Monde

Tribune libre

Richard Seymour sur la tuerie d’Orlando

Publié le 13 juin 2016

Nous publions ci-dessous une traduction de l’article de Richard Seymour publié sur le site Lenin’s tomb.

J’aimerais dire que la nature ordinaire, quotidienne du meurtrier était à la mesure de la nature extraordinaire de ses actions. J’aimerais dire ça.

Richard Seymour

Si Omar Mateen est vraiment le dernier Elliott Rodger ou Dylann Roof. Si c’est vraiment le fait de voir deux hommes s’embrasser qui l’a incité à cette chasse préméditée aux gays. Si c’est vraiment le batteur de femmes qui travaillait comme agent de sécurité dans un centre de détention pour jeunes délinquants avant de commettre son acte, alors il n’était de toute évidence pas unique.

Ni ses actes, d’ailleurs. Quelque temps après l’attaque à main armée de Roof contre une église de la communauté noire à Charleston en Caroline du Sud, le Washington Post a révélé que les Etats-Unis avaient connu une fusillade de masse une fois par jour, chaque jour, pendant toute cette année-là. Et tout indique que ces massacres armés sont en train de devenir de plus en plus communs.

C’est facile de rendre la disponibilité d’armes à feu responsable et d’être d’accord que les Américains devraient être désarmés. Et il y a quelque chose de terriblement faussé au sein de l’économie états-unienne – la « ceinture d’armes à feu » qui s’étend du nord-est au sud-ouest – qui est largement dépendant de la fabrication d’armes. C’est une partie de l’héritage de la guerre de Sécession et une décision des bureaucraties des états américains d’employer la production militaire afin de moderniser et d’industrialiser les états du sud et de l’ouest.

Cependant la recherche internationale comparative suggère qu’on ne peut rendre les armes à feu uniquement responsables pour cette tendance. Et il devient obtus d’ignorer le rôle joué par l’inégalité et la compétition sociale comme moteur affectif et expérientiel de ces massacres. Mais même en discuter à ce niveau risque de dissoudre la spécificité de tels actes dans un contexte trop large, presque apolitique.

Ce qu’il manque à mon sens, et ce qui serait utile, ce serait une granulation et une analyse du caractère social des fusillades de masse. Car si on savait combien de personnes « pétaient un câble » au travail, combien de fusillades visaient des écoles, des musulmans, des Noirs, des femmes, des personnes LGBT, combien de fusillades étaient « contre le gouvernement », et ainsi de suite, notre rage serait bien moins impuissante, nos réponses bien moins réduites au simple moralisme. Les discussions moins qu’inspirantes sur la santé mentale du tueur nous seraient peut-être aussi épargnées, comme si c’était le contexte le plus important qui en effaçait tous les autres.

Car « l’inégalité » et « la compétition sociale » sont des abstractions à moins de parler des luttes récentes pour les droits légaux et politiques des migrants, des femmes, des personnes LGBT, des Noirs et des Latinos, et à moins de parler des luttes de classe sur la répartition des ressources et des coûts dans le sillage de la crise économique. On pourrait probablement replacer la forte augmentation du nombre de fusillades de masse dans le durcissement de la réaction culturelle au sein de la droite contre ces changements sociétaux. Un durcissement qui a commencé à voir le jour parmi les partisans racistes, islamophobes et défenseurs du droit du port d’arme de McCain dans sa course contre Obama en 2008, qui a fait un retour en force sous le Tea Party et qui émerge de nouveau, revitalisé par la campagne de Donald Trump et ses affinités plus qu’avérées avec la violence et les suprémacistes blancs.

Si ces forces sociales imposent le cours de la politique au cours des prochaines années – bien au-delà de l’élection présidentielle –, alors la période qui s’ouvre serait périlleuse pour les acquis patients et progressifs des années antérieures qui menacent les classes moyennes traditionnelles et provinciales. Et plus ces réactionnaires armés se sentent confiants et sûrs, moins il est probable que de telles tueries de masse soient le fait d’individus isolés et entreprenants.

A Orlando, en Floride, la pire fusillade de masse jusque-là vient de viser des personnes LGBT et latino. Mais la tendance, je répète, est à l’augmentation année après année du nombre de ce genre de tuerie. Et il y en a déjà un peu trop.

Cette tribune a paru d’abord en anglais sur Leninology.co.uk.