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Notre classe

Toulouse. La parole aux grévistes

Mirail en grève : « Une victoire, ça va changer des choses dans la tête des gens ! »

Gilbert, Fred et Taher travaillent à l'Université du Mirail au service logistique. Comme nombre de leurs collègues, ils sont en grève depuis maintenant plus de 3 mois pour protester contre le projet de fusion des universités toulousaines. Ils répondent à Révolution Permanente pour faire le point sur la mobilisation au Mirail et donner leur vision des choses.

Révolution Permanente : Vous travaillez au service logistique de l’université. Est-ce que vous pouvez raconter brièvement en quoi consiste votre travail tout au long de l’année ? Comment ça se passe au quotidien ?

Gilbert : Nous, on travaille dans le Service de Logistique Générale (SLG), c’est un service qui s’occupe de beaucoup choses sur l’université. On est en charge de la distribution du courrier, de l’entretien extérieur (au total c’est près de 27 hectares à nettoyer tous les matins !), de la manutention, du service automobile de la fac. On est amenés à être assez polyvalents, et on a toujours beaucoup de choses à faire. Outre les déménagements, les aménagements des salles de cours, les poses de tableaux et la préparation des diverses élections, c’est nous qui rapatrions tous les livres que les étudiants ramènent dans les bibliothèques pour les emmener à la BUC (Bibliothèque centrale de l’université) pour qu’ils y soient triés et correctement rangés. On gère également le ramassage de tous les cartons de la fac pour les recycler dans une mini-déchetterie qu’on a créée sur le campus, ou encore du transport et de la distribution des ramettes de papiers (qui pèsent jusqu’à 600Kg !).

Taher : Autant te dire qu’on a pas le temps de s’ennuyer ! On est basés sur le campus du Mirail, mais on est aussi amenés à s’occuper des antennes extérieures comme celles de l’ESPE (École supérieure du professorat et de l’éducation, rattachée au Mirail), Montauban, Figeac. À chaque mission il faut compter les trajets et le repas, qui étaient à nos frais jusqu’à il y a peu.
Heureusement, on est une bonne équipe, on se soutient tous malgré le manque d’effectifs. On a un esprit d’équipe, car on sait qu’on est tous dans la même galère.

Fred : En fait, on a énormément de choses à gérer et personne ne se rend compte du travail qu’on fait. On ne se fait pas trop remarquer quand on est là, par contre tout le monde s’aperçoit quand on n’est pas là ! Depuis la grève les gens commencent à comprendre « ah ils faisaient ça, et ci et ça »… Sinon au quotidien on se sent inexistants.

RP : J’ai déjà rencontré M., qui travaille à la bibliothèque Centrale de la fac, et il me disait déjà ressentir la même chose...

Taher : Ce qui est particulier avec notre service, c’est que nous on est sans cesse amenés à bouger, on va vraiment dans tous les services, on connaît tout le monde, du président, à celui qui travaille en catégorie C au secrétariat. A part les profs, qu’on a moins l’occasion de voir, on connaît vraiment l’université de A à Z. Alors que nous on est invisible, les gens nous prennent pour des livreurs extérieurs à l’université !

D’une manière générale, ce que je remarque c’est l’isolement dans les services. Les gens sont isolés, dans leur coin, ils mangent seuls dans leur bureau ou dans leur service. Avec la grève, les gens commencent à voir qu’il existe d’autres personnes en dehors de leur service. Ils se disent « à côté aussi, il est dans la même galère ». Et ça, qu’on gagne ou qu’on perde, il faudra que ça reste !

RP : Le manque de moyens à l’Université vous le vivez déjà ?

Gilbert : ça dépend de ce qu’on entend par « manque de moyens ». Nous aujourd’hui ils essaient surtout de combler le manque d’effectifs par du matériel. Tous les ans, on perd un poste… Et pourtant on a beaucoup de travail. Comparez une ville de 30 000 habitants, comme le Mirail (qui compte près de 32 000 étudiants et personnels ) et regardez combien il y aura de gens qui seront employés pour faire l’entretien, la manutention, etc. Nous on est seulement 18 au total (3 pour l’entretien, 3 pour la manutention et les colis, 3 pour le courrier, 2 chauffeurs, 2 non remplacés, 1 longue maladie depuis plus de 3 ans, 4 responsables) !

Fred : On a bien compris que c’est le genre de métier qui sont amenés à disparaître. Notre travail, ce sera des tâches qui seront sous traitées à l’avenir. Eux ce qu’ils voient, c’est qu’il faut moins de fonctionnaires, c’est ce qu’on voit avec Macron par exemple. L’avantage pour eux de sous-traiter c’est qu’ils peuvent prendre à la tâche, et n’ont pas à gérer la masse salariale. Alors qu’avec un fonctionnaire tu peux pas le virer.

RP : La fusion des universités, c’est quoi concrètement en ce qui vous concerne ?

Gilbert : Moi, j’ai fait 22 ans comme fonctionnaire d’état aux PTT devenus depuis France Télécom puis Orange avant d’être muté dans l’éducation nationale. Et ce qui est en train de se passer aujourd’hui, je l’ai déjà vécu. Les fusions, je sais comment ça marche. Dans nos services, si par exemple y avait 10 techniciens là, 10 là, et 10 dans un dernier service, ça fait donc 30, quand on fusionne, on en garde déjà plus que 20, et puis après ils sont tous basés au même endroit et ils se déplacent sur les différents sites. Par chance on sera peut-être basé au Mirail, mais on risque de nous dire demain « il y a besoin de monde là-bas, faut y aller ».

Taher : Déjà qu’on n’est pas assez nombreux pour ici, alors là ce sera dramatique. Si on nous externalise encore plus, on sera encore plus surchargés de travail, avec le temps de déplacement, et puis sur place tu connais pas les sites, donc c’est totalement inefficace et lourd pour nous…

Fred : A l’époque moi mon oncle, qui travaillait au service informatique dans une fac, m’avait dit, depuis qu’ils nous ont fusionné les services informatiques, on est partout, et en fait on est nulle part. Tu vas faire une mission à droite, donc tu comptes des temps de trajets, d’arriver, repérer les lieux, de comprendre le problème, tu te rends compte qu’il te manque un outil, donc tu reviens. Bref à la fin de ta journée t’étais partout et à la fois nulle part.

RP : C’est quoi qui vous a fait vous dire « ça y est là, j’en ai marre, je me mets en grève » ?

Fred : Pour moi, le déclencheur c’est Daniel Lacroix qui se fout de notre gueule. Au départ, l’idée de la fusion, je savais les grosses lignes, je savais que c’était quelque chose de mauvais pour nos conditions de travail, mais je ne m’étais pas plus renseigné que ça. Après sa trahison je me suis dit « là y a pas le choix faut y aller ».

Taher : Moi, c’est la loi El Khomri en 2016. Les gouvernements ont pris l’habitude de passer des lois contre nous n’importe comment, avec leur 49.3, leurs CRS, et je pense qu’il faut qu’on commence à les arrêter. Il va falloir leur dire stop à un moment ! En 2016, nous on a manifesté contre la Loi Travail. Aujourd’hui, si on arrive à obtenir une victoire, même petite, ça va changer des choses dans la tête des gens, ils vont voir que non, c’est pas une fatalité. Si on peut les bloquer sur la fusion demain on pourra les bloquer sur quelque chose de plus gros. A force de pousser trop loin, les gens vont vraiment s’énerver…

RP : Vous faites partie du collectif des personnels en grève ?

Gilbert : Oui, on y travaille. Et heureusement qu’il est là ce collectif, parce que sinon la grève ça fait longtemps qu’elle serait finie. Si on gagne, ce sera grâce à lui !

Fred : Ce que je remarque c’est qu’avec ce collectif, on se met tous autour de la table et on discute de fond. Il y a plein de gens qui n’ont pas envie de se syndiquer, mais qui aimeraient bien pouvoir travailler et organiser la mobilisation… avec le collectif, c’est possible ! Et il y a une vraie confiance collective : tout le monde se retrousse les manches pour travailler, personne n’est là pour tirer la couverture à soi !

Taher : Et ça permet aussi de mettre à profit les compétences et les savoirs faire de chacun. Nous on peut apporter du matériel pour les manifs, ceux du service financier vont pouvoir donner des informations sur la paie des personnels, tout le monde peut apporter sa pierre à l’édifice. Et ça permet à ceux qui n’ont pas l’habitude de parler de prendre part à l’organisation concrète de la mobilisation.

RP : L’Assemblée Générale du personnel du 9 mars a voté pour la dissolution du Conseil d’Administration (CA) et pour que des élections anticipées soient organisées. Vous en pensez quoi ?

Gilbert : Ce qui me dérange le plus, avec cette question de dissoudre le CA, c’est qu’on va sur le terrain de Lacroix, de Jaillet [Vice-présidente Recherche, CFDT, pro-fusion] et des autres. Et ça, c’est jamais bon signe. Depuis le début ces gens-là n’attendent que la dissolution du CA, et ils nous ont poussé à ça en faisant démissionner un des élus pro-mouvement. Ils ont forcément une idée derrière la tête !

Taher : Moi c’est la première fois que je m’intéresse au fonctionnement plus précis de l’université. Je suis allé voir les statuts de la fac et en fait, le CA et notamment le Président, ils ont les pleins pouvoirs ! C’est simple ils peuvent faire ce qu’ils veulent ! Il n’existe aucun motif de révocation. C’est vraiment pas égalitaire, parce que eux ont tous les pouvoirs, et nous les BIATSS [personnels administratifs et techniques de la fac] nous n’avons aucun pouvoir sur l’université. Et pourtant qui la fait fonctionner ? C’est nous, et certainement pas eux ! Et pourtant on n’a pas notre mot à dire. J’ai vraiment trouvé ça abusé.

Fred : Moi honnêtement dès que ça part dans des trucs politicards, ça ne m’intéresse plus, je ne me sens plus concerné. Là, dès que le sujet des élections anticipées a été abordé, ça m’a donné envie de me mettre de côté. En réalité, le problème, c’est que le sujet de base c’était la fusion, et là avec les élections, on est en train de s’éparpiller. Si on va vers des élections, on va devoir entrer dans des jeux de calculs électoraux pour voir si on peut avoir une majorité, et ça nous éloigne de notre but. Moi c’est comme ça que je le vois !

RP : Et la sélection à l’université que veut instaurer Macron avec son « Plan Étudiants », vous vous sentez concernés ?

Fred : Oui, par rapport à mes enfants déjà. Et puis de toute façon la fusion, la sélection, c’est lié…

Gilbert : Personnellement j’ai pas d’enfants. Mais une société qui limite l’accès de ses écoles et ses universités ou qui veut en faire un lieu de reproduction des élites c’est lamentable. On régresse, et on est pas d’accord avec ça. La sélection c’est dégueulasse, comme dit le slogan.

RP : Est-ce que pour autant les personnels resteraient mobilisés si demain on gagnait sur la question de la fusion ?

Taher : En réalité, moi j’en doute. Il y aurait une démobilisation je pense. Mais d’abord pour des questions de rythme. Si tu veux, nous ça fait déjà 3 mois qu’on est en grève. Et ça commence à être vraiment long. Plusieurs collèges te le disent, y a des pressions de tous les côtés, et dans les autres facs malheureusement ça ne prend presque pas..Si demain les autres facs étaient en grève ça serait beaucoup plus simple, d’une certaine manière.

Fred : Moi je me dis, et j’espère, que si on gagne demain contre la fusion, on aura un poids et un élan pour continuer contre la sélection ! En tout cas, dans ma tête c’est le même combat.

RP : Vous avez entendu parler de la réforme du rail ? La convergence, vous y croyez ?

Gilbert : Moi j’espère que les cheminots seront l’étincelle pour un mouvement d’ampleur nationale. Là Macron il est en train de mettre le feu partout, et j’aimerais bien qu’il s’y brûle les doigts ! Le 22 c’est une grosse date avec toute la fonction publique, les cheminots, la santé… On sera au rendez-vous ! C’est important de converger alors qu’on est tous attaqués par le même gouvernement. Ça peut nous aider pour la suite au Mirail !

RP : Le Jury IDEX a fait savoir que les crédits étaient refusés pour le Mirail. C’est une bonne nouvelle pour la suite de la mobilisation. Vous sentez que la victoire est proche ?

Fred : Moi j’ai encore des doutes. Ce matin au CA on voit qu’ils sont prêts à aller jusqu’au bout, même si l’IDEX est refusé…

Gilbert : L’IDEX c’était la carotte. Bon, maintenant que l’IDEX est refusé, le projet de fusion il est toujours dans les tuyaux. On n’a pas terminé. On voit qu’ils sont déterminés comme dit Fred, et à la fois on ne peut pas ne pas voir qu’on a augmenté le rapport de force, avec des Assemblées Générales plus importantes, grâce au blocage qui y est pour beaucoup. Donc pas totalement confiant non, mais dans tous les cas on lâchera rien !

RP : Si vous deviez donner en une idée ce qu’est la principale leçon que vous tirez de cette mobilisation, quelle est la première chose qui vous vient à l’esprit ?

Fred : Moi, l’une des principales choses positives dans tout ça, c’est qu’on a découvert des gens, une identité collective. Une cohésion.

Gilbert : La solidarité !

Taher : Moi je pense que cette mobilisation aura eu l’avantage de révéler beaucoup de personnes. Nous, dans une certaine mesure aussi, on s’est révélés à travers la grève ! On a montré que nous aussi on peut avoir des idées, on peut se battre pour ce qui nous semble juste.




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