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Mort d’Adama Traoré : des détenus de la maison d’arrêt d’Osny protestent en solidarité

Publié le 29 juillet 2016

Jacques Mat

Dimanche 18 juillet, 81 détenus de la maison d’arrêt d’Osny (Val d’Oise) ont refusé de regagner leurs cellules après leur promenade et ont mis le feu à des draps en réaction au meurtre d’Adama Traoré. Plusieurs d’entre eux arboraient des slogans en l’hommage du jeune homme de 24 ans sur leur tee-shirt. Ce mouvement de protestation a nécessité l’intervention des Eris (Unités spécialisées d’intervention) afin de contenir la situation. Le syndicat FO a également exigé le transfert des « meneurs », demande validée par la direction de l’établissement pénitentiaire qui a ordonné le transfert de deux détenus.

Des tensions dans un contexte déjà difficile

A Osny, les détenus ont manifesté leur solidarité envers Adama Traoré et sa famille. Une manifestation sous forme de révolte et de contestation de l’institution carcérale qui n’est que le prolongement de l’institution policière et de ses pratiques racistes.

En effet, bien qu’il n’existe pas de statistique ethnique en France, si on se réfère à la situation carcérale aux Etats-Unis et au racisme de l’Etat français, on peut croire – sans trop se tromper – que les populations noires ou arabes ou perçues comme telles sont surreprésentées parmi la population carcérale. Non pas par « prédisposition » au crime, comme certains voudraient le faire croire, mais bien du fait d’un contexte historique et social, tout autant qu’aux stigmates et aux discriminations qui continuent de toucher en France les populations racisées. En cela, l’hommage à Adama est aussi une révolte exprimée par celles et ceux qui ont subi hors les murs, et subissent encore depuis la prison, un système de justice et de police profondément raciste, dont l’enfermement carcéral fait entièrement partie.

Ce mouvement de contestation vient également s’insérer dans une contexte où, à ce racisme d’État, s’ajoute une dégradation générale des conditions de détentions et, du fait de l’amplification des politiques sécuritaires et de criminalisation de la pauvreté, une surpopulation du milieu carcéral.

Ce problème n’est pas nouveau mais la situation, loin de s’arranger, s’est encore aggravée ces dernières années. Ainsi, le rapport de la visite de la maison d’arrêt du Val d’Oise du Contrôleur Général des lieux de privation de liberté de 2013 recensait 811 détenus hébergés pour 582 places (soit un taux d’occupation de 140 %).

François Hollande, qui est resté sourd aux revendications des syndicats opposés à la loi travail qu’il n’hésitait pas à assimiler à des « terroristes », semble décidé, avec le ministre de la Justice, Jean-Jacques Urvoas, à écouter les revendications des syndicats des personnels pénitenciers, qui attestent de la présence de 69.375 détenus pour 58.311 places opérationnelles au 1er juillet 2016. Ils ont ainsi reçus les représentants de ces syndicats mardi dernier.

Le tournant autoritaire et la politique répressive du gouvernement ne sont en effet pas près de s’arrêter. Même si les revendications déposées sont décrites comme insuffisantes pour faire face à l’augmentation de la population carcérale, le gouvernement, bien loin de faire le constat que cette politique d’incarcération massive est inefficace voire contreproductive, alloue malgré tout des moyens pour développer les structures pénitentiaires. Six opérations de constructions d’établissement carcéraux sont actuellement en cours (construction et extension à Draguignan, en Polynésie et à Mayotte, rénovation de Fleury-Mérogis et des Baumettes à Marseille ; la prison de la Santé à Paris est quant à elle réhabilitée pour une ouverture prévisionnelle en 2018), ce qui devrait créer 3200 places supplémentaires d’ici à 2019, portant le nombre total de places disponibles à 63.500.

Le nombre de prisonniers, lui, ne cesse d’augmenter (3,8% sur un an). Une tendance qui ne devrait pas baisser avec le caractère répressif du gouvernement et la mise en place de l’état d’urgence et tous les ajouts à l’arsenal judiciaire qui l’accompagnent dans le cadre de la lutte contre le terrorisme censés le justifier. Toujours plus de répression, pour une institution qui, plus encore dans un contexte de soupçon généralisé de terrorisme qui plane sur les populations assimilées comme musulmanes, tend à renforcer sa nature profondément raciste.

Lutter contre les racismes d’état par-delà les murs et les frontières

Alors qu’une contre-expertise de l’autopsie du corps d’Adama Traoré a été obtenue le 26 juillet suite aux mobilisations et aux nombreux soutiens apportés à la famille, comme celui de deux jeunes rappeuses du 93, que cette contre-autopsie a révélé la mort par asphyxie d’Adama Traoré, les réactions vives et spontanées des détenus de la maison d’arrêt d’Osny dénoncent les contours d’un système judiciaire et répressif qui violente, tue, enferme, en particulier les populations les plus socialement et économiquement fragiles et les plus opprimées, d’autant plus lorsqu’elles sont « racisées ». Un système à deux vitesses qui criminalise la pauvreté et la couleur de peau, et laisse les vrais truands en col-blanc, politiciens véreux et corrompus, millionnaire évadés fiscaux, policiers-assassins, poursuivre leurs forfaits.

Le lien que ces détenus font entre la mort d’Adama et leurs propres conditions reflète le fait que les luttes contre les discriminations raciales ne s’arrêtent ni aux murs des prisons ni aux frontières et aux océans – l’exemple transatlantique du mouvement Black Lives Matter a très certainement une influence et une répercussion dans le contexte français.

La mobilisation prévue et appelée samedi 30 à 16h à Gare du Nord à Paris par la famille et les proches d’Adama, mais aussi par les militants d’un mouvement Black Lives Matter à la française pourrait en être une démonstration, non seulement pour faire preuve de solidarité à l’égard du mouvement américain, pour dénoncer le crime policier d’Adama, mais aussi, à travers cet exemple parmi d’autres de jeunes des quartiers assassinés par la police, lancer un mouvement pour revendiquer qu’en France également, la vie des noir.e.s et des arabes compte et mettre à nu, pour mieux le combattre, le racisme des institutions de l’État français.