Société

Patrimoine culturel et politique

Menace à Lyon sur le Musée des tissus… et la mémoire des canuts

Publié le 25 janvier 2016

La menace pèse depuis quelques mois, d’une possible fermeture du Musée des tissus et des Arts décoratifs de Lyon. Les raisons évoquées sont évidemment économiques, bien que non justifiées par la situation réelle du musée, et témoignent une fois encore du désengagement de l’Etat dans les domaines culturels et artistiques. L’occasion nous est donnée, afin de défendre la pérennité de ce musée, de rendre hommage à ses collections, témoignant de la richesse de l’industrie textile lyonnaise, autour de laquelle s’est construite l’histoire de la ville. Mais avant tout, c’est aux ouvriers tisseurs, les canuts, que nous voulons rendre justice, eux qui ont non seulement fait la grandeur de l’industrie textile, mais, par leur détermination à se défendre contre les soyeux, leurs patrons, ont fait émerger les prémisses de la conscience de classe et du mouvement ouvrier contemporains en France.

Camilla Ernst

Le musée des tissus, c’est le patrimoine culturel et industriel de Lyon

Construit au milieu du XIXème siècle afin d’élargir le rayonnement de l’industrie des soieries lyonnaises et d’en maintenir l’avantage commercial, après un échec de la participation des fabricants lyonnais à la première Exposition universelle de 1851, le musée des tissus conserve aujourd’hui cet objectif, bien que ses collections se soient grandement élargies, regroupant des tissus et objets des quatre coins du monde, de l’Antiquité à nos jours. C’est donc le témoignage précieux d’une grande partie de l’histoire de la ville, qui s’est construite autour de son industrie à partir du XVème siècle, que contient ce musée.

L’exposition qui a cours actuellement, « Le Génie de la Fabrique », retrace cette histoire. Au milieu des échantillons d’étoffes, aux couleurs chatoyantes et aux motifs d’une extraordinaire finesse, tentures, tapisseries, habits et dos de siège, on découvre la naissance de la première industrie française, quand François Premier a ordonné de faire de Lyon le point d’arrivée de la route de la soie. On s’émerveille de tant de beauté et on célèbre les dessinateurs qui ont donné vie à ces tissus, devenus rapidement très prisés par la noblesse française et européenne, on vante les mérites des ingénieurs qui ont peu à peu modernisé les métiers à tisser la soie, jusqu’au célèbre Joseph-Marie Jacquard qui a permis, au début du XIXème siècle, l’industrialisation d’une production jusque là artisanale, augmentant le rendement et diminuant du même coup le nombre d’ouvrier nécessaire pour actionner chaque métier à tisser.

Les grands absents de l’histoire telle qu’elle nous est présentée ici, sont les canuts, ces maîtres-ouvriers tisseurs, pourtant au cœur de la production. Expérimentant les premières formes d’usine ou travaillant dès leur plus jeune âge 15 à 18 heures dans leur atelier le jour, s’entassant dans un recoin de cette même pièce la nuit, ils ont assuré sans relâche la fabrication des soieries, ils ont subi les plan d’augmentation de rendement, gagnant à peine de quoi survivre, pour le plaisir des nobles de la Cour puis de l’Empire et sans qu’aucune reconnaissance ne leur soit accordée.

« C’est nous les canuts, Nous n’irons plus nus »*

Bistan-claque, c’est le bruit infernal d’un métier à tisser en action. Imaginez ce que cela peut donner quand plusieurs sont réunis dans la même pièce, voire des centaines au sein d’une usine. Ajoutez à cela l’inhalation permanente de la poussière des métiers à tisser, la promiscuité, la faim de celui qui s’épuise au travail sans gagner suffisamment pour manger, et vous obtiendrez les conditions de misères et d’exploitation dans lesquelles vivaient les canuts. Entre sur-exploitation et concentration des ouvriers dans une même région, les conditions étaient créées pour qu’émergent une conscience de classe pour la défense de leurs intérêts, contradictoires à ceux des nobles puis des bourgeois, et un véritable mouvement ouvrier poussé jusqu’à la révolte, ayant fait l’admiration de Marx et de Jaurès.

C’est très précocement, au milieu du XVIIIème siècle, qu’émergent les premières grèves et insurrections des canuts, puis pendant la Révolution française où leur auto-organisation est frappante, car ils ont bien compris que la défense de leurs intérêts ne pouvait émerger que d’eux-mêmes, étant antagonistes aux intérêts bourgeois. Ils se réunissent pour formuler leurs revendications propres et élire leurs représentants qui auront pour tâche de s’assurer de leur application, pré-figurant ainsi d’une organisation syndicale. Ils créent aussi leur propre système de mutuelle, afin de prévoir les mortes, terme lyonnais désignant les périodes d’inactivité forcée.

Leur conscience d’appartenir à une classe à part entière s’exprimera ensuite à son apogée pendant les deux Révoltes des canuts, réunies derrière un même slogan « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». D’abord en novembre 1831, quand, pour défendre le tarif minimum des pièces de tissus, ils prendront les armes et descendront dans la rue, élevant des barricades et contrôlant petit à petit les points stratégiques de la ville, pour prendre le contrôle de l’Hôtel de Ville et ainsi le pouvoir. Un pouvoir qu’ils n’étaient malheureusement pas suffisamment prêts à assumer. Entre corruption du préfet et répression sanguinaire par l’armée venue de Paris, ils perdent ce pouvoir durement acquis en décembre, avec plus de 600 morts et 10 000 ouvriers expulsés de la ville. Un bilan similaire est à déplorer lors de la deuxième révolte en 1834, surnommée « La Semaine sanglante ». La répression féroce qui s’abat sur ces ouvriers, de la part d’une armée qui n’hésite pas à leur tirer dessus au canon, tristement mais admirablement mise en poème par la poète lyonnaise Marceline Desbordes-Valmore, préfigure des moyens mis en œuvre pour le maintien du système.

Il faut sauver le musée des tissus

C’est le mot d’ordre que tout le monde s’est donné depuis quelques mois, sans vrai résultat. Son propriétaire, la Chambre de Commerce et d’Industrie (CCI) de Lyon, n’a plus dans ses réserves que l’équivalent de trois mois de fonctionnement du musée, après avoir été ponctionné à plusieurs reprises par l’Etat. Ce sont 15 millions d’euros qui sont partis directement pour le Trésor public début 2015, et 40% de recettes fiscales qui sont progressivement supprimées entre 2015 et 2017. Sans parler des perturbations dans les budgets avec la fusion dans la nouvelle grande région Auvergne-Rhône-Alpes... Parallèlement, les plans sociaux se succèdent à la CCI, et ce sont déjà 6 équivalents temps plein qui ont été supprimés au musée, les 22 restant étant amenés à sauter également si le musée ferme pour de bon. Pour autant, le budget du musée est loin d’être déficitaire, et il s’autofinance à quasiment 50%, ce qui est remarquable pour un établissement de ce type.

Le désintéressement total de l’Etat, à travers chacune de ses instances, du Ministère de la Culture à la Ville et Métropole de Lyon, en passant par la Direction générale des patrimoines, qui se disent tour à tour terrifiés à l’idée d’une fermeture sans apporter de solution concrète, et sa grande responsabilité dans le manque de financement de la CCI, marque bien sa volonté de désengagement en matière de culture et d’art. En fin d’année dernière, c’est un rapport de l’Inspection générale des Affaires culturelles qui donnait des directives pour tenter de sauver le musée, sans aucune solution de financement. Ce 22 janvier, ce sont l’ensemble des partenaires impliqués dans l’affaire qui se sont réunis pour entamer une réflexion et qui ont promis « une nouvelle donne » pour le musée, Laurent Wauquiez en tête, sans qu’aucun engagement financier ne soit réellement pris, quand l’urgence se fait sentir dans la mesure où il reste moins de trois mois pour trouver les 1,7 millions d’euros nécessaires. Depuis quelques années, la crise sert de justification à l’Etat pour supprimer les financements pour la culture, le travail contre les loisirs, l’austérité contre l’acquisition d’une liberté de pensée. Mais elle est bien loin la crise quand il s’agit de financer l’Armée, ou la dérive sécuritaire bientôt appliquée dans les lycées lyonnais. Malgré une pétition en ligne qui a réunit plus 75 000 signatures, témoignant d’un soutien international, et une manifestation d’une centaine de personnes en marge de la réunion du 22 janvier, l’impression reste que les politiques, à commencer par Collomb, maire PS de la ville, s’en lavent les mains, préférant certainement voir la fermeture du musée se concrétiser, et avec elle peut-être la revente de l’hôtel particulier qui l’abrite, comme cela s’est passé il y a quelques années avec l’Hôtel-Dieu et son musée, en cours de transformation en galerie de luxe.

Pour la défense de cette richesse patrimoniale et culturelle, et la mémoire des canuts, la mobilisation est à poursuivre, toujours plus nombreux !

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