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Politique

AQUARIUS : MACRON/SALVINI, MEME « CYNISME »

Migrants en péril. L’attitude de Macron choque jusque dans ses propres rangs

Après deux jours de silence sur le sort de l’Aquarius, Macron a choisi, depuis le 12 juin, de se défausser de ses propres responsabilités en dénonçant « le cynisme du gouvernement italien ». Provoquant un incident diplomatique avec le gouvernement italien, d’un côté et réprobation généralisée dans les rangs humanitaires, de l’autre, Macron est prêt à essuyer la tempête pour garder le cap de son odieuse politique à l’égard des migrants.

L’art de se défausser en accusant pire que soi

Certes, on ne peut nier la violence de l’attitude du gouvernement italien et des propos de Matteo Salvini, membre de la Ligue Lombarde fraîchement promu ministre de l’intérieur. Non content d’interdire l’accostage à un bateau en détresse, contenant femmes enceintes, enfants et blessés, il s’est payé le luxe haineux de crier victoire. Il n’y a donc pas de mots assez durs et méprisants pour qualifier le nouveau leader italien pressé d’appliquer ses convictions d’extrême droite à l’encontre des migrants..

Mais, comme n’a pas manqué de le lui faire remarquer Salvini lui-même, Macron n’était pas, en la circonstance, le mieux placé pour se poser en « donneur de leçons ».

Lui aussi a effectivement su faire preuve d’une bonne dose de « cynisme » et de mauvaise foi lorsqu’il a déclaré : « Si un bateau avait la France pour rive la plus proche, il pourrait accoster en France car c’est le respect du droit international ».

Il est certes aisé d’invoquer « le droit » et un « si » qui n’en est pas un. Si l’Aquarius va finalement faire route vers l’Espagne, ce n’est ni le fruit d’un hasard de navigation ni d’une contrainte juridique, mais d’une décision politique ! Or, tout un chacun qui connaît un peu la géographie n’ignore pas qu’entre l’Italie et l’Espagne, il y la France et un certain nombre de ports qui auraient pu accueillir l’Aquarius.

Le président de l’Assemblée de Corse avait d’ailleurs donné une leçon à Macron, dès le 11 juin, en déclarant : « Compte tenu de la localisation du navire et de l’urgence, mon avis est qu’il serait naturel d’ouvrir un port corse pour porter secours à ces personnes en détresse ». Macron n’a pas cru bon de donner suite, ni en suivant le conseil des nationalistes Corse, ni en décidant d’un accueil dans un autre port des côtes françaises.

Des côtes italiennes au port de Valence en Espagne, il y aura donc quatre jours de mer et de navigation périlleuse que Macron n’aura pas épargnés aux migrants de l’Aquarius. Edouard Philippe a eu beau jeu ensuite de saluer le courage de l’Espagne et de lui proposer son aide pour « analyser la situation de ceux qui sur ce bateau pourraient vouloir bénéficier du statut de réfugié ». Cynisme, cynisme quand tu nous tiens…

Réprobation générale, des ONG à la « gauche » en passant par LREM

Nombreux sont ceux qui ne pardonnent pas à Macron et à son gouvernement son silence et son refus de se substituer à l’Italie pour accueillir les migrants.

Dans les rangs des ONG, les critiques fusent de toutes parts. Lors d’une conférence de presse à Marseille, où est basée l’ONG européenne SOS Méditerranée, La directrice générale, Sophie Beau, a posé la question : « Pendant que l’Aquarius va faire 1.500 km pour débarquer les migrants à Valence, que se passe-t-il sur la zone de naufrage ? » Elle avance le nombre de 15 000 morts en 3 ans en Méditerranée. Un peu plus tard l’Aquarius indiquait que 12 personnes s’étaient noyées mardi, au large de la Libye.

Pour toute réponse, la ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau, a botté en touche en expliquant que « La France n’a pas été saisie d’une demande de la part de « l’ONG SOS Méditerranée » et ce « pour une raison simple, c’est que pour se rendre jusqu’en France c’est aussi plusieurs jours dans une mer qui n’est pas bonne ». En matière de cynisme, tel maître, tel valet…

A la gauche de Macron, France Insoumise, socialistes, communistes ont eux aussi largement exprimé leur désapprobation et n’ont pas manqué de souligner que « le premier ministre espagnol n’avait pas attendu une demande pour faire le choix de l’humanité ».

Plus gênante encore pour Macron, après son silence, est la réaction d’une trentaine de députés LREM qui lui ont adressé de violentes critiques. Le député Sébastien Nadot a notamment estimé sur Europe 1, le mercredi 13 juin, que la France avait « réagi trop tard » : « On sait que ces situations d’urgence vont advenir assez régulièrement et ne pas être armé pour apporter des réponses rapides, pour un pays comme la France, je trouve qu’on vaut mieux que ça, l’Europe aussi vaut mieux que ça et cette impréparation qui dure depuis des années n’est pas du tout satisfaisante ».

Circulez, il n’y a pas d’émotion à avoir

Aux uns et aux autres Macron répond clairement. En direct sur LCI mercredi, il appelle à « ne pas céder à l’émotion que certains manipulent ». Il plaide que « le temps médiatique de l’émotion n’est pas celui du pouvoir ». Si le gouvernement français a détourné la tête c’est qu’il s’agissait de « ne pas tomber dans le piège des italiens ».

Pourtant, il n’y avait aucun piège des italiens. Juste une politique d’extrême droite, affichée et pratiquée, qui a été l’un des fers de lance de la campagne de la Ligue du Nord et du mouvement cinq étoiles fustigeant l’abandon de l’Europe en matière d’immigration. Politique haïssable certes, mais parfaitement connue et prévisible.

Mais que dire de la politique d’un Macron qui se défend de ressembler à Matteo Salvini mais qui verrouille sa frontière à Vintimille ? Que dire d’un gouvernement français qui pratique l’un des taux les plus bas d’Europe en matière de demande d’asile ? Que dire d’une puissance européenne qui a à peine rempli le quart de ses engagements en matière de relocalisation des migrants venus de Grèce ou d’Italie.
Si pour le moment, Macron cherche simplement à parer au plus pressé et à résoudre la crise diplomatique engendrée par son altercation avec Matteo Salvini, ses préoccupations profondes sont à visée plus lointaine. Au sein d’une Europe où, dans plusieurs états, une extrême droite montante et décomplexée affirme haut et fort sa xénophobie et son refus des migrants, le président français veut tenir une position de leader dans l’élaboration des politiques migratoires et éviter le chemin qu’avait emprunté Angela Merkel. C’est cela qu’il a dans la tête quand il récuse « le temps de l’émotion ». De tels enjeux stratégiques n’ont que faire de l’urgence dans laquelle se trouvent les naufragés de l’Aquarius.

Beaucoup de ceux qui se sont montrés critiques sur l’aile gauche de Macron insistent sur la nécessité d’une solution européenne. Pourtant, pour les migrants, comme pour l’ensemble des travailleurs, il n’y a pas de solution durable dans le cadre d’une Europe capitaliste où, de surcroît, les rivalités nationales et les politiques protectionnistes s’exacerbent. Seul un changement radical des rapports entre les classes et entre les peuples autoriserait la mise en œuvre de l’un des premiers droits démocratiques, la libre circulation des personnes. C’est à ce changement que nous devons œuvrer « tous ensemble ».

Crédits : REUTERS/Karpov




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