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Politique

Violence (sociale) et Education Nationale

#Pasdevague ? Mais en réalité, c’est déjà la tempête

Le hashtag a enclenché des réactions partout, délivrant la parole des professeurs pour ce qui concerne leurs conditions de travail et les atermoiements délibérés des administrations face à des situations difficiles – injonctions rectorales obligent. Le ministère répond « sécurité », ravi, au fond, de pouvoir transporter la logique sécuritaire au sein même des bahuts et de pouvoir utiliser un cas concret pour pointer du doigt, une fois de plus, les élèves des quartiers populaires.

Le travail des profs par temps de grosse tempête sociale

Les profs se plaignent que leurs conditions de travail soient de plus en plus difficiles : classes surchargées, manque de personnels, matériels parfois vétustes ou inutilisables – tout cela dans les établissements qui accueillent les élèves déjà en difficultés sociales, économiques, familiales. Dans une même académie, en dépit de « l’égalité » affichée de tous les élèves à l’Education Nationale, les différences sociales sont aussi des différences bien concrètes, qui apparaissent dans la réfection des murs, le matériel informatique ou encore l’équipement en vidéo-projecteurs ou matériel de sport. Une fois encore, et tout juste sorti, le rapport du Cnesco vient le rappeler : dans les collèges d’Ile-de-France, les inégalités, y compris en termes de conditions de travail (stabilité des équipes enseignantes, usage des contractuels, résultats au brevet) sont flagrantes entre les établissements défavorisés et des zones privilégiées.

Autrement dit, beaucoup de profs dans ces quartiers défavorisés font ce qu’ils peuvent avec le peu qu’on leur offre pour faire leur travail – et la responsabilité est à chercher du côté du Ministère, pas chez les élèves. Mais les voilà collectivement accusés de violence et de manque de respect, ces élèves des quartiers. Bien sûr qu’il y a de la violence, et si elle touche en premier lieu les élèves eux-mêmes hors des murs ou aux abords des établissements – voir le cas des violences interquartiers à Paris, en Seine-Saint-Denis ou dans le Val d’Oise, avec la mort de 4 adolescents depuis le début de l’année – elle vise aussi régulièrement les personnels des établissements scolaires. Mais qui est responsable d’une telle situation ? Qui a accompagné la fabrication de zones de relégation et de ghettoïsation, qui génère de la précarité, de la pauvreté, qui couvre les contrôles au faciès et les violences policières meurtrières des jeunes de ces quartiers ? De cela aussi, sont-ils responsables ?

Les profs le savent, dans ces établissements, qu’ils ont en face d’eux des gamins que beaucoup de choses ont déjà bien abîmés et que les difficultés viennent non pas des profs ou des gamins eux-mêmes mais de la construction, sur plusieurs générations, d’une société profondément inégalitaire et dont la violence sociale concerne des jeunes de plus en plus tôt. Les profs le savent, et ils font ce qu’ils peuvent pour aller à contre-courant d’une tendance lourde, celle-là même qui fait le fond politique de tous les gouvernements sur les trente dernières années.

Une responsabilité politique

Jean-Michel Blanquer a beau jeu de se pencher sur la situation, et d’y répondre avec le même discours sécuritaire que pour tous les phénomènes où la violence sociale s’exacerbe et répond à une société qui tolère la pauvreté lorsqu’elle reste disciplinée et silencieuse. Mais faut-il rappeler que si l’école ne peut plus faire le même travail qu’avant, et si parfois elle ne parvient même pas à faire son travail, c’est surtout parce que socialement, les élèves des quartiers populaires font face non seulement à des difficultés économiques de plus en plus tôt, mais cumulent avec ça les discriminations et le mépris social des institutions elles-mêmes. Il suffit de se souvenir de la harangue de Sarkozy sur la dalle d’Argenteuil, lorsqu’il parlait de « nettoyer la racaille au karsher ». De quelle autre catégorie sociale parle-t-on de cette façon-là ? On tolère donc que les jeunes des quartiers soient montrés du doigt, stigmatisés, y compris par les plus hauts représentants de l’Etat ? N’est-ce pas une manière bien commode de fabriquer la violence qu’ensuite on dénonce et on blâme ?

Alors, on veut maintenant nous faire croire que le problème vient que les jeunes s’attaquent à l’école et à leurs professeurs : mais les gouvernements ne s’attaquent-ils pas eux aussi aux profs, et avec une efficacité ministérielle qui est sans rapport avec la violence des élèves ? C’est que l’Education Nationale déplaît à la classe bourgeoise : une institution qui permet gratuitement à tous d’accéder au savoir, d’apprendre à lire, à écrire, à compter, à décrypter le monde, à connaître l’histoire, à analyser les choix économiques. A-t-on vraiment besoin que ceux que tout destine à la précarité et au chômage sachent tout ça ? A-t-on besoin qu’ils fassent l’expérience de niveaux de langue différents, qu’ils apprennent des langues étrangères, qu’ils sachent se débrouiller face à des discours politiques ? Lorsque l’université elle-même se ferme aux classes populaires, l’Education nationale est une épine dans le pied de l’entreprise de domination idéologique : rendre les esprits capables de critique et de pensée organisée, mieux vaut réserver ça aux futurs dominants plutôt qu’à ceux qui versent dans l’indiscipline et le soupçon porté aux choix de société.

Une école de l’élite

Le projet tient en deux temps : d’abord, rendre le travail quasi impossible dans les établissements publics, non seulement en attaquant les conditions de travail mais en oeuvrant autant que possible à l’accumulation des inégalités et des discriminations dans les mêmes zones. Ensuite, présenter un projet de destruction définitive de l’Education Nationale, notamment en proposant des formations au financement des entreprises – donc, en privatisant – en prenant argument des difficultés délibérément fabriquées par les politiques du gouvernement.

Cela ne concerne, évidemment, que la classe sociale dont l’école est le principal moyen d’accès à l’apprentissage et à la connaissance : qu’on se rassure, ceux à qui le capital social, culturel et économique le permet arriveront toujours à faire des études et dans de bonnes conditions. A ce titre, l’éducation nationale est un puissant instrument de domination, et fait l’objet d’un projet de réforme (CAP 22, réforme des filières professionnelles dont on réduit à peau de chagrin les enseignements de culture générale, réforme du lycée et Parcoursup) qui accentuera de plus en plus la pesanteur sociale et culturelle sur les classes populaires.

Une réponse disciplinaire est une chose, et les profs en ont parfois besoin. Les injonctions rectorales faites aux chefs d’établissement d’en faire le moins possible révèlent le degré de volontarisme ministériel dans le pourrissement des conditions d’exercice.

Mais c’est surtout une contre-attaque politique qui est nécessaire, car les élèves ont peut-être changé, mais c’est surtout la société dans son ensemble qui maltraite à grande échelle et institutionnalise une discrimination sociale violente. Et cette société, c’est Blanquer, Macron et toute la bande de « racailles » bien nées qui en sont responsables.




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