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Monde

Nicaragua : Ortega annonce la révocation de la réforme des retraites, après les protestations et plus de 30 décès.

Daniel Ortega n'a pas pu freiner les protestations malgré sa répression sauvage. Ce dimanche, avec plus de 30 morts des mains de la police, les groupes de choc et l'armée, il a annoncé qu'il révoquait le décret présidentiel.

Traduction de Laizquierdadiario.mx

Au cours des sept derniers jours, la situation politique au Nicaragua a viré au rouge-vif. Le 17 avril, le président Daniel Ortega signait le décret exécutif 03-2018, qui établissait les réformes de l’Institut Nicaraguayen de Sécurité Sociale (INSS), mandaté par le Fonds Monétaire International : une augmentation des cotisations des travailleurs et employeurs et une déduction de 5% sur les pensions, avec effet rétroactif. Cela a déclenché des protestations dans toute la capitale, Managua, et dans tout le pays, menée par la jeunesse étudiante et les secteurs populaires. Dimanche après-midi, le gouvernement annonçait que les réformes étaient “abrogées”, et a de nouveau attaqué durement les manifestants, les qualifiant de « membres de gangs ».

L’attaque contre les pensions de retraites au Nicaragua n’est pas un cas isolé en Amérique latine et dans le monde. En Argentine, le gouvernement Mauricio Macri a mis en œuvre une réforme du système des retraites et au Brésil, le gouvernement du coup d’Etat institutionnel de Temer a cherché à faire de même. Les contre-réformes contre le système de pensions font partie d’une politique menée par les gouvernements et d’une exigence des capitalistes du monde entier.

Face à l’augmentation de la moyenne d’espérance de vie, les employeurs cherchent à augmenter leurs bénéfices, par exemple en augmentant l’âge de départ à la retraite tout en mettant en œuvre des politiques de minimisation des pensions.

Le virage à droite du “progressisme” sandiniste.

En 2016, la candidature que Daniel Ortega avait partagée avec son épouse Rosario Murillo avait remporté 70% des voix. Ce résultat a permis le troisième mandat présidentiel consécutif du leader du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN), bénéficiant de la division de la droite conservatrice et de la croissance économique moyenne de 5% depuis 2011, en raison du boom des matières premières et des exportations vers les Etats-Unis. Bien que cela ait permis de réduire certains indicateurs sociaux les plus scandaleux et de développer divers programmes d’assistance sociale ; fin 2017, un tiers de la population vivait dans la pauvreté, avec une grande précarisation du travail et de faibles salaires desquels profitaient les employeurs nicaraguayens et les entreprises étrangères, en particulier dans les dites “zones franches”.

Durant les mandats successifs et plus particulièrement ces dernières années, Daniel Ortega a mis de côté la rhétorique de gauche du passé, et a concentré le pouvoir politique et une influence croissante aux bénéfices économiques de sa famille, appelant à des méthodes autoritaires contre les libertés démocratiques et la répression des mouvements de protestation. C’était conforme aux intérêts de la bourgeoisie, leur gouvernement agissant en tant qu’administrateur des entreprises capitalistes dans le pays. Cela fut l’expression d’un virage à droite qui s’est effectué ces dernières années dans les projets dits progressistes dans la région, comme celui qu’Ortega et l’administration du FSLN, prenant donc un cours fortement bonapartiste.

Les années précédentes, le gouvernement avait usé de la répression ouverte pour faire front à la lutte de divers secteurs. Ce fut le cas des paysans qui protestèrent dans différentes provinces pour défendre leurs terres, contre le multi-millionnaire projet de canal interocéanique. Ou en 2013, face au mouvement #OccupalNSS, mené par divers secteurs de la jeunesse, lequel fut aussi durement réprimé et qui précédait les récentes manifestations.

Les mobilisations de jeunes font face à une attaque néolibérale.

La réforme décrétée par le gouvernement Ortega répond aux recommandations des organismes financiers internationaux comme le FMI. Bien que, sur le papier, on pourrait croire que cela affecte aussi les employeurs, le fait est que ceux-ci ont pour garantie un remboursement de l’augmentation des cotisations par le biais de différents mécanismes fiscaux. Il n’en va pas de même pour les cotisations des travailleurs auxquelles s’ajoute la retenue de 5% sur les retraites.

Après l’annonce du décret présidentiel, les protestations et la répression se sont développées. Un rassemblement des étudiants à l’Université CentroAmericaine (UCA) a été attaqué par les forces de choc de la Jeunesse Sandiniste avec des bâtons et des pierres. Les mobilisations se sont étendues à l’Université Nationale Agraire, l’Université Polytechnique du Nicaragua et d’autres instituts universitaires. Loin de vouloir se limiter à Managua, elles se sont multipliées dans différentes villes du pays : León, Masaya, Estelí, Jinotega, Granada et Matagalpa. Beaucoup de ces protestations ont été concentrées là où le Front Sandiniste a obtenu un grand soutien dans le passé, un indicateur de la croissante impopularité du gouvernement.

Le gouvernement ne s’est pas contenté d’utiliser sa police-appuyée par les groupes de la jeunesse sandiniste, mais a aussi déployé l’armée dans différentes villes. Malgré la sanglante répression – qui a provoqué la mort d’une trentaine de personnes – les manifestations ouvrent une importante crise politique pour le gouvernement de Ortega. Elles ont menacé de s’étendre et de s’ajouter à des secteurs encore passifs, en particulier la classe ouvrière et la paysannerie pauvre.

Face à cela, ce samedi Ortega a declaré que ses uniques interlocuteurs étaient les entrepreneurs, qu’il a appelé à dialoguer avec le cardinal Leopoldo Brenes. Pendant ce temps, sur les chaînes de télévision liées au gouvernement, le pillage était présenté comme étant dirigé “par la droite”.

Les patrons, réunis dans le Conseil Supérieur de l’Entreprise Privée (COSEP), viennent d’une longue relation de “consensus” avec le gouvernement. Depuis le début des protestations contre la réforme de l’INSS, ils en ont pris leur distance en proposant le “dialogue”. Ce vendredi 20, devant l’approfondissement de leurs demandes, ils ont exigé d’Ortega, de manière démagogique, qu’il freine la répression comme condition pour s’asseoir à la table de négociation. Le secteur patronal voulait devenir l’interlocuteur du gouvernement et, en même temps, gagner la sympathie des secteurs populaires insatisfaits de la réforme. Son objectif était de contenir la crise et de sauvegarder la “stabilité” sous laquelle le gouvernement actuel garantissait ses profits et ceux des transnationales impérialistes.

Face à la gravité de la situation, même le Pape François a appelé au dialogue avec le gouvernement, soutenu par la hiérarchie ecclésiastique nicaraguayenne, qui a également pris l’initiative de diaboliser les “violents”.

Dans un sens similaire à celui du Vatican, le département d’Etat des Etats-Unis s’est exprimé. Le porte-parole du Département d’Etat, Heather Nauert, a affirmé dans un communiqué que “Les Etats-Unis appellent à un large dialogue impliquant tous les secteurs de la société pour résoudre le conflit actuel.”

Ce dimanche 22, dans un discours où il comparait les manifestants à des “membres de gangs”, Ortega a annoncé qu’il reculait par rapport au décret exécutif. La profondeur de la crise, le danger qu’une nouvelle répression n’incendie le pays, ont dicté ce revers conjoncturel du gouvernement. Cependant, Ortega a déjà déclaré “nous chercherons d’autres manières pour donner une stabilité financière au système des retraites.”.La table de dialogue avec les employeurs et l’Eglise vise clairement à une solution “consensuelle” afin de mettre la crise de l’INSS sur le dos des travailleurs et des retraités.

Dans ce contexte, il est fondamental de lutter contre toute mesure régressive sur les conquêtes du peuple travailleur et des retraités, et pour que ce soit ceux d’en haut qui paient la crise du système des retraites, ceux mêmes qui l’ont provoquée. Pour faire face à cette attaque et à celles qui arrivent, il est fondamental de promouvoir l’unité et la mobilisation des travailleurs, des jeunes et de l’ensemble du peuple pauvre contre le gouvernement d’Ortega et contre la bourgeoisie, indépendamment de la droite conservatrice et pro-impérialiste.

Traduction : Julien Anchaing




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