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Orange is the New Black. Judy King, l’antagoniste discrète de la saison 4

Publié le 7 juillet 2016

Nicolas-Marie Santonja

Vous avez l’habitude : lisez à vos risques et périls,car cet article contient des spoilers sur l’ensemble de la saison 4 dès la prochaine ligne.

Bad guys, bad girls

Nous avons le chef de garde rebelle et totalitaire, homosexuel au passé trouble qui dirige d’une main de fer la prison de Litchfield désormais en état de surpopulation. Nous avons toute une série de gardes à sa botte, vétérans de guerre, représentant, chacun à leur manière, un engrenage plus ou moins explosif d’un plan à plus grande échelle. Nous avons cet ennemi qui manipule les fils de l’extérieur de la prison, beaucoup plus grand et beaucoup plus difficile à concevoir pour les prisonnières : la glaciale et impitoyable MCC qui allie bureaucratie impitoyable et plans juteux d’exploitation du milieu carcéral, incarnée par des personnages aux sourires, aux tailleurs et aux costards toujours de mise. Nous avons donc tous ces antagonistes qui transforment inéluctablement la prison de Litchfield en tragédie à huis clos avec un épisode final implosif.

Et puis, nous avons la célèbre, la charmante, la sémillante et charismatique Judy King ; qui traverse la saison 4 radieuse, confortablement isolée dans une cellule spacieuse, en peignoir ou dans des draps de soie. Dans cette saison qui met au cœur du scénario la lutte pour le pouvoir, c’est finalement Mrs King qui semble toujours sortir son épingle du jeu. Quelques retours sur une antagoniste discrète mais non moins vénéneuse de la prison de Litchfield.

Du pouvoir de l’argent, des privilèges du pouvoir

Judy King est riche et célèbre, et son emprisonnement pour fraude fiscale n’est pas sans rappeler le procès très médiatisé de la businesswoman Martha Stewart. Pour autant, sa punition n’est pas si dure lorsqu’elle obtient une série de privilèges à l’intérieur du pénitencier, miroir des privilèges qu’elle possédait probablement dans sa vie antérieure.

"You are a straight, white man. You don’t get to be the victim, sweetie." Cette phrase, à elle seule, lancée de manière désinvolte à Luscheck, suffit à nous faire comprendre que Judy King comprend en profondeur les luttes d’oppression de race et de genre. Pour autant, cela suffit-il à la placer du côté des opprimé-e-s ? Ses interactions avec les différents personnages de la prison donnent des pistes de réponse.

Sur Yoga, sa colocataire de « cellule privilégiée », choisie pour sa « blancheur », elle exerce un pouvoir de corruption qui mène la spirituelle yogiste à renoncer à son désintéressement, ne pouvant résister au mode de vie si attractif dans un contexte carcéral. Mais cela ne s’arrête pas là. Judy King le revendique : la société n’a de cesse de désexualiser les personnes de son âge, se posant, encore une fois, en victime de l’oppression. Mais sa sexualité devient par la suite une arme destructrice pour Yoga qu’elle arrive à manipuler à l’aide de drogue pour le plaisir d’un plan à trois, Yoga brisant alors son vœu de chasteté. Alors que Yoga se remet avec peine de cette expérience (non consentie !), on aperçoit Judy King, ravie, en peignoir, un journal à la main, ne présentant aucun signe d’empathie envers elle et, bien sûr, aucun remords.

Et puis, il y a les rapports entre Judy King et le « ghetto black » de la prison. Judy King est un personnage dont le racisme est très différent des suprématistes blanches, finalement plus ridicules que dangereuses. Mrs King apprend de ses erreurs (en l’occurrence, un show de marionnettes aux caricatures racistes) et, comprenant très bien les nouvelles règles du jeu du mainstream mondial, elle arrive à retourner la situation, de la prison, en simulant une relation sentimentale avec Cindy, offrant en échange un peu d’argent, si nécessaire à Cindy et ses amies. A travers ce buzz, Judy arrive à redorer son image envers le grand public et à s’attirer les faveurs des détenues noires. Son pouvoir s’exerce donc à travers l’exploitation indirecte des personnes racisé.es qui dévoilera toute son hypocrisie dans les derniers épisodes et à travers sa relation avec Poussey.

Ce qu’elle offre à Poussey avant les derniers épisodes, c’est un peu de ses privilèges, sous la forme d’un job grâce à ses contacts dans le monde de la cuisine. Il est intéressant de remarquer que cette offre sème immédiatement la discorde entre les amantes Poussey et Soso, cette dernière comprenant assez rapidement les germes cyniques et contre-révolutionnaires plantés par Judy dans l’esprit d’une Poussey pourtant pleine de bonne volonté pour réaliser les rêves de leur couple.

Mais lorsque Poussey rencontre un destin tragique, choisissant de soutenir la révolte des détenues et y perdant la vie, Judy King, elle, désirant garder sa réputation et ses privilèges, cède à la panique et opte pour une stratégie cruelle de fuite en avant, refusant de voir tout ce qu’elle pourrait mettre en œuvre pour rendre justice à l’humanité de sa défunte « amie ».

Ce que Judy King incarne, c’est la grande bourgeoisie moderne, la bourgeoisie mainstream, qui a toutes les clés matérielles pour comprendre les rapports d’oppression et les luttes pour le pouvoir (bien plus que les classes inférieures représentées par les autre détenues qui ont pour arme un nationalisme qui sonne creux et contradictoire) mais qui, loin d’utiliser ces clés pour mener la lutte contre l’oppression, ne s’en sert que pour servir ses propres intérêts - jusqu’en prison ! … Rappelant par là même toute l’absurdité d’une justice de classe qui condamne sans conviction et sans effectivité les fraudeurs d’un système par nature crapuleux.

« This place crushes anything good »

Caputo lui-même le dit : la prison transforme en monstre. Mais la prison a-t-elle « changé » Judy King comme elle a transformé un pauvre Bayley un peu paumé en assassin inconsolable ou un détestable Healy en suicidaire raté ? A-t-elle détruit sa vie comme elle a détruit celle de toutes ces détenues que l’on suit depuis maintenant quatre ans ? Finalement, il semblerait que non, et c’est peut-être ce qui questionne le fait que Judy King puisse être « anything good ». Mais peut-être la saison prochaine nuancera, comme savent si bien le faire les scénaristes d’OITNB, ce personnage qui, pour le moment, a à peine évoqué son passé.

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