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Débats

Grèce, Etat espagnol, migrants…

Meeting NPA du 25 juin à Paris. L’austérité et la gauche radicale en Europe

Paul Tanguy Dans le cadre de la nouvelle donne politique européenne, après l’arrivée au pouvoir de Syriza et les scores électoraux de Podemos dans l’Etat espagnol, le NPA organisait jeudi 25, au gymnase de la Bidassoa, dans le 20ème arrondissement de la capitale, un meeting sur l’austérité et les résistances. Au programme, l’intervention de plusieurs camarades invités : Kostas Skordoulis, de l’OKDE-Antarsya, Stathis Kouvélakis, pour la gauche de Syriza et Román Sierra, de Podemos, Christine Poupin, porte-parole du NPA, clôturant cette réunion publique. Autant de discours mettant en débat ce que anti-austérité veut dire : le combat doit-il être mené sur le front de l’anti-libéralisme et d’un programme démocratique radical, celui de la sortie de l’euro comme seule solution pour mettre fin au talon de fer de la Troïka ? Ou celui de l’accentuation de la mobilisation et de l’auto-organisation du monde du travail, sur une base à la fois anticapitaliste et révolutionnaire ?

« On ne s’attendait pas à ce que la France nous traite comme ça »

Avec 300 personnes présentes dans la salle, le meeting a été ouvert par des représentants des migrants du campement de Pajol, dans le 18ème arrondissement, toujours harcelés par la police de Valls et Cazeneuve et accueillis par la salle au cri de « So-so, solidarité, avec les réfugiés ! », « De l’air, de l’air, ouvrons les frontières ! ». Tous ont raconté, avec beaucoup d’émotion, le calvaire enduré pour arriver jusqu’en France, depuis le Mali ou l’Erythrée, les espoirs qui ont pu être les leurs et la façon dont ils ont été brutalement déçus. Beaucoup des leurs sont morts en route, et ceux qui ont survécu ne s’attendaient pas à « ce que la France [les] traite comme ça ». « Nous sommes à la rue depuis deux ans, et la police nous expulse de la rue », a souligné un camarade dans son intervention. Le traitement que leur réserve le gouvernement socialiste, c’est « pire que pour les animaux », a insisté un camarade malien. Tous ont souligné, en vue de la mobilisation du 1er juillet, la nécessité d’élargir leur combat – pour les papiers, le droit à s’installer et le droit au logement – à l’ensemble des forces de gauche, syndicales, politiques et de la jeunesse, ce qu’a repris Olivier Besancenot, qui animait le meeting.

Le débat grec. Faire pression sur Tsipras ou le contrer ?

Le point fort de cette réunion a certainement été le débat à deux voix porté par Kostas Skordoulis, de l’Organisation des Communistes Internationalistes de Grèce (OKDE-Spartakos, membre d’Antarsya, la coalition de la gauche anticapitaliste grecque) et Stathis Kouvélakis, membre de la direction de Syriza et l’un des référents de son aile gauche, et ce alors que la Grèce vit un moment crucial dans les « négociations » entre le gouvernement et la Troïka. Appuyer ou non le gouvernement Tsipras ? Quelle alternative pour briser « le talon de fer bruxellois » avant que ce dernier ne brise la résistance du peuple grec ?

A la première question, Skordoulis a souligné combien le bilan du gouvernement Tsipras est négatif, dans le cadre du rapport de force existant au sein du mouvement social et ouvrier, alors que la gauche anticapitaliste et révolutionnaire continue à progresser. Il n’a pas seulement respecté l’ensemble des contre-réformes conduites jusqu’à présent par ses prédécesseurs, mais il les a aggravées, notamment sur le front des retraites et des privatisations, tout en « diffusant massivement l’illusion d’une possible collaboration de classe entre le capital et le travail », là où aucune conciliation n’est possible, a souligné Skordoulis. Tout en insistant sur le fait qu’il n’y avait pas de « négociation, mais une parodie de négociation », ni, non plus, « d’accord » possible, tant les dés étaient pipés. Kouvélakis a insisté sur le fait qu’il était primordial que les mobilisations actuelles empêchent le gouvernement de plier.

Du point de vue des intérêts des classes populaires et du monde du travail, cependant, c’est le gouvernement Syriza-ANEL – qui n’est en aucun cas un instrument de défense contre la Troïka, mais relaye, en dernière instance, sa politique en en arrondissant les angles, ce que Kouvélakis reconnaissait à la tribune – qui devrait être combattu et cette bataille devrait être portée par l’ensemble des forces du mouvement ouvrier grec.

Sur le second aspect du débat, la question de l’alternative à l’austérité, l’OKDE-Sparakos plaçait le curseur sur la nécessité de développer « l’auto-organisation et la mobilisation dans les quartiers, les lycées, les facs et les lieux de travail », le plus largement possible, y compris avec la gauche de Syriza. Plus encore à un moment où la Place Syntagma commence à être disputée entre la droite néo-libérale, qui tente de mobiliser ses troupes, et des manifestations qui s’opposent à tout nouvel accord avec la Troïka, qui veut imposer une nouvelle saignée de 11 milliards d’euro sur les deux années à venir. Kouvélakis, soulignant le caractère dramatique de la situation, a continué à insister sur le fait que l’enjeu était « d’empêcher l’accord, de le tuer dans l’oeuf, d’empêcher sa signature, [ou alors] d’empêcher son passage au parlement [si Tsipras le paraphait, ou alors] sa mise en oeuvre » si la Vouli venait à le ratifier. Selon Kouvélakis, ce n’est pas seulement le « mouvement social et la population » qui devraient prendre part à ce combat, mais également « Syriza et une partie du gouvernement » opposée à l’accord, à commencer par l’aile conduite par Lafazanis, ministre des Infrastructures. Il pourrait, ainsi, y avoir coïncidence d’intérêt et de combat entre, d’un côté, le monde du travail qui subit l’austérité et, de l’autre des forces gouvernementales qui la négocie et pourraient la faire appliquer en dernière instance. « Récupérer le contrôle de l’instrument monétaire comme une première étape pour contrer le talon de fer de l’austérité », c’est-à-dire une sortie « de gauche » de la zone euro : voilà, en définitive, la perspective proposée par Kouvélakis pour en finir avec les reculades de Tsipras. L’expérience internationale, à commencer par le défaut de paiement argentin de 2001, montre, à l’inverse, qu’une politique inflationniste ne peut être, pour le monde du travail, une alternative de fond aux politiques déflationnistes défendues par les pro-austérité. Une issue de ce type, par ailleurs, pourrait faire le lit d’une radicalisation de la base sociale de la droite grecque.

La perspective consistant à se préparer à un affrontement extrêmement dur entre les classes, y compris à une guerre civile, dont le spectre continue à hanter la vie politique grecque depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, est totalement absente de ces orientations qui vendent comme une solution-miracle la sortie de l’euro, comme avant les élections de janvier, lorsqu’elles défendaient le vote et le soutien de Syriza comme une alternative à l’austérité. L’absence de toute stratégie indépendante pour battre en brèche les politiques austéritaires, ainsi que la grande bourgeoisie grecque et son État, ne prépare en rien, malheureusement, aux événements dramatiques et décisifs que traverse le pays.

Podemos, la gauche du possible

La situation de l’État espagnol, d’un point de vue social et économique, n’a rien à envier à la Grèce. C’est ce qu’a rappelé Román Sierra, élu député d’Aragon sur les listes Podemos et membre d’Anticapitalistas, le courant lié au Comité International de la Quatrième Internationale (anciennement SU) dans l’Etat espagnol. Au niveau de l’analyse politique, en revanche – là où Skordoulis et Kouvélakis se maintenaient dans des coordonnées classiques de lecture de la situation, en termes de rapports de classe et d’affrontement social, notamment – Sierra a relayé le discours porté par la majorité de Podemos et par Pablo Iglesias, son dirigeant le plus connu. L’enjeu est de défendre « l’élargissement des droits sociaux, l’audit de la dette et la défense d’un projet de citoyenneté inclusive ». Un tel programme démocratico-radical, qui n’aborde ni la question de l’affrontement avec capital, ni la question du droit à l’autodétermination des nationalités basques, catalanes ou galiciennes, ni même la question de la monarchie à abattre, serait relatif, selon Sierra, à un « changement de stratégie », puisque « le vieux mouvement ouvrier » en tant que force sociale ne serait plus un sujet en tant que tel, dans l’Etat espagnol, où il aurait été supplanté par le mouvement des « mareas », dont l’expression serait Podemos.

Aucune contradiction, selon Anticapitalistas, entre « programme minimum et programme maximum », les « réformes, en tant que telles, n’étant, par nature, ni réformistes, ni révolutionnaire », l’enjeu étant de comprendre la dynamique du processus qui les portent. Indépendamment de ces conceptions, en rupture totale avec ce qui fait le coeur de l’anticapitalisme révolutionnaire, Sierra – qui a salué les succès de Podemos aux élections municipales à Madrid, Barcelone, Cadix ou Saragosse – ne s’est pas demandé si un tel programme pouvait être porté en lien avec les sociaux-démocrates avec qui Podemos s’est associé pour prendre le pouvoir dans la capitale de l’État espagnol et à Barcelone.

Quelle convergence, en France ?

C’est davantage en lien avec cette orientation que Christine Poupin a conclu le meeting. Après avoir rappelé l’ensemble des attaques lancées par le gouvernement ces derniers temps, au niveau des services publics, avec l’AP-HP et la Santé en première ligne, des droits démocratiques, avec la Loi sur le renseignement et la persécution qui visent un certain nombre de camarades du NPA, du racisme institutionnel, avec la chasse aux migrants, Christine Poupin a également évoqué les mobilisations en cours ou à construire, au niveau social et écologique, avec la lutte contre les grands projets inutiles. C’est l’ensemble de ces mouvements en tant que tels qui doivent converger, selon la porte-parole du NPA, qui s’est gardée de souligner si l’un de ces secteurs en particulier pourrait être en capacité d’articuler les autres et de devenir une véritable force motrice pour faire plier ce gouvernement en imposant aux directions syndicales d’engager un combat central contre les mauvais-coups répétés des socialistes. C’est en ce sens que rendez-vous a été pris pour une mobilisation de trois jours à Bruxelles, à l’appel de Podemos, à la mi-octobre, pour faire confluer les mobilisations à échelle européenne.

Comme le soulignait Olivier Besancenot en début de meeting, « les vents chauds et porteurs d’espoir » venus d’Europe du Sud sont également porteurs « de nombreuses discussions ». Porteurs, en réalité d’orientation et de stratégies parfois contradictoires, voire opposées. Ne pas trancher les débats, ce qui est une certaine habitude, désormais, pour le NPA, ou les trancher en relayant les tendances les plus possibilistes portées par le camarade de Podemos, n’est pas une garantie pour faire du parti l’instrument mobilisateur dont nous avons besoin. Loin de là. Pourtant, la situation que nous traversons l’exigerait.




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