas non plus, comme la Société des Journalistes de Médiapart l’a défendu, son usage du droit à l’enquête sur « les conditions du financement de l’activité politique de la France Insoumise et de sa campagne présidentielle » que Médiapart utilise depuis 10 ans « sur toutes les formations politiques françaises », de l’affaire Cahuzac à l’affaire Fillon en passant par les ristournes accordées par la société GL Events à l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. Pas plus qu’une autre organisation, la formation de la France Insoumise n’est par principe inoculée contre la possibilité de malversations. Taire ces informations, tomber dans le journalisme de complaisance envers la principale organisation de la gauche réformiste aspirant à occuper l’espace laissé par le Parti Socialiste aurait été une erreur.

Le manque de hauteur journalistique

L’erreur dans laquelle Médiapart est tombé cependant, est celle d’avoir dressé un portrait à charge sans se distinguer des coups politiques et médiatiques qui visent actuellement la France Insoumise. Mise à part l’interview vidéo de la députée FI Danièle Obono, depuis les perquisitions du 16 octobre, rien dans la ligne de Médiapart ne vient tordre le bâton dans l’autre sens. Aucune mise en perspective de la quinzaine de perquisitions qui ont eu lieu chez les militants et dans les locaux de la France Insoumise dans le cadre d’une enquête préliminaire, avec celles, inexistantes, au sein de la République en Marche, en dépit de la plainte déposée par Anticor. Fabrice Arfi, auteur de deux des papiers concernant « l’affaire Mélenchon » reconnait pourtant « le problème structurel de la non-indépendance des procureurs en France ». Il conclut néanmoins que François Molins, procureur de Paris au moment de la perquisition avant de laisser sa place à Rémy Heitz, « a fait la démonstration de son indépendance en ouvrant des enquêtes aussi bien sur Jérôme Cahuzac que sur Nicolas Sarkozy »… en oubliant, sans doute, l’affaire des comptes de campagne de Macron, classée sans suite par François Molins lui-même avant son départ du parquet. Rien n’est dit non plus du cadre juridique dans lequel ces perquisitions ont cours : la loi Perben 2, en l’occurrence, votée sous Sarkozy, sur laquelle Le Monde s’inquiétait en 2004 des atteintes aux libertés publiques qu’elle pourrait engendrer.

Enfin, les journalistes de Médiapart perdent de vue le contexte politique dans lequel s’effectuent ces perquisitions : la fin de l’état de grâce, la multiplication des affaires dont celle de Benalla, la chute dans les sondages pour la Macronie, et un remaniement sans relief ni couleur, face auxquels « l’affaire Mélenchon » fait office de contre-feu bienvenu. On ajoutera la perspective des élections européennes qui arrivent, où Macron préfèrerait rejouer le second tour de la présidentielle représentant le « progressisme » contre l’extrême-droite qui a le vent en poupe actuellement en Europe. Le tout en utilisant Mélenchon comme un « épouvantail » sur la gauche, lui préférant une France Insoumise affaiblie plutôt qu’un aimant de l’aile gauche du PS. Dans ce contexte, alors que les images des coups de colère de Mélenchon tournent en boucle dans les médias, difficile de voir la fronde menée contre la France Insoumise, en plein remaniement, comme un simple concours de circonstances ou le fruit d’une justice aveugle. Et le dépouillement de l’ensemble des données de l’organisation – alors qu’il s’agit d’une enquête sur les frais de campagne – comme le cadre normal d’une procédure judiciaire. Désormais c’est l’ensemble des données de la FI qui sont à la disposition du Parquet de Paris. Et pour le coup, c’est bien désormais Remy Heitz directement nommé par Matignon et l’Elysée qui en a pris la tête.

Quand Edwy Plenel dénonçait la « vengeance de l’administration fiscale »

Contrairement à ce que clame Mélenchon, le coup politique porté contre la France Insoumise n’a pas la même ampleur que celui mené par le pouvoir judiciaire brésilien contre Lula et le Parti des travailleurs. Plus que son éviction du champ politique, il tient davantage d’une entreprise de déstabilisation, visant à alimenter les tensions au sein « de la gauche de la gauche ».

Mélenchon n’est pas sacré. On peut fustiger ses sorties mégalomanes, être en désaccord avec son projet de transformation sociale par les urnes et les institutions, ou partager certaines des critiques internes à la FI qui lui sont adressées, « sur les migrants, l’Europe, la démocratie ». Mais force est de constater qu’il y a bien, derrière l’emballement judiciaire et médiatique contre Mélenchon et la FI, un coup politique renforçant en définitive Emmanuel Macron. Et qu’on peut voir, dans la perquisition minutieuse d’une organisation de la gauche, une tentative de remise en cause des droits démocratiques. Avec elle, c’est l’ensemble du mouvement social ainsi que tous les militants politiques s’opposant à Macron qui sont visés. En ne pointant pas ce « coup de force » de l’exécutif, en ne relevant pas, a minima, cette logique du « deux poids deux mesures », Médiapart se défait de son rôle de contrepoids médiatique, de défenseur des droits démocratiques, un rôle qu’il a par ailleurs joué dans d’autres types d’affaires à nombreuses reprises.

Constater ce « coup politique » n’est d’ailleurs pas plus « complotiste » que les déclarations d’Edwy Plenel, en 2014 à propos de la « vengeance de l’affaire Cahuzac par une partie de l’administration fiscale ». Son site Médiapart était alors sous le « coup » d’une procédure de redressement fiscal – aujourd’hui réglée. Médiapart l’a sans doute trop vite oublié…




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