Genres et Sexualités

Histoire et leçons des premières années du mouvement LGBTI

Partie 1. Le « Pink Bang » et la rupture de Mai 68 : une répétition générale pour le mouvement LGBTI

Publié le 22 juin 2016

A la sortie de la deuxième Guerre mondiale, l’homosexualité et, par extension, toute forme de non conformité concernant l’orientation sexuelle ou le genre était considérée soit comme une maladie malheureuse, soit comme une dangereuse perversion. Une alliance entre pouvoir médical, médias et Etat maintenait les personnes LGBTI au placard – situation vouée à évoluer avec la crise révolutionnaire de mai 68. Nous entendons revenir dans ce premier article sur quelques éléments de l’histoire du mouvement LGBTI pour en tirer des bilans et interroger le lien entre le mouvement ouvrier et le mouvement LGBTI.

Camille Münzer

Le temps d’un rêve et le thermidor au foyer

Les raisons pour lesquelles il s’est opéré, à une période précise, une rupture profonde entre les organisations syndicales et politiques du mouvement ouvrier et les revendications des personnes LGBTI sont complexes et mériteraient d’être traitées ailleurs de manière plus complète. Il faut tout de même rappeler que cette rupture n’a pas toujours existé, ni n’a toujours été totale, et que le mouvement ouvrier révolutionnaire du début du XXème siècle s’est souvent positionné contre la répression des personnes LGBTI, voire a ouvert des brèches dans le système hétéro-patriarcal.

On peut mentionner le soutien du puissant Parti Social-Démocrate allemand à la fin du XIXème siècle à la campagne pour l’abrogation du paragraphe 175 du Code pénal qui criminalisait l’homosexualité masculine dans le Reich, ou le soutien de quelques unes de ses figures, comme Edouard Bernstein ou August Bebel, à Oscar Wilde pendant son procès.

Mais la Révolution russe de 1917 reste le plus grand exemple d’une percée des droits des LGBTI au cours d’un processus révolutionnaire. Par exemple, le Code du mariage, de la famille et de la tutelle des enfants, adopté en 1918 par le jeune gouvernement soviétique, était une véritable révolution dans la révolution. D’après celui-ci, après la révolution, la famille devait « dépérir » (tout comme l’Etat) et des catégories aussi archaïques que « mari » ou « épouse » deviendraient obsolètes. C’est-à-dire que la famille, une fois les tâches domestiques socialisées, donc privée de sa fonction économique de reproduction de la force de travail, cesserait, tout simplement, d’être une famille. De la même manière, la nouvelle législation soviétique ne reconnaissait plus de crimes contre la « morale ». Pour la jeune URSS, il s’agissait de la législation en matière de genre la plus avancée du monde à cette époque. C’est dans la suite des prises de positions des juristes soviétiques et dans un contexte d’effervescence politique que l’avortement est légalisé en novembre 1920 et l’homosexualité dépénalisée en 1922. Le Parti Bolchevik n’avait pas d’orthodoxie sur la question du genre et les différences sur le nouveau Code étaient débattues publiquement1. La division sexuelle du travail au foyer, les fondements moraux et économiques de la famille et son rôle pendant la transition au socialisme, tout devait être questionné.

Pourtant, la tentative de libération des femmes et des LGBTI n’allait durer que le temps d’un rêve. La réaction stalinienne des années 1930 allait en finir avec les conquêtes que la Révolution russe avait pu donner aux femmes et aux LGBTI dans les limites matérielles d’un Etat arriéré. Dans La révolution trahie, ouvrage dans lequel Trotsky analyse les évolutions économiques, politiques et sociales de l’URSS stalinienne, il parle du « thermidor au foyer » comme extension de la contre-révolution sur le terrain du genre et de la famille. L’homosexualité y est en effet pénalisée en 1933, et l’avortement interdit en 1936. Une politique nataliste est mise en place pour favoriser les naissances. Avortement et homosexualité étaient deux facettes qui, aux yeux de André Gide dans son Retour de l’U.R.S.S., en disaient long sur les inégalités sociales croissantes dans le pays : « La loi récente contre l’avortement a consterné tous ceux que des salaires insuffisants rendaient incapables de fonder un foyer, d’élever une famille. […] Mais que penser, au point de vue marxiste, de [cette loi], plus ancienne, contre les homosexuels, qui, les assimilant à des contre-révolutionnaires (car le non-conformisme est poursuivi jusque dans les questions sexuelles), les condamne à la déportation pour cinq ans avec renouvellement de peine s’ils ne se trouvent pas amendés par l’exil. »2 En vingt ans la politique de genre en URSS allait faire un aller-retour total. L’héritage du sous-développement économique, le poids écrasant de l’économie paysanne, la dévastation de la guerre et la famine allait favoriser le retour en arrière. « On n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne famille, dira Trotsky. Ce n’était pas faute de bonne volonté. Ce n’était pas non plus qu’elle eût une si ferme assise dans les cœurs. […] Par malheur, la société se révéla trop pauvre et trop peu civilisée. Les ressources réelles de l’Etat ne correspondaient pas aux plans et aux intentions du parti communiste. La famille ne peut pas être abolie : il faut la remplacer. L’émancipation véritable de la femme est impossible sur le terrain de la « misère socialisée ». »3

Avec l’argument de la baisse de la natalité, le gouvernement soviétique créera en 1944 l’ordre de la « Gloire Maternelle » pour les femmes qui auront entre sept et neufs enfants, et le titre de « Mère Héroïque » pour celle qui aura plus de dix. Un des principaux objectifs de la bureaucratie stalinienne était de remplacer à peu de frais les services sociaux de l’Etat soviétique par le retour de la famille patriarcale.

L’homophobie stalinienne et les adaptations de l’extrême gauche française

A partir de cette période, le stalinisme, sous ses diverses formes, allait reproduire dans tous les pays du monde les valeurs conservatrices et les préjugés religieux hérités du passé. Le Parti Communiste Français n’allait pas être l’exception car il suivrait de près les évolutions de l’Internationale Communiste en matière de genre. Pourtant, dans ses premières années, le jeune Parti s’était fait connaître par sa défense de la dépénalisation de l’avortement, notamment dans son opposition à la loi de 1920 qui le pénalisait. Il était même allé jusqu’à déposer, en 1932 et en 1933, des propositions de lois pour légaliser l’avortement et autoriser la contraception.

En 1935 le virage est total. Le PCF suit le tournant nataliste et conservateur de l’URSS : les hommes à l’usine, les femmes au foyer. L’Humanité fustige le 21 novembre 1935 le « chaos sexuel », le « dévergondage », apanage de « l’anarchisme individualiste et bourgeois et de la morale petite-bourgeoise égoïste ». Quelques mois plus tard, en octobre 1935, elle déclare que « le premier patriotisme devrait consister à sauver la vie des mères et à assurer de beaux enfants, sains et vigoureux, au pays. »

Si après la Deuxième Guerre mondiale la collaboration est unanimement condamnée, « Travail, Famille, Patrie » seront tout de même des valeurs partagées par les forces politiques qui fondent la Quatrième République4. Au sein du parti on stigmatise l’homosexualité et l’avortement, au nom du « peuple » et de la « nation ». De 1942 jusqu’en 1982, l’homosexualité est condamnée par la loi sur la base d’un décret adopté par Vichy en 1942 repris par une ordonnance en 1945 à la Libération. Si pour l’Etat l’homosexualité est un crime, pour le PCF elle est « une tradition étrangère à la classe ouvrière », un « vice d’aristocrate » ou une « perversion bourgeoise et occidentale ». Le Parti Communiste aura une nouvelle occasion pour affirmer ses valeurs rétrogrades lors du débat sur la contraception en 1956 par la voix de Jeannette Vermeersch, compagne du secrétaire général du Parti Maurice Thorez lorsqu’elle déclarera : « le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, par la révolution sociale, et non par les cliniques d’avortement ».

Qu’en était-il de la gauche non stalinienne ? Les événements de Mai 68 allaient montrer que, malgré ses prises de position anti-staliniennes, elle s’était profondément adaptée au PCF sur tout ce qui ne concernait pas directement les luttes économiques du prolétariat. Une partie du mouvement trotskiste de l’époque militait au sein du PCF pour y mener une politique d’entrisme, ce qui exerçait nécessairement une pression conservatrice sur ses militants qui, le plus souvent par souci de « respectabilité » et de garantie de « sérieux », optaient pour une condamnation de la liberté sexuelle. En bref, peut-être un peu plus tolérants que le PCF, les « groupuscules » de mai 68, qu’ils se réclament du trotskisme ou du maoïsme, n’étaient pas moins réticents à reprendre à leur compte les revendications des personnes LGBTI. Guy Hocquenghem, militant aux Jeunesses Communistes Révolutionnaires, et qui deviendra plus tard une des figures majeures du mouvement LGBTI naissant, face aux « accusations » d’homosexualité, est allé jusqu’à nier publiquement son orientation sexuelle lors d’une réunion publique de son organisation à l’Ecole Normale Supérieure.

Il s’agissait là d’une position paradoxale pour des militants qui se revendiquaient comme les véritables « défenseurs » du léninisme contre sa déformation par le stalinisme. Pourtant, les conceptions défendues par Lénine au sein du Parti Bolchevik sont bien loin de cette forme de réductionnisme économiste, qui réduit la lutte du prolétariat à la seule lutte économique et se désintéresse des questions de genre. Le simple cadre de la lutte économique du prolétariat, disait Lénine, « est trop étroit » pour que celui-ci puisse permettre le développement d’une conscience politique révolutionnaire. Il critiquait les cercles sociaux-démocrates (comme on appelait à l’époque les militants révolutionnaires) qui s’étaient liés aux ouvriers et qui menaient une politique qui dépassait rarement la lutte syndicale au lieu d’élaborer un programme d’action en positif qui s’adresse à l’ensemble des secteurs opprimés de la société : « Le social-démocrate ne doit pas avoir pour idéal le secrétaire de trade-union, mais le tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir, sachant généraliser tous ces faits pour en composer un tableau complet de la violence policière et de l’exploitation capitaliste, sachant profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique et mondiale de la lutte émancipatrice du prolétariat. »5

Rien à voir donc avec l’homophobie mal drapée en économisme de l’extrême gauche française des années 1960 qui voyait aux côtés du PCF un « vice bourgeois » dans l’homosexualité. Quel intérêt auraient pu avoir ces militants à minimiser la lutte contre le patriarcat, voire à reproduire des préjugés sexistes et homophobes dans leurs publications officielles, dans leurs tracts et meetings ? Seulement à ne pas lutter contre leur propre sexisme, leur propre homophobie, celle de leurs organisations et celle présente au sein de la classe ouvrière.

Arcadie et l’homosexualité « respectable »

Dans le contexte politiquement conservateur de la IVème République, du poids encore important de l’éducation religieuse et de l’Eglise catholique, la sexualité était un tabou. De la même manière, en raison de l’homophobie de l’extrême gauche, les personnes LGBTI ne bénéficiaient donc pas de formes d’expressions publiques qui leur auraient permis de dénoncer et de s’organiser contre leur oppression spécifique. Seule l’association Arcadie semblait offrir un débouché politique aux personnes LGBTI, mais la politique de l’association était ressentie souvent comme insuffisante pour les jeunes en voie de radicalisation dans les années 1960.

Arcadie est fondée en 1954 par André Baudry autour d’une revue du même nom en tant qu’association « homophile », terme qui, contrairement à « homosexuel », est sensé ne pas réduire les personnes aux seules relations sexuelles. L’organisation mène une politique de lobbying auprès des autorités politiques et refuse de se voir comme un mouvement militant en même temps qu’elle rejette toute forme de « politisation ». Composée majoritairement d’hommes de classe moyenne et politiquement conservateurs, elle défendait une homosexualité « discrète » et « respectable » qui fasse en sorte que la société reconnaisse l’« homophilie », la dépénalise et que l’on puisse enfin laisser les LGBTI vivre leur « perversion » en toute tranquillité. Un de ses buts était d’attirer à ses cercles de discussion les homosexuels « cultivés et bien placés », susceptibles d’avoir de l’influence dans les cercles du pouvoir. Il fallait, d’après Roger Peyrefitte, une des figures d’Arcadie, donner à l’homosexualité ses lettres de noblesse6. Malgré son ascétisme, la revue Arcadie sera interdite à l’affichage et à la vente aux mineurs dès sa parution.

Dans les publications d’Arcadie il y avait une distinction nette entre une « homosexualité », revendiquée, et un « efféminement », rejeté. Effectivement, les « folles » efféminées, de par leur comportement outrancier et scandaleux, pourraient trop attirer l’attention de la police et des médias. La « folle » était même vue comme un danger pour le projet politique de Arcadie, car ce serait elle qui serait à l’origine de l’amendement Mirguet de juillet 1960 dont la condamnation de l’outrage public à la pudeur inclut l’homosexualité dans les « fléaux sociaux », au même titre que l’alcoolisme et la tuberculose. L’homosexuel d’André Baudry et des arcadiens ne devait pas se faire pointer du doigt, bisexuel « de fait » (il pouvait se marier et avoir des enfants, tout en pratiquant son « homophilie » en dehors du foyer, en toute discrétion), il devait s’intégrer aux normes sociales de la IVème République. Pourtant, avec l’amendement Mirguet, la stratégie d’Arcadie allait souffrir un douloureux revers. La respectabilité n’était plus suffisante face à la répression policière du régime gaulliste. Quant à l’association, elle était tout au plus un refuge pour une élite culturelle homosexuelle.

L’étincelle de Mai 68 et ses limites

On répète aujourd’hui à l’envie que mai 68 a été une révolution sexuelle. Le slogan « jouissez sans entrave » ne s’appliquait finalement pas à tout le monde ?

La Sorbonne est occupée le 13 mai 1968 après une journée massive de grève générale à l’appel de la CGT, la CFDT, FO, la FEN et de l’UNEF. Le mouvement qui était en train de naître en mai allait changer radicalement les formes et le contenu de la contestation sociale. Jusqu’à ce moment, seul le mouvement ouvrier traditionnel et la gauche parlementaire étaient des forces d’opposition au régime gaulliste. Respectueuse des règles du jeu bourgeois, cette gauche suggérait aux dominés que ces règles et ce jeu étaient respectables. Elle imposait au prolétariat une opposition « raisonnable » et « responsable ». Cependant, le mouvement de mai ne contestait pas seulement quelques aspects de la société, mais exprimait un rejet plus profond.

Dans la Sorbonne occupée, Guillaume Charpentier et Joseph Lovett, jeune étudiant américain à Paris, fondent le Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire (CAPR) et rédigent un manifeste manuscrit qui critique ouvertement les organisations comme Arcadie, qu’ils traitent de « vieilles marquises réacs ».

Guillaume Charpentier fait partie des quelques fils d’ouvriers qui ont eu accès aux études supérieures (seulement 10% des étudiants à l’époque). Homosexuel et « fils du peuple », il a l’air d’être une exception par rapport à l’image de l’homosexualité comme « vice bourgeois ». Pour lui, de la même manière qu’il pouvait y avoir des « privilèges de classe », il pouvait y avoir des « privilèges sexuels », le privilège hétérosexuel de pouvoir vivre sa sexualité sans honte, d’échapper aux insultes et aux agressions quasi quotidiennes, mais aussi le privilège d’homosexuels bourgeois d’Arcadie de vivre la sexualité élitiste des événements culturels d’André Baudry. A ce sujet Hocquenghem distinguera une « homosexualité blanche », facile, quotidienne, diurne, d’une « homosexualité noire », dangereuse, sordide et nocturne. A part quelques bars, le lieu de drague de « l’homosexualité noire » jusque dans les années 1970 était les « tasses », les urinoirs collectifs, pour ceux qui, par manque d’argent, ne pouvaient pas assumer leurs désirs de manière plus publique. Elles n’étaient pas fréquentées seulement par des homosexuels : certains s’y rendaient pour « casser du pédé », tandis que la police y faisait des rondes7.

En 1968, Charpentier prépare l’agrégation de lettres. Il est un militant du mouvement, mais il est vite déçu du fait que la prétendue « libération sexuelle » dont parlaient les murs était exclusivement hétérosexuelle. Comme il le dira des années plus tard : « tous les problèmes sont posés sauf celui de l’interdit de l’amour des garçons et l’amour entre personnes de même sexe. Et « notre » problème, alors !? » La fondation du CAPR se fait entièrement à contre-courant par rapport à l’état d’esprit de la mobilisation à la Sorbonne. Son Comité sera vite très isolé politiquement au sein de la Sorbonne, de la même manière que les lesbiennes seront totalement absentes pendant sa courte existence. Pourtant, le manifeste du CAPR contient en germe ce que sera la politique du mouvement LGBTI les années suivantes :

« Le Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire dénonce la restriction des possibilités amoureuses qui sévit en Occident depuis l’avènement du judéo-christianisme. Les exemples de cette répression odieuses ne manquent pas ; vous les avez sous les yeux à chaque instant ; les inscriptions et les dessins dans les chiottes de la Sorbonne et autres ; les passages à tabac d’homosexuels par la police ou par des civils rétrogrades ; la mise en fiche policière, en général, l’attitude de soumission, les yeux de chiens battus, le genre rase-les-murs de l’homosexuel type ; les carrières brisées, l’isolement et la mise au secret qui sont le lot de toutes les minorités érotiques. Pour un glorieux Jean Genet, cent mille pédérastes honteux, condamnés au malheur.

Le C.A.P.R. lance un appel pour que vous, pédérastes, lesbiennes, etc..., preniez conscience de votre droit à exprimer en toute liberté vos options ou vos particularités amoureuses et à promouvoir par votre exemple une véritable libération sexuelle dont les prétendues majorités sexuelles ont tout autant besoin que nous ».

Le manifeste du CAPR collé sur les murs de la Sorbonne posait des questions auxquelles Arcadie ne pouvait pas ou ne voulait pas répondre. Quel avenir était réservé pour ceux qui n’étaient pas un « glorieux Jean Genet » ? Pour les homos des classes populaires ? Que faire face à la répression policière ? Faudra-t-il continuer longtemps à raser les murs ? La société ne nous réserve-t-elle rien d’autre que des « carrières brisées » ?

En mai 68 les murs ont la parole. Sauf pour le CAPR, dont les affiches sont systématiquement arrachées. Le deuxième comité d’occupation de la Sorbonne élu le 17 mai avait chassé les militants situationnistes et était composé majoritairement de maoïstes et de trotskistes, dont Guy Hocquenghem. Celui-ci va rapporter quelques années plus tard que le comité d’occupation s’inquiétait « de la présence d’homosexuels autour des W.C. », car cela pourrait « déconsidérer » le mouvement. Le CAPR organise alors quelques distributions de tracts à l’Odéon, sous les yeux effarés des étudiants et des militants politiques. Comme on l’a déjà dit plus haut, l’homophobie et le sexisme n’étaient pas rares dans les cercles militants, ni dans les amphithéâtres occupés.

Comme le dit Michael Sibalis, la courte vie du CAPR sera le premier de nombreux rendez-vous manqués entre l’extrême gauche et le mouvement LGBTI8. Malgré son isolement et l’absence de continuité, le CAPR restera la première tentative connue en France pour sortir de l’attitude défensive arcadienne pour enfin organiser les personnes LGBTI et transformer leur oppression en combat.

Une répétition générale

Mai 68 allait être aussi une « répétition générale » pour le mouvement des femmes et le mouvement LGBTI. L’existence éphémère du CAPR allait montrer que le « vice bourgeois » de l’homosexualité allait se placer résolument avec la révolte étudiante et ouvrière du même côté de la barricade. L’association des identités LGBTI à la gauche n’allait pas de soi à un moment où la seule voie d’expression pour les minorités de genre et sexuelles était une organisation comme Arcadie qui affichait un profil bourgeois de droite.

Le monolithisme stalinien était ébranlé depuis quelques années. La fin du communisme de droit divin du PCF et la perte de légitimité de l’URSS laissait le champ libre à de nouvelles influences politiques, qu’elles soient marxistes ou non. A cela s’ajoutait le refus de plus en plus répandu de l’ordre bourgeois qui allait favoriser l’émergence des mouvements en dehors des appareils staliniens et des partis politiques d’extrême gauche.

Souvent militants dans des partis d’extrême gauche, plusieurs individus qui avaient alors participé à mai 68 allaient construire des mouvements autonomes radicaux. Leur politique était radicale dans la mesure où elle était profondément anti-institutionnelle et dans la mesure où ces militants pensaient que pour lutter contre l’hétéro-patriarcat une révolution était nécessaire, sans que la méthode soit spécifiée par ailleurs. Il s’agira pour eux de construire aussi des mouvements « autonomes » car les partis dont la plupart étaient issus ne faisaient jusqu’à présent que reproduire en leur sein les préjugés sexistes et homophobes de la société en leur sein. Notre prochain article sera l’occasion de revenir sur la brève histoire de l’explosion militante des années postérieures à mai 68 et l’héritage politique de ces mouvements.


1- Goldman Wendy Z., Women, the State and Revolution. Soviet Family Policy Social Life, 1917-1936, Cambridge University Press, 1993, p. 5. Voir à ce propos l’interview de l’auteure : http://www.revolutionpermanente.fr/Les-femmes-les-bolcheviks-et-la-revolution

2- Gide André, Retour de l’U.R.S.S., Gallimard, 1936, p. 57.

3- Trotsky Léon, La révolution trahie, Les Editions de Minuit, 1963, p. 100.

4- Wieviorka Annette, Maurice et Jeannette. Biographie du couple Thorez, Fayard, 2010, p. 569.

5- Lénine, Que faire ?, 1902, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200o.htm

6- Martel Frédéric, Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, 1996, p. 101.

7- Martel, 1996, p. 126.

8- Michael Sibalis, « Mai 68 : le Comité d’Action Pédérastique Révolutionnaire occupe la Sorbonne », Genre, sexualité société, 10, Automne 2013.

partager

Mots-clés