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Tribune libre

Paris transformé, Le Marais 1900-1980 : de l’îlot insalubre au secteur sauvegardé

Publié le 2 septembre 2016

« Paris transformé » est un ouvrage de l’historienne Isabelle Backouche qui raconte la lente et inéluctable transformation de l’îlot 16 à Paris. Comment un quartier populaire évolue, sous prétexte de lutter contre l’insalubrité, en un quartier réservé à certaines catégories sociales ?

Sylvie Groueff

En 1920, la préfecture programme la rénovation de l’îlot 16 situé au cœur de Paris avec pour objectif de résorber l’insalubrité. L’opération débute dans les années 1940 et se prolonge jusque dans les années 1970-1980. Entretemps grâce à la loi de 1962, l’îlot 16 est intégré au secteur sauvegardé -Le Marais- pour contrer les effets néfastes de la rénovation urbaine en le préservant de la tabula rasa. L’ouvrage d’Isabelle Backouche nous renseigne par le menu sur l’ampleur et les étapes de ce réaménagement, leur évolution sur plusieurs décennies, les procédures mises en place et leurs impacts sur la vie des habitants de ces quartiers populaires. L’auteur appréhende l’histoire de ce morceau de Paris au travers des politiques publiques, des stratégies et discours officiels mis en parallèle avec la narration de luttes d’habitants et de commerçants tentant d’échapper à l’expropriation ou contestant le montant de leur indemnisation. Le temps traversé s’imbrique avec celui de l’occupation allemande, les lois juives (l’absence de certains occupants pour cause de déportation, la fragilité de ceux qui restent sont officiellement considérées comme des facilités pour vider les immeubles à moindre coût), puis les années 1960-1970 voient l’organisation de luttes pour s’opposer aux décisions du pouvoir. Se méfiant de représentations fondées sur « des opérations de communication des pouvoirs publics », Backouche dissèque, analyse ses matériaux pour observer les acteurs « en situation et dans l’action ».

Comment et par quoi se définit l’insalubrité ? Dans les années 1940, où est l’urgence à vider des immeubles pour les démolir sans se préoccuper du relogement des occupants et laisser des secteurs entiers en ruine durant des années ? Le statut d’insalubrité reconnu à l’îlot 16 s’explique-t-il par sa (fausse) réputation d’abriter une population majoritairement juive ? Comment comprendre l’ambition du projet et la faiblesse des budgets alloués ? Pourquoi détruire des immeubles sains sous prétexte qu’ils se situent dans le périmètre dit insalubre ? Comment analyser les décisions contradictoires prises par les responsables mais œuvrant dans des services aux objectifs différents ? Backouche décortique également le rôle des architectes à la recherche de commandes au sortir de la guerre ; les « petits arrangements », les « passe-droits » pour obtenir un logement agréable dans du bâti enfin rénové en plein centre de la capitale ; constate que des documents énoncent crûment la volonté de changer la composition sociale du quartier. Ne serait-ce que pour suivre le fil d’une opération de réaménagement presque au jour le jour, l’ouvrage est passionnant et important. Il l’est davantage encore pour sa leçon de méthodologie historique. En croisant les sources, Backouche tisse une toile pour approcher dans sa globalité, la complexité de l’histoire urbaine. Ne mépriser aucune source, replacer les décisions des acteurs dans le cadre des politiques nationales, cerner toutes les situations qui en résultent et les faire parler entre elles pour comprendre le résultat social et spatial. Cette méthode exigeante Backouche l’affine de livres en livres, Paris transformé s’inscrivant notamment dans la droite ligne de La trace du fleuve. La Seine et Paris et Aménager la ville. Les centres urbains français entre conservation et rénovation (de 1943 à nos jours).

Isabelle Backouche, Paris transformé, Le Marais 1900-1980 : de l’îlot insalubre au secteur sauvegardé, CreaphisEditions, collection Lieux habités, 2016, 435 p, 25 €