Culture et Sport

Le statut de l’œuvre d’art dans un monde marchand

Monsieur Chat menacé de prison ferme

Publié le 26 septembre 2016

Thomas Vuille – artiste graffeur/tagueur dont le terrain d’expression reste majoritairement celui de la rue, où il peint des Monsieur Chat – est aujourd’hui menacé d’une peine de prison ferme pour avoir tagué des parois de travaux appartenant à la SNCF.

Maryline Dujardin

« Le 15 septembre, devant la 29ème correctionnelle de Paris,le procureur de la République a requis trois mois fermes ! Pas avec sursis. Ferme ! Cet ami des arts se fonde sur le fait que Monsieur Chat est en état de récidive légale. Il a en effet déjà reçu deux petites amendes auparavant. De la prison ferme, alors que la SNCF n’était pas représentée et n’a formulé aucune demande de dommages et intérêts. La nouvelle politique pénale du parquet de Paris est donc d’envoyer les artistes en prison. Quelle bonneidée ! Il faut espérer que le tribunal, qui rendra sa décision le 13 octobre, saura évaluer ce que valent un chat, 4 roses et un oiseau visibles quelques heures seulement des voyageurs de la gare du Nord », ainsi s’exprime l’avocate de l’artiste Agnès Tricoire pour parler de l’affaire de son client Thomas Vuille.

Pour comprendre cette peine requise par le parquet de Paris il faut comprendre le terrain d’expression de l’artiste. Le graff qui est un art urbain qui a vocation à prôner la récupération de l’espace public mais aussi à affirmer et revendiquer l’art sortit du système marchand de la galerie. S’attaquer à une figure comme Thomas Vuille c’est s’attaquer à ces artistes qui ne veulent pas rentrer dans une uniformisation de l’art et qui jouent avec les codes de notre société. L’histoire fait penser à un parent qui disputerait son enfant pour avoir gribouillé les murs. Et pour cause : il s’agit bel et bien d’affirmer une autorité, d’imposer un cadre à l’artiste, qu’il ne doit pas dépasser et c’est bien pour cela qu’il est important de contester la peine requise. L’artiste doit justement dépasser, c’est même bien là son rôle au sein de la société : la contester, la questionner, la gribouiller.

L’espace public est aujourd’hui habité par différentes œuvres d’art : sculptures, graffs, tags, installations… Mais l’on peut néanmoins ranger ces différentes pratiques en deux grandes catégories : l’art choisi et parfois imposé par les collectivités locales – c’est l’art qui rentre dans le cadre – et l’art spontané (comme le tag, le graff, le pochoir, le collage) dérivant de pratiques personnelles, d’artistes de rue. L’art des collectivités locales entre dans un système bien rodé qui s’accompagne d’une politique de la ville au travers d’un choix d’investissement conscient dans ce qui s’avère être le vecteur d’un message porté aux habitants.

Les pratiques des artistes de rue comme celle de Thomas Vuille avec Monsieur Chat sort de ce cadre marchand et politique et peut apparaître comme une forme de transgression de ces limites imposées. La volonté de l’artiste, en opérant ainsi hors du cadre légal, c’est justement le discours direct et libre qu’il offre aux habitants de la ville. C’est aussi pour l’artiste une forme de réappropriation de l’espace public.

La peine requise par le parquet s’inscrit dans la politique agressive vis-à-vis du graffiti opérée ces dernières années, une politique de tentative de récupération par les galeries de cette forme d’art. Par exemple les œuvres de l’artiste Banksy sont régulièrement pillées à la rue pour être vendues aux enchères. De son côté, l’artiste Blu recouvrait ses graffs en mars dernier pour ne pas qu’ils soient récupérés pour une exposition en galerie.

La peine requise à l’encontre de Thomas Vuille et de son Monsieur Chat questionne donc éminemment le statut d’œuvre d’art. Tantôt œuvre d’art, par exemple lorsque Thomas Vuille se fait payer par le BHV Homme en 2012 et qu’il est donc dans une pratique qui rentre dans la cadre ; tantôt gribouillis sans envergure lorsque l’artiste tague ce chat souriant sur une paroi SNCF et qu’il est alors menacé d’une peine de prison ferme. Cette histoire questionne profondément l’art et son statut dans un monde marchand.

Verdict pour Thomas Vuille qui se retrouvera peut-être à graffer des Monsieur Chat sur les murs de sa prison, le 13 octobre à 9h au tribunal correctionnel de Paris.