^

Politique

Financement libyen

Mis en examen, Eric Woerth pense être "une victime du système" et s’accroche à son poste

Décidément sale temps pour le clan Sarkozy, après Claude Guéant, et Sarkozy him self, c’est au tour d’Eric Woerth d’être mis en examen dans l’affaire du financement occulte de la campagne présidentielle de 2007 de Sarko, qui aurait touché des millions d’euros de la part de Kadhafi. Malgré tout, Woerth compte rester à la tête de la commission des finances de l’Assemblée avec le soutien des députés LR et LREM.

Crédits photos : afp.com/Ludovic MARIN

Nicolas Sarkozy a été mis en examen mercredi 21 mars pour « corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de détournement de fonds publics  » libyens. Une mise en examen qui fait suite aux révélations de Mediapart en 2012, sur l’existence d’un versement de 50 millions d’euros de la part de Kadhafi pour financer la campagne de Sarkozy. Avant lui, son bras droit Claude Guéant a été mis en examen pour « faux », « usage de faux » et « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée ». Brice Hortefeux a été entendu sous le statut de suspect libre mardi 20 mars par les enquêteurs. C’est donc au tour d’Eric Woerth qui était le trésorier de la campagne de Nicolas Sarkozy d’être inquiété dans cette affaire d‘Etat. Il est soupçonné d’avoir donné des enveloppes remplies d’argent à des membres de la campagne de Sarkozy sans que ces rémunérations n’apparaissent sur les comptes de campagne. L’ancien ministre du budget a été mis en examen pour « complicité de financement illégal de la campagne ». En 2017, il avait reconnu les faits mais en expliquant que cet argent provenait de dons de militants.

Via son avocat, Jean-Yves Le Borgne, l’ancien ministre du Budget et du Travail, explique dans un communiqué qu’ « il lui est reproché d’avoir remboursé en espèces à des collaborateurs, pendant la campagne, des frais pour moins de 4 000 euros, selon le dossier, et d’avoir versé des gratifications, après l’élection, à divers salariés pour un montant, selon l’enquête, de l’ordre de 7 000 euros ; même si Éric Woerth a estimé de mémoire, 10 ans après les faits, à une trentaine de milliers d’euros les gratifications en espèces opérées après la campagne. Est-il raisonnable de rapprocher ces faits, sans aucune preuve, des millions d’euros prétendument versés par Kadhafi ? ».

De nombreux témoignages à charge dans l’affaire libyenne

Il est difficile d’avoir des preuves concrètes étant donné que de telles transactions ne peuvent se faire qu’en liquide pour ne pas laisser de trace. Pourtant, les éléments de l’affaire semblent cohérents. Dans un numéro de Cash investigation diffusé le 22 mai, Béchir Saleh, ancien directeur de cabinet de Kadhafi a été très clair.

Béchir Salek : « Moi, je crois qu’ils donnent de l’argent. Abdallah Senoussi a dit qu’il donne de l’argent à Nicolas Sarkozy ».
Journaliste : " Cela a donc eu lieu ? "
B.S : « Oui, c’est vrai, mais avec qui ? Moi ? Ce n’est pas mon canal. Le canal qui donne de l’argent, c’est le ministre des Finances… Kadhafi avait un budget spécial pour les personnes qu’il souhaitait soutenir. »
J : "Le colonel Kadhafi avait donc aussi un budget pour donner de l’argent à ses visiteurs ? "
B.S : « Oui, des centaines de millions d’euros : 350 millions, comme ça. »
J : " Et à part les valises d’argent liquide, quel autre canal peut-il exister ? Un transfert bancaire à travers une société offshore ? "
B.S : « Il n’y a personne qui accepte les transferts. Sarkozy va accepter un transfert ? »
J : "Cela ne peut être que du liquide ? "
B.S : « Que du cash, c’est ça. »

Dans cette affaire si les preuves directes se font discrètes, il y a de nombreux témoins, y compris un personnage central, notamment l’homme d’affaires Ziad Takieddine qui est déjà mis en examen dans une autre affaire de financement occulte de campagne. Cette fois c’est celle de Balladur en 1995 avec l’affaire de Karachi. Ziad Takieddine affirme avoir transporté 5 millions d’euros entre la Libye et la France en plusieurs fois. Il affirme également avoir été reçu à plusieurs reprises au ministère de l’Intérieur. Une fois par Sarkozy et deux fois par son directeur de cabinet Claude Guéant. Le 5 mars 2011, il est arrêté à son retour de Tripoli avec une valise de 1,5 million d’euros en espèces.

Si Eric Woerth semble avoir joué un rôle moins important dans cette affaire, il n’en reste pas moins un acteur central puisqu’il aurait rétribué des collaborateurs avec l’argent qui ne figure pas dans les comptes de campagne. Reste à savoir si la justice arrivera à prouver que cet argent est de l’argent libyen.

En attendant, Eric Woerth compte rester à son poste prestigieux de président de la commission des finances de l’Assemblée. Pour ce, il pourra bénéficier du soutien des députés LR mais également de ceux de La République En Marche.

Tous unis derrière Eric Woerth

Eric Woerth n’est pas à sa première casserole. En effet, en 2010, il a été mis en cause dans l’affaire Bettencourt, où il a été jugé mais relaxé en 2013 pour trafic d’influence et abus de faiblesse. Pourtant, cette nouvelle mise en examen ne l’empêche pas de garder le soutien de députés de droite. Pour s’en assurer, il a réuni, ce mercredi matin, les députés de son parti faisant parti de la commission des finances de l’Assemblée. Selon Le Monde, cette réunion n’aurait d’autre but que de demander du soutien pour prévenir toute demande de démission mais également pour prévenir tout envie opportuniste de ses partenaires. Dans un communiqué, le groupe LR a déclaré qu’ils « connaissant la probité [d’Eric Woerth] ainsi que son sens de l’intérêt général, lui renouvellent unanimement leur confiance et leur soutien et lui témoignent toute leur affection ». Guillaume Larrivé, député de l’Yonne, explique que « la légitimité d’Eric Woerth comme député et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale est totale. Le principe constitutionnel de séparation des pouvoirs doit être respecté : cette mise en examen n’a, évidemment, aucune incidence sur l’exercice d’une fonction parlementaire. »

Eric Woerth peut également se targuer d’avoir le soutien des parlementaires de LREM. En effet, à l’image d’Olivia Grégoire, porte parole des députés du groupe présidentiel, exiger son départ, « à cette heure, ce n’est pas à l’ordre du jour. Nous n’avons pas à commenter une affaire judiciaire en cours. Eric Woerth est, qui plus est, un très bon président de la commission des finances. » Aurore Bergé, autre porte-parole de LREM a expliqué quand à elle que « quelle que soit la personne, être mis en examen n’est pas une présomption de culpabilité. »

Il n’est guère étonnant que les députés fassent front derrière Eric Woerth. En effet, leur capacité à resserrer leur rang en cas d’attaque, quand bien même celles-ci soient justifiées, lorsque l’on voit les magouilles qu’il y a en haut lieu, mettre un coup de pied dans la fourmilière pourrait avoir un effet domino. Dans n’importe qu’elle autre lieu qu’à l’Assemblée une telle mise en examen qui a un lien direct avec le rôle de l’accusé vaudrait une démission ou un licenciement mais dans leur tour dorée les députés se pensent au dessus des lois. Avec leur arrogance bien connu, ils en appellent à la séparation des pouvoir et explique qu’il y a une indépendance de la justice.

Pourtant, lorsque l’on sait que Mediapart a été cambriolé après les révélations sur l’affaire Bettencourt ou lorsque l’on sait qu’une personnalité centrale dans le dossier libyen a été retrouvé morte dans des circonstances suspectes à Budapest, il faut se demander a qui profite le crime. La justice n’a pas autant de mansuétude avec un cleptomane qui a volé pour 7 euros de merguez et les parlementaires n’hésitent pas à réclamer des peines lourdes contre des syndicalistes et manifestants lorsque ceux-ci protestent contre la politique du gouvernement.




Mots-clés

corruption   /    Nicolas Sarkozy   /    Politique