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Qui est le responsable de la mort de Mouhcine Fikri ?

Mohamed VI. Notre ami le Roi

Publié le 3 novembre 2016

Alors que la presse hexagonale soulignait combien le Maroc n’avait pas été touché par les « Printemps arabes » et combien Mohamed VI, despote ami de l’Occident, était un « modernisateur », la mort effroyable de Mouhcine Fikri à Al-Hoceima, dans le Rif marocain, montre combien le pays est une cocotte-minute sociale et met en lumière la figure de « notre ami le Roi ».

Ciro Tappeste

C’est ainsi que Gilles Perrault présentait, très ironiquement, Hassan II, le père du monarque actuel, dans un livre de 1990, interdit au Maroc. Il s’agissait, à l’époque, de la première enquête journalistique grand public dénonçant non seulement les agissements de celui qui était l’un des principaux alliés de Paris dans la région, mais également les liens entre la royauté, le palais et la France, indépendamment des changements de gouvernement.

« Son règne, écrivait alors Perrault, est bientôt trentenaire et il est l’ami de la France, de ses dirigeants, de ses industriels, de ses élites de droite et de gauche. Roi du Maroc, Hassan II symbolise pour nombre d’Occidentaux le modernisme et le dialogue en terre d’lslam. Mais ces apparences avenantes dissimulent le jardin secret du monarque, l’ombre des complots et des prisonniers, des tortures et des disparus, de la misère. Il règne, maître de tous et de chacun, brisant par la répression, pourrissant par la corruption, truquant par la fraude, courbant par la peur. S’il n’a pas inventé le pouvoir absolu, son génie aura été de l’habiller des oripeaux propres à tromper ceux des étrangers qui ne demandent qu’à l’être. Sa "démocratie" connaît une moyenne de quatre procès politiques par an, plus de cent depuis l’indépendance, avec, chaque fois, une fournée de militants condamnés à mort ou à des siècles de prison. Tortures du derb Moulay Cherif, morts-vivants de Tazmamart, calvaire des enfants Oufkir, nuit des disparus sahraouis... La peur est l’armature de son système. Comme l’enfer, elle a ses cercles. Chacun, quelle que soit l’horreur de son sort, peut être assuré qu’un autre a connu pire ».

Les choses, depuis, n’ont guère bougé, structurellement, en tout cas. Le nom du monarque a certes changé, depuis que Mohamed VI a succédé sur le trône à son père, en 1999, mais la situation reste la même. La rhétorique du palais s’est modernisée : désormais, le Maroc se veut à la pointe de la question du changement climatique et des énergies vertes. En termes économiques, les études officielles, souvent concoctées avec la collaboration d’experts et d’universitaires français, se veulent élogieuses : on parle de croissance et d’investissements étranger, de construction de lignes à grande vitesse et de diminution de 10% du taux de pauvreté. C’est vite oublier que le taux de chômage des jeunes avoisine, en moyenne, les 30%, que la gauche progressiste et radicale est réprimée systématiquement même si, aujourd’hui, c’est main dans la main avec les islamo-conservateurs (mais surtout néo-libéraux) du Parti de la Justice et du Développement, que cette politique est menée.

Le pouvoir a été forcé, en 2011, d’opérer quelques réformes de façade, notamment pour faire retomber la pression politique et éviter un scénario à la tunisienne, alors que tous les ingrédients sont réunis. Les islamistes, dans l’opposition, ont pris leur part à l’opération, en veillant à ce que les premières manifestations de rue ne débordent pas et que l’hostilité manifeste à l’égard du régime s’exprime sur des canaux électoraux. Les promesses et l’argent des investissements occidentaux, redirigées vers le Maroc alors que la région sahélienne et la Tunisie et la Libye traversent une zone de fortes turbulences ont permis de temporiser, un moment.

Aujourd’hui, c’est le spectre de Sidi-Bouzid qui refait surface au Maroc. Mais « notre ami le Roi » continue à être présenté, dans les médias hexagonaux, comme le plus parfait des souverains : compassionnel, sachant entendre les doléances de son peuple, à l’écoute. Autant de mensonges pour le dédouaner de sa responsabilité dans la situation qui a conduit à la mort effroyable de Mouhcine Fikri et faire retomber la faute sur les responsables locaux de la police, de l’administration et des pêcheries, comme si le gouvernement et le sommet de l’Etat étaient au-dessus de la mêlée.

Exit, dans la plupart des médias, le tour de vis sécuritaire opéré au nom de la lutte contre l’islamisme radical, la répression qui se poursuit contre la République Araba Saharaouie Démocratique. Mohamed VI avait, jusqu’il y a peu, les coudées franches, sachant qu’il pouvait tout autant négocier avec Washington, très présent dans la région, et pas seulement en raison de la « lutte contre le terrorisme », et l’ancien tuteur colonial, Paris, dont les multinationales ferraillent pour garder la haute-main sur le marché des investissements au Maroc et les contrats publics (à grands renforts de rétro-commissions et de pots de vin). La révolte rifaine pourrait bien sonner le glas de cette situation. Mais Mohamed VI sait qu’il peut encore compter sur de bons alliés du côté de la classe politique hexagonale et des médias à Paris. Raison de plus pour soutenir l’ensemble des initiatives de solidarité avec la lutte au Maroc qui s’organisent, ce week-end, dans la plupart des grandes villes en France.

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Mots-clés Maroc