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Politique

Vert-Jaune-Rouge : le drapeau guyanais de Poutou

Non-débat de France 2 sur fond d’attentat. Que du bon pour Fillon et Le Pen

On avait l’impression que Pujadas et Salamé s’étaient transformés, plus que jamais, en animateurs de télé-réalité sous un nouveau format : « vis ma vie de candidat à l’élection présidentielle ».

Ils voulaient éviter un débat qui aurait pu déborder le cadre établi. Ils ont été servis, les gros candidats. Non seulement le débat n’a pas eu lieu, mais la fusillade, au même moment, sur les Champs, leur a permis de faire dans la surenchère.
De non-débat, les candidats se succédant à la queue-leu-leu pendant quinze minutes avant une conclusion de deux minutes trente, on est donc passé au talk-show pipole. C’est du moins ce que France 2 entendait faire. Tous les ingrédients étaient là, dans une ambiance de speed dating : le chrono, l’objet perso à ramener (Fillon, qui aurait pu ramener ses costards, est arrivé les mains vides), la question finale à la Edith Piaf sur les regrets des candidats pendant que, dans une fenêtre de l’écran, on voyait le candidat suivant sortir des loges et arriver sur le plateau, et même le coup de théâtre inattendu, avec la fusillade sur les Champs.

Quand on parle de complaisance des médias, on en a eu un exemple flagrant, jeudi soir, avec des questions qui arrivaient à pic ou qui restaient sous le coude, alors que sur un ton dramatique Pujadas distillait au fur et à mesure, avec beaucoup de timing, les infos sur ce qui prenait l’allure d’un attentat. Si Fillon et Le Pen ont fait dans la surenchère réac alors que Mélenchon et Hamon essayaient de se présidentialiser en recentrant leur discours, il n’y a bien que l’extrême gauche et Philippe Poutou, notamment, qui ont permis de faire sauter le verrouillage global de ce système.

Chevaux de retour de la politique

Malgré tous les efforts, tout, dans la mise en scène, laissait entrevoir que c’était bien à des politiciens de profession ou à des professionnel de la politique que l’on avait affaire, cumulant mandats sur mandats. Les photos aux tonalités sépia, projetées en fin d’interview, montrant le candidat parfois trente-cinq ans en arrière, étaient censées faire parler la nostalgie. On voyait plutôt combien certains sont dans le circuit depuis trop longtemps. La palme d’or revient, bien entendu, à Fillon, et à sa photo de jeune-premier, à 27 ans, en 1981, lors de son premier mandat de député.
Et pourtant, tout ce beau monde a essayé de faire oublier qu’il était comptable des politiques qui ont été menées depuis ces trente dernières années. Benoît Hamon a donc parlé de la « baisse du chômage insuffisante » sous le quinquennat Hollande, oubliant qu’il en est complice en ayant étant son ministre et que celui qui est encore locataire de l’Elysée est tout de même membre du PS. Fillon, lui, a fait comme s’il n’appartenait pas à « cette génération qui n’a pas su faire reculer le chômage et redresser le pays ». Pour quelqu’un qui a été premier ministre pendant cinq ans… En opposition, face à l’ex-ministre, ex-sénateur et euro-député Mélenchon et à tous ces cumulards les deux seuls non professionnels mais simplement militants politiques faisaient figure d’exception parmi les portraits vieux de vingt ou trente ans : Nathalie Artaud et Philippe Poutou.

Surenchère réactionnaire à droite

Ils n’avaient pas attendu l’annonce de la fusillade sur les Champs pour fourbir leurs armes ainsi que celles de la police. Le Pen et Fillon se sont montrés abjects dans les raccourcis démagogiques et racistes, le candidat des Républicains filant le train du FN.

Pour la fille Le Pen, retrouvant les accents de son père, il faudrait commencer par expulser les fichiers S étrangers, mais également tous ceux qui ont été condamnés pour délit et, bien entendu, supprimer le droit du sol. Dans son intervention, Le Pen a donc balayé large, sans se soucier d’aucun argument politique ni juridique, se contentant de vomir de la xénophobie.

Fillon, lui, a fait bien mieux, réclamant la déchéance de nationalité pour « intelligence avec l’ennemi » de tous les suspects… Tout cela sent mauvais tellement Vichy que même Pujadas et Salamé sont restés interloqués face à l’argument.
Pour ne pas être en reste, Le Pen a donc réussit à caser à six reprises, en l’espace des deux minutes de sa conclusion, le terme « terrorisme islamiste », pour bien faire comprendre qui était le plus à droite. Voilà ce qui a vertébré un discours de fond raciste à l’égard des musulmans ou désignés comme tels, faisant du communautarisme stigmatisé un argument massue de division.

Haro sur le monde du travail

Si on fragmente, c’est bien pour avancer. Sur la question d’un discours radicalement anti-social, c’est Fillon qui a voulu montré qui était l’homme du patronat, suivi de près par Macron : 39h effectives pour les fonctionnaires ; fin du plafonnement légal du volume hebdomadaire de travail ; le tout suivi de près par Macron pour qui la transformation du pays se ferait autant par « la culture, l’éducation que les réformes économiques ». Face à ce genre de raisonnements de la part de celui qui a promis des ordonnances dès l’été s’il venait à être élus en mai, on peut s’attendre au pire.

Realpolitik étrangère

Même Lassalle, qui se veut le plus sympathique de tous, a tombé le masque. En politique étrangère, tous ont rivalisé dans une exposition ras-du-plancher des bombes, de leur conception de la géopolitique hexagonale.

Tous se sont accordé pour redonner de la voix à la France, qui en se rendant chez Al Assad, comme dans le cas de Lassalle, qui en voulant quasiment reconstituer l’Empire colonial à travers la francophonie, dans le cas d’Asselineau, Fillon, lui, insistant sur ses amitiés russes, Hamon se disant prêt à bombarder, mais seulement avec l’aval de l’ONU. Et tous, bien entendu, de citer les grands hommes dans lesquels ils veulent inscrire leur pas. De Gaulle est, pour tous, une référence incontournable, Mitterrand étant un modèle pour Mélenchon, Dupont-Aignan en pinçant encore sévère pour Chirac. Pas un mot, sauf à l’extrême gauche, sur cette France impérialiste, au service d’une bourgeoisie néo-coloniale, qui ne récolte que ce qu’elle ramasse en soutenant ingérence, interventions et bombardements à l’étranger.

Chauvinisme anti-allemand

A l’exception de Macron, tout le monde s’est accordé à taper sur Berlin, qui avec plus de radicalité et à coup de Frexit, pour Asselineau, qui au nom d’une « France qui ne se soumettra jamais », pour Mélenchon. Et la Guyane, colonie française ? Il n’y a que Poutou à en avoir parlé. Pour ce qui est de l’Union Européenne, le ton a été donné par Pujadas lui-même soulignant, sous forme d’interrogation, comment « la question qui nous oppose à l’Allemagne, [c’est] la rigueur ». On aurait cru rêver de la part de Monsieur-Pensée-Unique.

La plupart, donc, se sont essayés à exposer leurs idées de bras-de-fer avec l’Allemagne et l’Union Européenne, certains prônant le retour au franc là où Mélenchon s’est montré plus assagi. L’idée de fond, néanmoins, consistait à véhiculer qu’en dernière instance, le problème, ce n’est pas le patron hexagonal, bien de chez nous, qui licencie, précarise et fait monter les cadences, mais Bruxelles et Berlin.

Larme à l’œil pour la police

L’attentat de la soirée est tombé à pic pour la droite, mais pas seulement. Mis à part l’extrême gauche, tout le monde a bien entendu salué le « travail fantastique » des forces de police… avec les résultats que l’on sait en termes de meurtres, d’assassinats et de répression, que ce soit dans les quartiers populaires ou dans celui des mobilisations comme a tenu à le rappeler Poutou. Très élégamment, un gardien de la paix a tenu à l’interpeller à ce sujet au sortir du plateau : « on a besoin de nos armes, enculé, ordure », puisqu’il a revendiqué à nouveau la nécessité de désarmer la police.

Le reste des candidats est d’accord sur le fait qu’il en faut davantage. Il y a ceux qui estiment à 15.000 le nombre de bras à matraques supplémentaires nécessaires, dans le cas de Le Pen. Il y a ceux qui ne chiffrent pas mais ont enterré leurs critiques contre l’état d’urgence, comme dans le cas de Macron. La gendarmerie et la police, en tout état de cause, c’est le seul service public que tous entendent renforcer.
Marine Le Pen a même cru bon avoir la larme à l’œil, au moment des conclusions finales, pour rendre hommage aux policiers et exiger, de façon martiale, « un plan d’attaque contre le terrorisme islamique ». Au vu du déploiement interne et externe de forces censées lutter contre le terrorisme, de l’Irak à la Syrie en passant par l’Hexagone, on peut imaginer à quelle étape veut passer Le Pen.

A gauche, c’est Poutou qui crève à nouveau l’écran à nouveau

A droite et au centre, c’est Le Pen et Fillon qui ont fait la course (à l’échalote de la réaction) en tête, au point de suggérer tout bonnement une suspension de la campagne, quelques heures après l’attentat des Champs, dès la veille de la clôture officielle de la campagne. A gauche mais, plus globalement, s’il n’y avait eu ce hold-up électoral à 24h du premier tour, c’est à nouveau Philippe Poutou qui a su marquer l’émission, malgré l’absence de débat.

Face au ton professoral et assagi d’un Mélenchon qui souhaite se donner une allure de futur président, à tel point qu’à force de parler de « France soumise », « protectionnisme » et « patrie », pour mieux faire valoir qu’il n’est pas communiste, (et au point où l’on ne comprend plus très bien s’il suit De Gaulle ou Mitterrand, ou les deux à la fois…), c’est l’extrême gauche et plus particulièrement le candidat ouvrier de chez Ford qui a montré où se situait le camp du monde du travail et ce dont il serait capable de faire si le ras-le-bol prenait corps.

Face au rouleau-compresseur chauvin, Philippe a rappelé notre solidarité intenationaliste et anti-coloniale avec la grève générale Outre-Atlantique en agitant, tout au long du débat, un petit drapeau de la Guyane ; face à la pensée dominante du « rien n’est possible », il a rappelé combien le monde du travail, sur les licenciements et le partage du temps de travail, devrait avoir son mot à dire et aurait à agir ; sur l’écologie et le désastre environnemental du capital, il a indiqué combien un autre rapport à l’environnement et à l’agriculture était possible et souhaitable. Voulant le faire passer pour un bouffeur-de-bourgeois inconséquent, en lui demandant si, tout de même, il n’avait pas quelque patron ou entrepreneur comme modèle, Philippe a répondu aux journalistes les seuls entrepreneurs qui pouvaient lui sembler sympathiques étaient des camarades paysans, la famille Romanès, petite entreprise-familiale de cirque tzigane ou encore « son copain Mathieu », qui tient une pizzeria à Carhaix, en Bretagne, faisant ainsi rentrer le bastion des Bonnets Rouges dans la campagne.

Hold-up en pleine campagne

Il n’en reste pas moins que la droite, remontée à bloc et servie par les journalistes, espère bien tirer parti de cette fusillade qui tombe à pic. Alimentant la spirale infernale de la réaction, Daech vient de rendre, à nouveau, un fier service aux pires représentants de l’impérialisme, qui le lui rendent bien.
C’est bien toute cette logique qu’il nous faudra changer, dans la rue et par nos luttes. C’est ce qu’il faudra dire, ce dimanche, en votant pour l’extrême gauche, contre l’unité nationale et les raccourcis faciles, en votant Philippe Poutou.




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