Genres et Sexualités

Violences faites aux femmes

Patriarcat, crime et châtiment

Publié le 8 août 2016

Andrea D’Atri
traduit par Mar Martin
Publié initialement dans Ideas de Izquierda, Numéro 31, juillet 2016

La recherche légitime de justice face aux crimes de haine, comme les féminicides, conduit paradoxalement à limiter la définition de violence patriarcale à l’étroitesse du registre juridique établi dans le système pénal. Le Droit nous laisse en réalité impuissant.e., car la recherche des moyens pour éliminer l’oppression est limitée aux mêmes instruments que ceux qui la légitiment et la reproduisent.

Sur l’écran, une image en noir et blanc des médias des années 60. Une jeune femme s’adresse à l’assemblée réunie dans la Mairie de New-York. La caméra la fixe, elle déclare alors avec force : "Je représente ce grand groupe de femmes de classe moyenne qui ont accès à toutes ces commodités et convenances de la vie. De ce fait, je les ai prises ; mais je les ai abandonnées, et, à la place, j’ai décidé de dédier mon temps à la lutte pour l’égalité de genre."

Elle, c’est Jaqui Ceballos, une des premières militantes féministes de l’Organisation nationale des femmes des Etats-Unis. Près d’un demi-siècle plus tard, interviewée pour le documentaire Ella es hermosa cuando está enojada ("Elle est belle quand elle est en colère"), elle se souvient toujours de cette époque. Face à une deuxième caméra, elle partage cette autre expérience vibrante de sa jeunesse.

"Une amie m’avait donné le livre de Betty Friedman, La mystique de la Féminité. Encore aujourd’hui il me fait pleurer. Ce livre m’a beaucoup impactée. C’était le bon moment. Je l’ai lu d’une traite le soir-même et j’ai compris : ce n’était pas lui, ce n’était pas moi, c’était la société [1]"

"Ce n’était pas lui, ce n’était pas moi, c’était la société" : ceci est la synthèse la plus précise de ce que le féminisme de la seconde vague a su révéler, conceptualiser et transformer en étendard et programme de lutte. Ce n’était pas les « lui » et les « elle » particuliers, unis par la violence restreinte au cadre privé ; c’était un schéma qui se reproduisait dans d’infinis témoignages individuels, démontrant que la singularité de cette expérience renfermait, dialectiquement, son caractère structurel réel. Le féminisme de la seconde vague a su comprendre que ce qui était considéré comme « naturel » était la cristallisation de processus socio-historiques complexes. C’est de ce point de départ qu’il a pu établir l’idée selon laquelle ce qui est « personnel » est en réalité « politique ».

Ensuite, le patriarcat fut conceptualisé de différentes manières. Pour les féministes radicales, qui considèrent la société divisée en classes sexuelles, la base de l’oppression de la classe des femmes se trouve dans l’appropriation et le contrôle de leur capacité reproductive, au profit de la classe sexuelle dominante des hommes. Pour les féministes matérialistes, pour qui les hommes et les femmes constituent deux classes sociales antagoniques, le mode de production capitaliste coexiste avec le mode de production domestique, où la classe des hommes exploite le travail non-rémunéré de la classe des femmes et s’approprie sa production. De leur côté, les féministes socialistes élaborèrent également leur propre conceptualisation du patriarcat et de l’oppression des femmes et, utilisant la méthode du matérialisme historique et les élaborations de Marx et Engels, établirent leurs origines dans les premières sociétés de classe - définies en fonction de la propriété privée des moyens de production des classes dominantes, exploiteuses, et de l’autre côté, les classes exploitées. Elles soulignèrent également leur relation inextricable avec le mode de production capitaliste, dans lequel le travail domestique joue un rôle fondamental pour la reproduction gratuite de la force de travail. Nous n’approfondirons pas ici les différences existant entre ces divers courants de pensée ; nous signalerons seulement que, malgré elles, elles s’accordent toutes sur le caractère structurel qu’acquiert cette oppression dans les sociétés contemporaines [2]. Dans ce cadre, cela a permis de visibiliser le fait que la violence contre les femmes n’était pas un phénomène exceptionnel, qui trouverait son origine dans le dérapage ou la pathologie d’un individu isolé. La violence contre les femmes a cessé d’être un tabou, tu grâce aux quatre murs du foyer, pour sortir au grand jour en tant qu’instrument servant à discipliner, intimider et contraindre les femmes, maintenant le statu quo de l’ordre social patriarcal auquel elles sont subordonnées.

Non seulement le patriarcat, mais également le colonialisme, le racisme et l’hétérosexisme furent questionnés comme systèmes de domination (et du même coup, de violence), dans une période de grande radicalisation sociale et politique des masses dans les deux hémisphères, qui se levaient contre l’exploitation capitaliste et l’oppression exercées par la bureaucratie stalinienne dans les Etats ouvriers d’Europe de l’Est. Mais cette étape de radicalisation, dans un processus que nous ne développerons pas ici, fut vaincue et déviée [3]. Et, comme on le signalait dans un autre numéro de IdZ,
"… alors que l’individualisme s’imposait globalement, par le biais de politiques économiques qui poussaient des millions de personnes à émigrer, qui mettaient en place la fragmentation et la délocalisation de la classe ouvrière, le féminisme fut écarté chaque fois plus de tout projet d’émancipation collective, se repliant sur des discours toujours plus individualistes [4]."

Le politique, c’est personnel ?

L’idée d’émancipation fut majoritairement abandonnée et remplacée par une stratégie de réformes progressives et d’acquisition de droits. L’organisation et la lutte politique, dénonçant l’Etat en tant que reproducteur et force de légitimation de l’oppression des femmes, furent remplacées, en grande partie, par le lobbying des fondations privées et l’incorporation aux institutions mêmes du régime politique pour tenter de le modifier « de l’intérieur ». La critique radicale du capitalisme se métamorphosa en une quête d’élargissement de la citoyenneté dans les démocraties capitalistes dégradées, qui n’ont pourtant rien à offrir pour pallier l’aggravation des conditions de vie des masses. L’ordre social et moral fondé sur les relations de production capitalistes fut séparé de cette exploitation du travail humain qui le sous-entend. Le féminisme hégémonique durant les décennies de libéralisme est celui qui s’est replié sur la lutte pour la reconnaissance des droits, sur le terrain de « l’Etat démocratique » - un Etat apparemment dégenré et neutre face à la division de classes. Et de ce même Etat, qui n’est pas neutre, mais bourgeois, qui est garant de la violence de l’exploitation salariale au profit de la classe dominante et qui se fonde sur la protection de sa propriété privée moyennant le monopole de la violence, on exigerait alors qu’il reconnaisse les abus commis contre les femmes et punisse leurs auteurs.

C’est ainsi que le féminisme obtint que le viol au sein d’un couple marié soit reconnu comme une violence et non un droit du conjoint ; que l’abus sexuel est une violence et non une coutume culturelle ; que le harcèlement de rue est une violence et non une offense sans importance. Le féminisme a mis à nu le fait que l’oppression des femmes consiste, précisément, en la naturalisation de cette subordination sexuelle ou de genre, qui se perpétue dans le domaine de la vie privée et qui, pour cette raison, est passée sous silence. Qu’entre les sexes ou les genres il n’y a pas seulement des différences mais surtout, fondamentalement, des hiérarchies. Ou plus précisément, que l’oppression des femmes consiste en la hiérarchisation des ces différences. Mais, paradoxalement, en exigeant la reconnaissance de ces formes de violences par le système pénal, on obtint un résultat inverse à ce qui était recherché. Car, même si l’incrimination de ces actes a permis de visibiliser les souffrances des femmes, le système pénal se base sur l’attribution de responsabilités individuelles à la cause des dommages. Par conséquent, de ce point de vue, l’oppression sexuelle ou de genre ne peut pas constituer un dommage ou un délit passible d’être puni par le droit pénal. Judiciariser l’oppression patriarcale a restreint sa définition, limitant les portées de la punition à une série de conduites incriminées aux quelques individus rendus responsables, isolément.

Deux activistes (et avocates) signalèrent ces limites lors d’un colloque sur la violence sexiste : "La violence contre les femmes est inscrite dans les relations de domination patriarcale. Ces relations patriarcales sont basées sur la domination des hommes hétérosexuels adultes sur les femmes et les enfants. La violence est constitutive de toute politique d’oppression et sert, dans le cas de l’oppression de genre, à réaffirmer la position d’infériorité sociale et sexuelle des femmes. On ne parle pas de problèmes isolés, de pathologies individuelles, de personnes inadaptées, comme le déclarent les conceptions idéologiques hégémoniques. On parle d’une question structurelle, constitutive de la domination. La fin de cette violence ne pourra pas être l’oeuvre de quelques réformes légales, accompagnées d’une touche d’assistancialisme, et d’une pincée de psychothérapie, mais bien d’un changement à la racine des relations du pouvoir patriarcal." [5]

Et elles ne sont pas les seules. Comme le soulignent bien Bengali et Bodelón, "l’affirmation selon laquelle des changements juridiques déterminés pourraient avoir une portée limitée, et plutôt constituer de nouvelles formes de légitimation de l’Etat capitaliste contemporain qu’apporter des changements sociaux émancipateurs, est reconnue dans de nombreuses analyses féministes". [6].
Néanmoins, ce ne sont pas ces approches qui prévalurent mais d’autres qui, comme le disent les auteurs, proposent que "la solution d’un problème général de la société répond à un système particulier, lequel devrait se réglementer tout en étant partie du tout. Ceci est la meilleure expression du paradoxe : le droit devrait, mais ne peut pas, garantir l’égalité" [7].

L’incapacité du réformisme

Bien qu’elles incarnent un rapport de force engendré par la lutte et la mobilisation des femmes contre l’oppression, l’incrimination via le système pénal et la mise en place de peines ne peuvent pour autant pas faire plus qu’atténuer - à peine et sur des cas particuliers - les conséquences de la violence patriarcale. La mise en place et l’augmentation des peines ou des sanctions exemplaires, que l’on espérait voir agir non seulement comme réponse pour la victime mais également comme politique de prévention de futurs comportements criminels, se révélèrent inefficaces pour mettre fin à la violence patriarcale qui continue d’être perpétrée, étant structurelle des sociétés de classe. En Argentine, depuis décembre 2012 et la promulgation de la loi 26.791, le Code Pénal établit que "s’imposera la réclusion à perpétuité ou la prison à perpétuité à celui qui battra (…) une femme, lorsque l’acte a été commis par un homme et implique une violence de genre" [8].

Pourtant, les statistiques des féminicides dénombrent encore l’effrayante moyenne d’une femme assassinée toutes les 30 heures. Les chiffres que l’on possédait des années précédant la promulgation de la loi sont de 208 féminicides en 2008, 231 en 2009, 260 en 2010, 281 en 2011 et 255 en 2012. Après l’entrée du féminicide dans le Code Pénal, on constata - contrairement aux espérances - une légère augmentation des crimes contre les femmes : 295 féminicides en 2013, 277 en 2014 et 286 en 2015.

Les mobilisations frappantes et massives qui se sont tenues en Argentine sous la bannière de #NiUnaMenos sont la meilleure démonstration du fait que la Justice, qui navigue entre les cadavres des femmes, est une justice insuffisante par définition, en plus d’être bien trop lente. La famille et l’entourage de la victime savent bien que, face à de telles tragédies personnelles, la soif de justice est immense. Mais leurs témoignages alertent souvent sur les limites de sa portée. Plus d’une fois nous avons entendu leurs déclarations dans les médias, déclarant des choses comme : « nous sommes satisfaits de la condamnation, mais cela ne nous rendra pas notre fille (ou amie ou mère ou soeur) ». La judiciarisation de la lutte contre l’oppression patriarcale nous amène à débattre des peines et sanctions que méritent les féminicides, quand la violence a déjà frappé.

Accompagner l’exigence de justice pour les victimes de féminicides, exiger de l’Etat la mise en place de politiques de prise en charge intégrale des victimes de violences avant qu’elles deviennent fatales, exiger que des droits élémentaires dont sont aujourd’hui privées les femmes au sein des démocraties capitalistes contemporaines soient insérés dans la législation, tout cela relève d’une lutte légitime pour rendre la vie de millions de femmes la moins insupportable possible. A ce propos, les députés nationaux du PTS/Front d’extrême-gauche (Argentine), Nicolás del Caño et Myriam Bregman, ont présenté un projet de loi, le Plan National d’Urgence contre la Violence faite aux Femmes, en juin 2015, qui établit un régime d’allocations aux victimes, la création de refuges transitoires et un plan de construction de logements, de congés professionnels, de congés et de pause éducatifs, la création d’équipements interdisciplinaires pour la prévention, la prise en charge et l’assistance aux victimes, etc. Mais constituer ces revendications comme objectif unique et fin en soi de la lutte conduit le féminisme à sa situation actuelle d’impuissance, dans laquelle la violence patriarcale augmente et acquiert de nouvelles et monstrueuses formes façonnées par le capitalisme. La transformation de la prostitution en une gigantesque industrie, la facilitation du trafic de femmes et jeunes filles prenant la forme de réseaux de traites de personnes, les massacres ignorés de centaines de femmes dans différentes régions du monde, les conditions de paupérisation et de surexploitation de millions de femmes sur le marché du travail dans les dernières décennies, les féminicides pourtant largement évitables causés par les Etats où l’interruption volontaire de grossesse reste aujourd’hui encore interdite, etc., sont autant de démonstrations brutales du fait que limiter la lutte pour l’émancipation à l’acquisition de droits et à la recherche de sanctions de la part du même Etat au travers duquel les classes dominantes exercent leur domination sur les larges masses, conduit à l’impuissance, au découragement et au désespoir.

C’est une stratégie qui a été élaborée au cours des décennies qui ont vu la défaite du mouvement de masse, obscurcissant ainsi l’horizon d’un changement révolutionnaire de la société capitaliste. Mais c’est une perspective qui doit être reconsidérée si réellement, comme on le scande lors des mobilisations, #VivasNosQueremos [#NousNousVoulonsVivantes].