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Monde

Déclaration

Nicaragua. Contre le gouvernement d’Ortega et la droite patronale pro-impérialiste

La crise politique au Nicaragua dure depuis trois mois et la répression brutale par le gouvernement de Daniel Ortega Saavedra et son épouse, la vice-présidente, Rosario Murillo, a déjà fait plus de 400 morts. Pour une mobilisation indépendante et une issue ouvrière et populaire.

Traduction de La Izquierda Diario

Ce qui a commencé le 19 avril avec les manifestations dirigées par les travailleurs de la santé et les retraités contre la réforme de l’Instituto Nicaragüense de Seguridad Social (INSS - l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale), une mesure imposée par le Fonds monétaire international (FMI) qui comprenait une augmentation des cotisations des travailleurs et une déduction de 5 % sur les pensions, n’était que le début d’une crise sans précédent au Nicaragua depuis les années 1980. Elle était déjà en gestation après de longues années d’une politique antisociale d’Ortega, en accord avec les chefs d’entreprise et les organisations financières internationales, qui s’est accompagnée d’un autoritarisme répressif en constante augmentation.

Ceci explique que le recul d’Ortega sur le projet de Loi sur les Retraites, qui visait à calmer la rage qui commençait à se déchaîner, n’ait pas été capable de contenir un processus profond. Dirigé à ses débuts par des milliers de jeunes et d’étudiants, le mouvement a réuni des milliers de personnes dans chaque ville et villages du pays. On y retrouvait des jeunes, habitants des quartiers populaires de Managua et d’autres villes comme Masaya, León ou Estelí, des secteurs populaires, des paysans et des classes moyennes frustrées, qui ne supportaient plus la situation et disaient : « assez ! ». En plus de se mobiliser, les manifestants ont érigé des barricades dans leurs lieux de protestation et des barrages routiers sur les principales autoroutes du pays. Le gouvernement Ortega-Murillo a réagi par une répression brutale et inhabituelle qui a fait de nombreux morts et blessés.

Dans ce contexte, d’importants secteurs entrepreneuriaux ont décidé de s’éloigner d’Ortega, y compris la haute hiérarchie de l’Église catholique qui était également alliée au gouvernement. Désormais ils portent un discours d’opposition, tandis que la colère populaire croît dans les rues, et cherchent une issue négociée. Si cela ne marche pas, ils sont prêts à renverser Ortega pour imposer un gouvernement encore plus à droite qui fera la promotion de leur programme pro-impérialiste. L’Alianza Cívica por la Justicia y la Democracia (ACJD) (Alliance Civique pour la Justice et la Démocratie) s’est créée dans le cadre d’un "dialogue national", dans lequel la Conférence épiscopale joue le rôle de médiatrice. Si cette Alliance Civique est dirigée et hégémonisée par les principales chambres de commerce telles que le Consejo Superior de la Empresa Privada (COSEP - Conseil Supérieur de l’Entreprise Privée), on y retrouve des "représentants" du secteur étudiant, des dirigeants paysans et ce que l’on appelle les représentants de la "société civile". L’ambassadrice des États-Unis au Nicaragua, Laura F. Dogu, en fait également partie.

L’Organisation des États américains (OEA) et le gouvernement impérialiste des États-Unis n’ont pas manqué le rendez-vous, en envoyant des délégués pour négocier avec le gouvernement nicaraguayen. Avec un discours sur la "démocratie" et les "droits de l’homme", que Ortega leur offre sur un plateau par son autoritarisme et son escalade répressive, ils discutent d’une "transition politique" et l’on évoque l’anticipation de l’élection présidentielle. Pur cynisme de leur part, puisqu’ils recherchent avant tout comment à partir de la crise, un gouvernement encore plus conforme à leurs intérêts pourrait émerger, que ce soit par une « transition » ou par l’éviction d’Ortega-Murillo. Récemment, les événements au Honduras, où l’impérialisme a soutenu toute la répression d’un gouvernement dont la genèse a été le coup d’État de 2009 après une scandaleuse fraude électorale, en témoignent, de même que le gouvernement de Michel Temer au Brésil, fruit d’un coup d’État institutionnel.

C’est pourquoi la récente réunion extraordinaire du Conseil permanent de l’OEA a adopté une déclaration qui comprend une demande d’avancer les élections à mars 2019, soit deux ans plus tôt que prévu. Le document "exhorte" le gouvernement à "soutenir un calendrier électoral convenu d’un commun accord dans le cadre du processus de dialogue national". L’initiative a été promue par sept pays (États-Unis, Canada, Argentine, Chili, Colombie, Costa Rica et Pérou), avec le soutien du Mexique, suite à la "demande" de l’Église catholique par le biais de la Conférence épiscopale. Outre les États-Unis et le Canada, il s’agit de gouvernements qui représentent la droite latino-américaine, soutenus également par les gouvernements des pays européens.

Il s’agit d’une ligne claire d’ingérence des États-Unis et d’autres puissances impérialistes, y compris des organismes tels que l’Union européenne (UE), accompagnée de la droite continentale. Cette ligne donne non seulement à Ortega suffisamment de temps pour négocier sa sortie du gouvernement, mais elle cherche aussi une transition négociée loin des revendications de la population mobilisée ; dans le cas où Ortega n’accepterait pas ce plan, elle vise à accélérer son éviction. L’OEA "exige" qu’Ortega participe "de bonne foi" au processus de Dialogue National auquel participent le gouvernement, l’ACJD de l’opposition et le patronat par l’intermédiaire du COSEP.

La mesure est une ligne mandatée par les organisations internationales, qui condamnerait Ortega uniquement pour les "actes violents" contre les étudiants universitaires et les jeunes qui ont fait face à la répression de la police et des forces paramilitaires qui a conduit à l’assassinat de deux personnes le 15 juillet. Comme on peut le voir, ils cherchent à donner une issue à Ortega, en le laissant impuni des plus de 400 crimes perpétués contre la population. Ce type de "pression" exercée par les Etats-Unis depuis l’OEA ou l’ONU pour donner une " issue négociée " à la crise n’est pas nouveau, puisque l’impérialisme américain cherche à faire en sorte que la résolution lui soit profitable dans le cadre des réajustements politiques et économiques qui ont lieu au niveau international, et à continuer à faire de toute l’Amérique Latine son arrière-cour. Sous le contrôle de l’impérialisme et de l’opposition patronale profondément pro-impérialiste, toute solution sera nécessairement favorable aux intérêts des grandes sociétés transnationales et contraire à ceux des travailleurs.

Ainsi, lorsque la crise politique s’est accélérée, l’augmentation de la répression brutale a été marquée par la stagnation du "Dialogue National" proposé par l’ACJD et acceptée par Ortega. Il faut noter que ce "dialogue" a été suspendu de manière intermittente et est bloqué non seulement parce qu’Ortega a refusé de mettre fin à la répression - la première exigence pour rouvrir le dialogue qui inclue un débat sur un processus de "démocratisation" au Nicaragua - mais aussi en raison de la mobilisation croissante au niveau national avec une forte participation du peuple nicaraguayen qui exige leur départ.

Bien que ce "dialogue" reste dans une impasse politique, il est presque certain que les négociations entre les secteurs qui le composent se poursuivront dans le dos des secteurs en lutte ; et là où il y a une tendance à tester les rapports de force dans la rue. À la veille de l’Assemblée générale de l’OEA à Washington, ses membres avaient déjà maintenu la communication avec le gouvernement d’Ortega pour convenir de modifications du système électoral, comme en témoigne le fait que son Secrétaire général, Luis Almagro, a déclaré son soutien aux élections anticipées à condition qu’elles se tiennent dans un cadre de "transparence institutionnelle", ce qui visait dès le départ à donner à Ortega le temps de défaire la mobilisation sociale et de négocier la transition avec les entrepreneurs.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’escalade répressive et les attaques de groupes paramilitaires et parapoliciers, allant même jusqu’à utiliser des snipers contre la population. Malgré cela, certains bastions historiques continuent de résister – y compris à des endroits où le sandinisme avait encore, jusqu’à récemment, un grand poids électoral - dans des villes comme Masaya, Estelí, León, Carazo, entre autres.

Dans des déclarations récentes à la chaîne américaine Fox News, Daniel Ortega, après s’être senti "un peu plus en sécurité" suite à l’escalade brutale de la répression qui semble avoir momentanément contenu le mouvement, a déclaré qu’une élection anticipée dans le pays créerait "instabilité et insécurité" et "aggraverait la situation". Il a osé affirmer que les centaines de morts auraient été tués "par des groupes paramilitaires financés par certains députés de l’opposition et le narcotrafic".

De plus, Ortega "assure" qu’il y a eu ces derniers jours un processus de “d’apaisement” ; mais ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il est dû à l’utilisation brutale de la répression qui a fait des centaines de morts et des milliers de blessés.

Cependant, si la situation s’est “normalisée” comme l’affirme Ortega, ce n’est pas seulement du fait de la répression. Dès le début, le gouvernement du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) a parié sur le fait de "frapper pour négocier", profitant de l’avantage que constitue l’absence de solution de rechange à la disposition de l’opposition et de l’impérialisme ainsi que leur crainte que la crise ne s’aggrave, n’affecte la "gouvernabilité" du pays, et surtout, que les mobilisations se terminent par une "explosion sociale" de grande ampleur. C’est pourquoi, comme cela est réaffirmé dans l’interview de Fox News, Ortega se présente comme le seul garant de la stabilité économique et politique, pour discuter dans de meilleures conditions, tout en continuant à intensifier la répression pour mettre fin au mouvement de protestation.

Les limites de la mobilisation, un bilan nécessaire

Comme nous l’écrivions plus haut, une telle mobilisation de masse au Nicaragua ne s’était pas vue depuis les années 1980. Des villes, des villages et des quartiers emblématiques de la Révolution de 1979, qui pendant des années ont été les bastions du gouvernement FSLN, se sont rebellés d’une manière inhabituelle, avec un réveil de la jeunesse face à la crise politique, et une vieille génération qui, 35ans après la révolution sandiniste, maintient encore certaines méthodes de lutte. Ainsi, la population de villes emblématiques comme Masaya est devenue la protagoniste d’un processus de semi-insurrection, exprimant une combinaison de tendances profondes vers la mobilisation et atteignant des niveaux élevés de résistance, d’auto-organisation et d’autodéfense.

Les habitants recourent ainsi aux anciennes formes de lutte héritées de la Révolution nicaraguayenne de 1979, telles que les barricades, l’installation de tranchées et de blocs (blocus) pour empêcher l’entrée des forces répressives et des paramilitaires. À certains endroits, il n’y a plus aucune autorité gouvernementale. C’est dans le développement de ces éléments d’auto-organisation et d’autodéfense, avec un haut degré de spontanéité, que les slogans contre le gouvernement ont gagné en force, exigeant le départ d’Ortega et Murillo, et qu’ils ont déchaîné la colère répressive du gouvernement, qui a systématiquement ordonné des attaques par des éléments paramilitaires. La police et l’armée ont accepté de combattre ce processus et de discipliner la population qui se rebelle.

On a pu voir une participation exceptionnelle des jeunes, des paysans et des femmes qui ont pris la tête des mobilisations. Pourtant, leur plus grande limite a été de se maintenir derrière une direction politique et des lignes d’action imposées par la direction de l’Alliance Civique, entre les mains du patronat (COSEP) et de la direction de l’Eglise Catholique.

Surtout, ces modes de lutte ne se sont pas développés conjointement avec les secteurs de la classe ouvrière - qui garantissent le fonctionnement des services et de l’industrie dans l’ensemble du pays – pour élever leurs revendications en tant que secteur organisé, rompre avec la bureaucratie sandiniste et conduire la mobilisation de l’ensemble des opprimés et des exploités. Dès lors, la majorité des travailleurs mobilisés s’est diluée dans le mouvement ou est restée contenue par les directions syndicales dont les bureaucraties, proches du gouvernement, ont empêché les travailleurs de s’auto-organiser et d’agir avec leurs propres méthodes de lutte.

Ce sont ces éléments, leur potentialité et la possibilité de dépasser les limites actuelles qui ont suscité de grandes craintes au sein des secteurs patronaux. Le fait est que les patrons, au sein d’organisations comme le COSEP, craignent avant tout la "déstabilisation" qu’une plus grande rébellion ouvrière et populaire pourrait provoquer ; ils préfèrent ne pas risquer tout ce qu’ils ont conquis sous l’"orteguismo" : des marchés "ouverts" au capital étranger, la liberté d’avancer dans la concentration des terres et la destruction de l’environnement, des profits élevés grâce à la surexploitation de la main d’œuvre et aux subventions d’Etat, l’adhésion aux "conseils" du FMI et au capital financier international.

Il est clair que la politique de la bourgeoisie de l’opposition est d’empêcher que la mobilisation dans son ensemble ne devienne de plus en plus radicale et ne se répande, mettant en danger leurs intérêts. Ils craignent que la mobilisation ne soit pas seulement dirigée contre Ortega, mais aussi contre les secteurs des entreprises qui sont main dans la main avec Ortega depuis 2006. A cela s’ajoute la préoccupation de l’impérialisme américain puisque, si un scénario de plus grande déstabilisation ou d’”explosion sociale" s’ouvrait dans la région, il affecterait la recomposition - en termes d’hégémonie - que les Etats-Unis ont intérêt à maintenir sur la région de l’isthme centraméricain.

Pour cela, ils ont eu recours à la politique du "dialogue national" ou des "grèves nationales" contrôlées, afin de calmer la combativité des secteurs mobilisés et créer les conditions optimales pour une solution politique à la crise. Une solution politique contraire aux intérêts du peuple et des ouvriers, qui garantirait les intérêts du patronat et de l’impérialisme.

Malheureusement, les "porte-paroles" de la coalition étudiante ont partagé et partagent le plan d’une "sortie négociée" de l’Alliance Civique, en accord avec ce que disent les chambres de commerce. Le fait qu’ils fassent partie d’une alliance avec les secteurs des entreprises indique clairement que ce qu’ils recherchent est le départ d’Ortega pour un gouvernement de substitution conforme aux intérêts des grandes entreprises. S’ils étaient vraiment en faveur du peuple, ils devraient rompre avec cette Alliance Civique et lutter pour les revendications fondamentales des travailleurs, des pauvres et des paysans nicaraguayens. Une question à laquelle s’opposent clairement les patrons du COSEP et la haute hiérarchie de l’Église catholique.

Les travailleurs, les jeunes et le peuple, ont besoin aujourd’hui d’un bilan clair. Un départ d’Ortega qui favorise leurs intérêts n’est pas à attendre de la part des chambres de commerce, de l’Église catholique qui défendent les intérêts de ceux d’en haut et des propriétaires terriens. La subordination du mouvement de protestation aux politiques pro-impérialistes du COSEP et de l’Église était et reste un sérieux obstacle politique au développement et au succès du processus. Pour cette raison, il est plus que jamais nécessaire de rompre avec l’Alliance Civique des entrepreneurs et de l’Église et son programme, afin que l’avant-garde qui a commencé à se forger dans ces luttes puisse s’organiser de manière indépendante et avec de plus grandes perspectives . Cette délimitation nécessaire est liée à une discussion profonde sur un bilan de la lutte, et à la tâche de multiplier, consolider et développer l’organisation qui a commencé à germer dans les barricades, les barrages et les blocages. Cette conquête ne doit pas être diluée par des illusions dans le "dialogue national" ; elle devrait souder l’unité des travailleurs et du peuple dans les rues.

La nature du gouvernement d’Ortega et le tournant du « progressisme » sandiniste

Le retour d’Ortega en 2006, après les élections et le pacte qu’il a conclu avec la haute hiérarchie de l’Église catholique (ennemie de la Révolution nicaraguayenne) et le patronat, ont été des éléments qui ont favorisé son arrivée au gouvernement avec l’objectif d’appliquer les plans du FMI.

Le troisième mandat consécutif du FSLN a profité de la division et de l’affaiblissement de la droite conservatrice, ainsi que d’un taux de croissance économique annuelle moyen de 5% depuis 2011, en raison de l’explosion de la demande de matières premières et des exportations vers les États-Unis. Bien que ce dernier aspect de la croissance économique ait permis de réduire certains indices sociaux et de développer certains programmes d’assistance sociale, fin 2017 un tiers de la population vivait toujours sous le seuil de pauvreté. Une pauvreté exacerbée par l’insécurité de l’emploi et les bas salaires (la majorité de la population tente de survivre avec 100 dollars par mois) dont profitent les employeurs nicaraguayens et les entreprises étrangères.

Ayant abandonné toute rhétorique de gauche, la gestion de Daniel Ortega a concentré le pouvoir politique à la recherche d’avantages économiques pour sa famille. Un pouvoir politique basé sur des méthodes autoritaires et s’attaquant avec une forte répression aux libertés démocratiques et aux mouvements de protestation. Ce pouvoir politique a été soutenu par des secteurs de la bourgeoisie et par une caste bureaucratique, où Ortega agissait en tant qu’administrateur des affaires capitalistes dans le pays.

Ce fut l’expression au Nicaragua du virage à droite des "progressismes latino-américains", comme celui qu’Ortega et l’administration du FSLN prétendaient incarner. Pour ce faire, son gouvernement a assumé un tournant bonapartiste fortement réactionnaire, avec une politique au détriment des travailleurs et des secteurs populaires. De plus, ce gouvernement a toujours entretenu de bonnes relations avec l’impérialisme, tout en maintenant un discours de revendication démagogique de la Révolution de 1979, afin de légitimer son gouvernement. Cela n’a servi qu’à légitimer les plans qui ont profité aux élites économiques et aux anciens secteurs de la bureaucratie sandiniste qui font partie des grandes entreprises, des groupes économiques et de l’armée.

Contre le gouvernement d’Ortega, promouvoir une mobilisation indépendante des patrons pro-impérialistes

Malgré la brutalité répressive et discursive, le gouvernement d’Ortega-Murillo est affaibli. Il a perdu sa base sociale. Ses anciens pactes avec le patronat et l’Église, qui étaient une pièce clé de son hégémonie pendant 12 ans, ne sont plus d’actualité. Les tentatives pour reprendre le contrôle sont basées sur une forte répression, ce qui l’amènera à négocier dans d’autres conditions avec le patronat.

C’est ainsi que le régime politique de la domination du couple Ortega-Murillo se trouve aujourd’hui dans une impasse, dans un moment d’épuisement et de crise ouverte (bien que cela n’ait pas encore été défini), avec la crise économique comme élément déstabilisateur. C’est pour cette raison qu’Ortega décide d’appliquer les plans d’austérité du FMI, même si le résultat final, lors du déclenchement de la crise, est celui d’un patronat qui finit par prendre ses distances avec le gouvernement et se ranger plutôt du côté de l’Alliance Civique.

Ortega s’est avéré être l’ennemi numéro un de la mobilisation, mais il faut aussi noter que les secteurs patronaux qui appellent à « des grèves civiques et pacifiques » (un mélange de lock-out patronal avec la participation de certains secteurs populaires pour exprimer ainsi leur colère), le font de manière contrôlée pour faire pression sur Ortega.

Le patronat et l’opposition pro-impérialistes cherchent à utiliser le mécontentement à l’encontre du régime dirigé par Daniel Ortega pour imposer un gouvernement encore plus soumis et subordonné à l’impérialisme. Compte tenu de cela, il est essentiel de promouvoir la mobilisation indépendante des travailleurs, des jeunes et des pauvres car ce sont les mêmes patrons qui se sont enrichis avec Ortega, qui aujourd’hui veulent soumettre encore plus le pays à l’impérialisme. Pour cela, nous devons mettre en place une véritable alternative pour les travailleurs, les paysans pauvres et les jeunes, luttant pour une issue révolutionnaire et ce selon les besoins et les revendications profondes du peuple nicaraguayen.

Ces derniers jours, Ortega parle de « normalisation », mais il est loin de réussir à arrêter la mobilisation. Cela a été confirmé par les manifestations de la « Journée des étudiants », ainsi que par le fait que dans de nombreuses villes on observe une résistance face à la répression.

Dans la situation actuelle, une véritable grève générale est nécessaire et ce jusqu’à obtenir satisfaction, avec manifestations et blocages, afin de paralyser réellement le pays et de mettre toute la force des ouvriers, des paysans et des masses populaires dans la rue, avec leurs propres méthodes d’organisation et de lutte. Dans cette optique, il est nécessaire de généraliser la construction et l’organisation de comités et toutes autres formes d’organisations de la lutte qui seraient capables de prendre en charge les différentes tâches du soulèvement, y compris l’autodéfense contre la répression de l’état et les bandes paramilitaires. Il faudrait également commencer à réfléchir à la coordination nationale et à la centralisation de toutes ces initatives, afin de les organiser démocratiquement pour former un grand front des organisations en lutte, qui adopterait son propre programme, ouvrier et paysan face à la crise nationale. Cela permettrait de dépasser la direction de l’Alliance Civique, qui est un obstacle à la mobilisation indépendante.

Comme nous l’avons écrit plus haut, les travailleurs, et parmi eux beaucoup de jeunes et de femmes, participent à la lutte dans leurs quartiers, villes et villages. Cependant la classe ouvrière en tant que telle, en tant que sujet social et politique, n’est pas encore intervenue en propre. Et cela constitue une réelle difficulté pour le développement du mouvement, car ce sont les travailleurs qui peuvent paralyser la production dans les centres vitaux de l’économie nationale. Jusqu’à présent, ce sont plutôt les conditions de précarité, d’exploitation extrême et de réduction des droits d’organisation imposées par les employeurs et le régime, qui pèsent sur la classe ouvrière, comme par exemple sur les plus de 100 000 ouvriers et ouvrières qui travaillent dans les "maquilas" dans les zones franches, principalement à Managua.

Les principales organisations syndicales, telles que la Centrale Sandiniste des Travailleurs (CST), le Front National des Travailleurs (FNT, dont le secrétaire général est également député et président de l’Assemblée nationale), la Fédération des travailleurs de la santé, la Confédération des enseignants et d’autres encore, sont contrôlées par le gouvernement, à travers une bureaucratie qui a resserré ses rangs pour le défendre. Mais c’est le développement même de la mobilisation en cours qui ouvre la possibilité pour que les salariés de l’industrie, des transports, des services, etc., se débarrassent de cette "dalle de plomb bureaucratique" et commencent à jouer un rôle important dans le mouvement. Il faut défendre le mouvement ouvrier et se battre pour ses revendications et celles du peuple tout entier ! Dehors la bureaucratie syndicale ! Pour l’indépendance des syndicats face à l’État, le FSLN et le patronat !

Pour cette raison, aujourd’hui plus que jamais, il faut que le mouvement de masse se pose la question de l’auto-organisation de tous les secteurs en lutte : les paysans, les femmes, les étudiants et les jeunes qui résistent héroïquement. La classe ouvrière est devant l’énorme défi de montrer son potentiel, en prenant la direction de la préparation d’une véritable grève générale organisée à partir de la base, pour permettre une plus grande impulsion et un élargissement des mobilisations à travers le pays.

Afin que la grande énergie que le mouvement de masse a montrée ne soit pas épuisée sur la table de négociation, ni utilisée comme une base de manœuvre pour une issue pro-impérialiste, il est indispensable de construire une mobilisation indépendante. Cela implique une rupture sur la gauche d’avec l’Alliance Civique et sa politique de dialogue social avec Ortega. Les travailleurs ruraux et les secteurs urbains sont face au défi de se battre pour dépasser la politique de la bureaucratie sandiniste et pour rompre les relations avec le secteur patronal afin d’aller jusqu’au bout et d’obtenir satisfaction sur toutes leurs revendications. Pour ce faire, il est nécessaire de construire un programme ouvrier qui réponde aux demandes et revendications de tous les secteurs exploités et opprimés.

Luttons pour une Assemblée Constituante Libre et Souveraine

Différents scénarios s’ouvrent dans la situation au Nicaragua. Ces scénarios sont traversés par l’impact possible d’une plus grande répression gouvernementale et du mécontentement qui s’exprime dans les rues. Dans un premier scénario, l’opposition de droite et le patronat pro-impérialiste tireraient profit de la situation par la voie de la négociation ou de la chute d’Ortega. Une autre option serait que le durcissement d’Ortega et de son bonapartisme ainsi qu’une utilisation sauvage de la répression finissent par lui permettre de reprendre le contrôle et sur cette base, de discuter d’une transition plus favorable à ses intérêts. Enfin, le dernier scénario serait une issue favorable pour les travailleurs.

Il est nécessaire de dire clairement que ni le bonapartisme d’Ortega et Murillo, ni une issue aux côtés des patrons pro-impérialistes (que ce soit un "grand accord national" ou qu’ils imposent le départ d’Ortega et forment un gouvernement encore plus favorable à leurs intérêts) ne constituent en rien des alternatives et des solutions pour les travailleurs et le peuple. Nous devons nous battre pour une issue qui réponde vraiment aux aspirations démocratiques profondes du peuple nicaraguayen.

Contre ces issues contraires aux intérêts des travailleurs, les plans d’une "transition" et d’avancer les élections, nous pensons qu’il est nécessaire de lutter pour une Assemblée Constituante vraiment libre et souveraine, afin que le peuple décide démocratiquement de tous les grands problèmes du pays, par l’intermédiaire des représentants élus par le vote populaire, révocables à tout moment et qui gagnent un salaire équivalent à celui d’un travailleur qualifié. Une Assemblée constituante qui concentre le pouvoir exécutif et législatif, en éliminant la fonction présidentielle qui n’est destinée qu’à maintenir l’ordre capitaliste. Il faut également supprimer le pouvoir judiciaire, cette caste de juges qui n’est élue par personne, et les remplacer par des jurys populaires élus au suffrage universel. Il s’agirait donc d’une Assemblée constituante où l’on discuterait de la résolution effective de toutes les revendications économiques, démocratiques et sociales du peuple pauvre, des ouvriers, et des paysans.

Il est clair qu’une telle Assemblée ne peut être obtenue et mise en place que par la mobilisation. Afin de contribuer à cette tâche et de renforcer la mobilisation dans son ensemble, il est nécessaire de combiner les revendications légitimes démocratiques contre la répression et pour la justice, contre le régime autoritaire et corrompu de Ortega et Murillo, avec les revendications populaires pour les salaires, l’emploi et les terres, contre le paiement de la dette et la "tutelle" du FMI, contre la livraison des ressources naturelles aux industries minières et agroindustrielles et contre la vente des ressources naturelles aux entreprises minières et de l’agroindustrire et contre le projet de construction du Canal. Ces revendications doivent être proposées dans le cadre d’un programme global afin que les capitalistes paient les frais de la crise.

Seule cette voie permettra de montrer le caractère de classe des patrons et d’accélérer la mobilisation, indépendemment de l’Alliance Civique, non seulement pour vaincre le gouvernement Ortega-Murillo, mais aussi pour proposer une issue efficace à l’ensemble du peuple nicaraguayen. Cette lutte, combinée à l’approfondissement et au renforcement de la mobilisation déjà engagée lors de ces derniers mois de lutte, faciliterait également l’émergence d’organismes d’autodétermination.

Une telle Assemblée, obtenue à travers la mobilisation et dans la perspective de la lutte pour un gouvernement ouvrier, paysan et populaire, pourrait mener jusqu’au bout le démantèlement des institutions bonapartistes et corrompues du régime, objectif que l’Alliance Civique et l’Église ne veulent pas, ou ne peuvent pas réaliser, parce qu’ils ont été leurs complices historiques et qu’ils ont besoin d’eux pour reconstruire un nouveau régime qui leur convient.

D’autre part, un tel programme peut ouvrir la voie à la résolution complète et efficace des tâches démocratiques et nationales sans lesquelles il est impossible d’échapper à la pauvreté et à la soumission à l’impérialisme. Pour ce faire, la construction d’une vraie démocratie directe, par le biais d’une nouvelle révolution au Nicaragua, sera indispensable pour résoudre ce que les dirigeants du FSLN n’ont pas fait en 1979 ; pour construire une république ouvrière et paysanne basée sur les organisations de front unique construites par les masses en lutte.




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