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Notre classe

LE HARCELEMENT TUE

« Merci à ZARA d’avoir gâché ma vie »

Claire Manor Corinne Bernard, caissière dans un magasin Zara du Luxembourg, avait 37 ans quand elle s’est suicidée, percutée par un train sur les voies de la gare de Thionville. Dans sa voiture, elle laisse un mot à la fois désespéré et accusateur dénonçant ceux qui l’ont poussée à rechercher la mort : « Merci à Zara d’avoir gâché ma vie ». Aujourd’hui ses parents portent plainte devant le TGI de Thionville.

Ils sont légion, ceux et celles qui tous les jours subissent au travail pressions, chantage et harcèlement en tout genre. Face à la machine à broyer des patrons et de leurs relais serviles, certains retournent contre eux-mêmes cette violence à coup de dépressions, voire de suicides. Tou(te)s ne trouvent pas les forces de s’opposer et de lutter.

L’engrenage et le piège du harcèlement

Le calvaire de Corinne Bernard commence le 15 novembre 2013. Caissière, elle travaille depuis 13 ans dans une boutique Zara au Luxembourg. Elle s’aperçoit qu’il manque 200 euros dans « sa » caisse. Craignant d’être accusée de vol, elle compense la perte en piochant dans ses propres économies. La scène est filmée par les caméras de surveillance du magasin et la direction la convoque : « soit vous démissionnez, soit vous êtes licenciée pour faute lourde ».

Avec ses armes invisibles, à la « Big Brother », que sont les caméras de surveillance dans les magasins, la direction exerce une telle pression sur les résultats, en l’occurrence l’équilibre de la caisse, elle instaure un tel climat de suspicion et de menace que la jeune femme va jusqu’à se voler elle-même pour prévenir tout risque de réprimande.

Comble du paradoxe et du cynisme, ce souci « d’honnêteté » vis à vis de l’argent des employeurs est cela même qu’on lui reproche comme une « faute grave ». C’est à perdre la tête ! C’est, grandeur nature, le mécanisme même du harcèlement. Des systèmes clos, des double-contraintes, un enfermement dans lequel le harcelé perd pied et ne sait parfois même plus quelle est sa propre vérité.

Corinne ne sera pas licenciée. Elle est « simplement » rétrogradée. Peu importe la sanction, ce qu’elle retient c’est la « faute lourde ». La détérioration psychologique est si irrémédiable qu’elle se suicidera.

Un fléau généralisé qui s’abat sur les travailleurs

En France, selon les derniers chiffres d’une enquête IPSOS, un salarié sur trois se sent harcelé, 37% des personnes interrogées ont déjà vu un collègue se faire harceler, 12% se font insulter, 22% sont humiliés et 16% se retrouvent « placardisés ».

Ils sont victimes de conduites abusives, qui se manifestent notamment par des comportements, des paroles, des actes, des gestes ou des écrits répétés, pouvant porter atteinte à leur personnalité, à leur dignité ou à leur intégrité physique et psychologique, mettant en péril leur emploi ou dégradant leurs conditions de travail.

Une enquête réalisée par la fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail montre que la violence au travail touche, dans l’union européenne, 3 millions de travailleurs(-euses) par le harcèlement sexuel, 6 millions par la violence physique et 12 millions par l’intimidation et la violence psychologique.
Ces pratiques concernent aussi bien les hommes que les femmes et autant les salariés du secteur public que du privé. Les salariés aux revenus les plus bas en sont plus fréquemment victimes (19% pour les revenus de plus de 45.000 € contre 35% pour ceux de moins de 16.000 €), ainsi que les salariés plus âgés.

La liste noire des entreprises championnes du suicide

Le secteur de la vente et de la grande distribution dans lequel travaillait Corinne est réputé pour être parmi les premiers fauteurs de harcèlement. Mais la liste noire des entreprises mortifères touche en fait des secteurs extrêmement divers.

Chez France Télécom, ce sont plus de 30 suicides en 2 ans. Ils font suite à 16 000 suppressions d’emplois entre 2006 et 2008. En avril 2011, un salarié se suicide en s’immolant par le feu sur le parking d’un des sites de l’entreprise. Dans une lettre ouverte envoyée à sa direction en 2009, il évoque sa « mise à la poubelle » et le « harcèlement subi ».

Dans l’industrie, automobile en particulier, les travailleurs ne sont pas épargnés. Chez Renault, au Technocentre de Guyancourt, Raymond D. se suicide à son domicile en 2007, quatrième salarié à passer à l’acte après le « Plan » imposé par Carlos Ghosn. Ses derniers mots sont « Je ne peux plus rien assumer, ce boulot c’est trop pour moi, ils vont me licencier et je suis fini ». Raymond faisait sans doute partie de ces salariés qui, quand ils sont délibérément mis en difficulté, s’approprient les critiques et se déprécient : « On me dit que je suis nul donc je suis nul ». Chez Toyota Onnaing, ou à Renault Cléon encore cet été, même chose. , ou encore, à répétition depuis plusieurs années, chez PSA.

La Poste, quant à elle, a perdu deux salarié(e)s. L’une qui se suicide sur son lieu de Travail au centre financier de la Poste à Paris 15 en se défenestrant du 4ème étage, l’autre, un homme employé au centre de tri postal de Saint-Etienne du Rouvray qui se jette du 4e étage de son immeuble. Dans une lettre laissée à sa femme, il se disait victime de « harcèlement » de la part de sa hiérarchie. « Se suicider sur son lieu de travail est lourd de sens, ça oriente la réflexion des survivants vers la cause de la souffrance éprouvée par la personne », explique le Dr Bertrand Gilot, psychiatre. On pourrait poursuivre ce sinistre palmarès : ED, GDF-SUEZ, Thalès, et bien d’autres encore, y compris dans le service public (hôpitaux par exemple).

Il est urgent de ne pas se laisser faire

Il en va des victimes du harcèlement au travail comme des femmes victimes de la violence sexuelle. Prises dans un système clos, elles ont toutes les peines du monde à se rebeller et à porter plainte et vivent le plus souvent leur souffrance dans le secret.

La plainte des parents de Corinne Bernard, qui réclament aujourd’hui de l’enseigne ZARA qu’elle reconnaisse devant le tribunal sa responsabilité pour la disparition de leur fille, a une valeur symbolique et exemplaire. Même si, comme on pouvait s’y attendre, l’entreprise est dans le déni et se défend de toute responsabilité en allant jusqu’à remettre en cause la réalité du suicide, ses parents demeurent imperturbables et déterminés.

Quelles que soient les modalités du harcèlement sur les lieux de travail et les formes qu’il peut prendre dans les relations interpersonnelles, avec tel chef ou tel autre, dans telle entreprise ou telle autre, les causes sont, on le sait, profondes. Elles ont leurs racines dans un système économique et social qui oppose de manière irréductible les salariés et leurs conditions de travail aux patrons et à leur avidité insatiable de profits, utilisant toute la ligne hiérarchique pour parvenir à leurs fins. C’est ce qu’ils ne voudront jamais reconnaître, eux qui nous vendent le capitalisme comme un horizon désormais indépassable.

C’est bien sûr dans la lutte collective, syndicale et politique, contre les atteintes aux conditions et au droit du travail que se trouve la meilleure prévention du harcèlement et les perspectives d’éradication de ce fléau. Mais cela ne doit pas être un obstacle à l’utilisation systématique des appuis juridiques qui existent, au recours à toute la jurisprudence qui commence à s’accumuler en la matière. Porter plainte est le premier pas vers la reconquête de la santé mentale et de la capacité à lutter tous ensemble.

01/10/2015




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