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Politique

« Démocratie » des riches ou démocratie ouvrière ?

Comment la Commune de Paris avait entrepris de « moraliser la vie politique »

Deux semaines seulement après la nomination du nouveau gouvernement, l’affaire Ferrand vient rappeler que, version 2.0 « société civile » ou pas, derrière les effets d’annonce sur la « moralisation de la vie publique », les affaires ne s’arrêteront pas. La raison en est simple : la corruption n'est pas un « accident », un coup de malchance ou le simple fait d’individus pas très honnêtes et « immoraux »… Le ver est dans le fruit avant même que tel ou tel commence à l’engloutir : seul un changement radical de ce système pourra changer les choses, comme l’avaient parfaitement compris et mis en œuvre les travailleurs parisiens, en 1871, lors de la Commune de Paris. Passage en revue de quelques propositions de l’époque qui ne sont on ne peut plus parlantes aujourd’hui de ce qu’il faudrait faire pour vraiment « moraliser » les choses...

Il y a eu les « fillonneries » qui ont marqué la campagne présidentielle, voici maintenant les « ferranderies » qui animent déjà ce tout début de quinquennat. Les « affaires » révèlent être un fait indissociable de la vie politique dominante, et ça ne date pas d’hier. Bien avant le régime présidentiel de la Ve République, les magouilles et autres affaires de corruption venaient déjà alimenter la défiance des électeurs envers leurs « représentants ». Mais quand on regarde l’histoire de France, une date vient faire exception : en 1871, lors de la Commune de Paris, lorsque les travailleurs imposaient leur propre gouvernement.

Petit rappel des faits : le 18 mars 1871, en plein période de guerre de Prusse, les bourgeois effrayés par les ouvriers parisiens en arme, fuient la capitale. Dès lors, les travailleurs décident, tout en commençant à changer l’organisation économique, de composer leur propre gouvernement, avec la ferme idée de rompre définitivement avec les pratiques anciennes. Ils vont alors créer un régime parmi les plus démocratiques qui aient pu exister. Une assemblée unique à la fois législative et exécutive élue à la proportionnelle, avec des élus disposant de mandats révocables et dont le salaire n’excède pas celui d’un travailleur, des obligations qui sont même étendues à l’ensemble des fonctionnaires de tous les domaines. Et c’est sans compter sur l’ouverture de la citoyenneté à tous les étrangers et le droit de réunion et de presse sans aucune restriction.

Il suffit de transposer cet exemple aujourd’hui pour voir à quel point ce fonctionnement était largement plus démocratique que les régimes politiques actuels, mais aussi que son application aujourd’hui changerait radicalement les choses. La suppression du pouvoir exécutif qui concentre les pouvoirs sans aucun contrôle. Un salaire d’ouvrier et la fin des privilèges pour en finir avec les carriéristes qui font de la politique leur métier. La révocabilité des élus pour mettre fin au règne de ces gouvernements qui trahissent toutes leurs promesses, et qui continuent de faire passer des lois même quand la large majorité de la population leur est opposée.
Cet ensemble de mesures démocratiques radicales parait tomber sous le sens. Pourtant, force est de constater qu’on est aujourd’hui loin de sa mise en place, l’heure est plutôt à l’attaque sans fin des libertés démocratiques existantes et au renforcement de la monarchie présidentielle. Le premier obstacle, c’est bien sûr cette caste politicienne, grassement payée, dans les ministères et sur les bancs de l’Assemblée Nationale, qui cherche à conserver ses privilèges. Mais, surtout, ce régime antidémocratique est largement fonctionnel au grand patronat français pour faire passer ses contre-réformes largement impopulaires. C’est là la clé de voûte de son existence.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre l’exemple des deux « loi travail ». Au printemps dernier, la loi El Khomri, refusée par plus de 70% de la population, n’aurait pas pu passer sans l’application répétée du 49-3 et les dizaines de milliers de coups de matraque distribués dans la rue par la police. Une solution déjà programmée par Macron, afin de faire passer sa version XXL qui veut aller toujours plus loin dans la casse du code du travail. Avant même sa rédaction, la méthode des ordonnances et du renforcement du système policier est déjà à l’ordre du jour. Il faut dire qu’il y a plus de 50% de la population qui y est déjà opposée. En réalité, la « crise de la démocratie » n’est rien d’autre que celle d’une caste politicienne au service du grand patronat,et « l’immoralité de la vie politique », rien moins que sa marque de fabrique.

Or ce n’est pas avec de vagues normes sur la « transparence » que l’on va « moraliser » cette « vie politique » totalement pourrie : cela suppose d’abolir le mal à la racine, et c’est de ce point de vue qu’il faut noter que la Commune de Paris fut bien davantage qu’un ensemble de mesures démocratiques. Elle est selon Karl Marx, qui s’est abondamment penché dans La guerre civile en France sur l’histoire de cette insurrection, la première forme de « gouvernement des producteurs par eux-mêmes ». C’est bien la défense par le prolétariat parisien de ses canons et le refus de se plier aux diktats du gouvernement, puis la fuite des classes dominantes qui permit de faire exister à Paris l’un des régimes les plus démocratiques qui ait existé. Pas étonnant que la Commune de Paris ait accompagné ces mesures démocratiques d’un grand nombre de mesures proprement sociales : la réquisition des logements vacants, la baisse des loyers, la création des futures Bourses du travail, la suppression du travail de nuit chez les boulangers, l’interdiction des amendes et des retenues sur salaire dans les ateliers et les administrations ou encore l’éducation gratuite et obligatoire et la mise en place de coopératives ouvrières dans les fabriques abandonnées.

Dans notre société où vivent des classes aux intérêts contraires et où le pouvoir politique est aux mains d’un petit nombre, la « démocratie » ne peut que s’avérer des plus illusoires, et sa « moralisation » un leurre de plus : une véritable démocratie ne peut être autre chose qu’une démocratie ouvrière, reposant sur la prise et l’exercice du pouvoir par l’immense majorité, ceux et celles qui produisent et font tourner la société au quotidien. Une leçon de classe que les classes dominantes en France avaient, à l’époque de la Commune, bien compris. Quelques semaines seulement après l’établissement de ce premier gouvernement prolétarien de l’histoire, l’armée française menée par Thiers va écraser dans le sang la révolte des ouvriers parisiens. Un massacre à grande échelle dont le souvenir doit nous rappeler cette réalité bien têtue : pour mettre fin à ce système et sa « démocratie » corrompue, pour les « moraliser » il va falloir prendre nos affaires en main et construire le rapport de forces qui les… démoralisera et permettra d’imposer un tout autre système économique et politique. Cela commence aujourd’hui, par se donner les moyens d’affronter en conscience ce nouveau gouvernement qui se prépare déjà fermement à l’affrontement.




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Richard Ferrand   /    Commune de Paris   /    Politique