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Interview depuis le premier port pétrolier de France, aujourd’hui à l’arrêt

Patrick, en grève à la CIM, port pétrolier du Havre : « Le but, c’est de faire sauter cette loi »

Publié le 27 mai 2016

Patrick Colibert, dit « Coco », est délégué du personnel à la CIM (Compagnie Industrielle Maritime), le port pétrolier du Havre, après avoir été plusieurs années délégué syndical CGT. Interviewé à l’issue de l’AG interprofessionnelle qui s’est réunie après la manifestation du 26 mai, il fait le point sur la grève en cours à la CIM.

Propos recueillis par Flora Carpentier

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Tu peux nous raconter quelle est la situation à la CIM aujourd’hui ?

La CIM c’est le port pétrolier du Havre, le premier de France, et troisième dépôt d’Europe. Le but du jeu avec cette loi, c’est de la faire sauter. Donc on a décidé que plus rien ne sortirait des cuves de la CIM. A la CIM, il n’y a pas de camion, ce n’est pas comme les petits dépôts, c’est des gros bateaux. Et en ce moment, tout est débranché, tout est à l’arrêt. A l’intérieur de l’entreprise, il n’y a que des grévistes, qui assurent le POI, le Plan Obligatoire d’Intervention en cas de feu, en accord avec notre direction. A l’heure actuelle, tout est bloqué. Chez Total, ils sont en grève, ils n’ont plus rien à raffiner.

A la raffinerie ExxonMobil, qui ne peut pas se mettre en grève parce que c’est la CFDT qui est là-bas, il ne leur reste plus que deux jours de capacité à raffiner. Nous le but du jeu c’est de ne plus les alimenter, pour qu’ils ferment la raffinerie. Comme ça ils vont comprendre qu’il faut qu’ils nous rejoignent dans la lutte. On nous dit que la CFDT c’est le premier syndicat de France mais pour moi, quand un syndicat est d’accord avec le gouvernement, ce n’est plus du syndicalisme. Le syndicalisme, c’est d’abord les ouvriers, nos intérêts à nous, améliorer la société.

Voilà où en est la CIM aujourd’hui. On est sur un point stratégique puisqu’on est sur une zone d’activité restreinte, c’est-à-dire que pour passer à la CIM, il faut des badges. Là-bas, c’est le territoire des dockers, du port autonome, et le nôtre. On a décidé de faire des grèves calmes, parce qu’il ne faut pas mettre le feu aux bacs. Parce qu’en face il y a la population du Havre, et nous on assure leur sécurité.

A la CIM, il y a 290 salariés dont 195 ouvriers, et on est à 87% de taux de syndicalisme. Il n’y a que la CGT, et on en est fiers.

Vous avez subi des coups de pressions de la part de la police ?

On a eu la pression parce qu’il y a eu Fos-sur-Mer qui s’est fait dégager par la police. On croyait que ça allait être pareil au Havre, mais en même temps chez nous il n’y a pas de camions. Tout passe par pipeline. Donc même s’ils viennent nous dégager, de toute façon ça sera pour faire rentrer qui ? Des non-grévistes ? Si des non-grévistes rentrent, nous on rentre. Et tôt ou tard il va bien falloir qu’on retravaille ensemble. Donc ils ne touchent pas à notre outil de travail. Nous, M. Valls disait qu’il voulait nous réquisitionner alors qu’ils n’ont pas le droit. L’OIT, l’Office International du Travail, qui a condamné la France en 2010, parce qu’ils voulaient nous réquisitionner.

Vous êtes soutenus ?

Déjà il y a les dockers, on est sur leur site, et avec les dockers il n’y a pas de problème, ils nous soutiennent, le port autonome aussi, et tous les syndicats du Havre. Le soutien, c’est pour le moral, ils viennent nous voir, c’est festif, les gens passent, c’est impeccable. Il y a eu les dockers, Air France et des tas d’usines qui sont venus nous soutenir. S’il y a de la baston, ça ne sera pas de notre faute, ça sera les forces de police qu’ils nous auront envoyées.

Quand les grévistes sont qualifiés de « preneurs d’otages », qu’as-tu envie de répondre ?

Aujourd’hui, on est en dictature, donc c’est normal que la population se défende. Nous il est hors de question de prendre les gens en otage. Ceux qui ne sont pas contents avec la bagnole, ils n’ont qu’à descendre, ils viennent avec nous et ça ne durera pas longtemps. Je ne sais pas où sont les 5 millions de chômeurs, ils devraient être avec nous, parce qu’avec 5 millions de chômeurs dans les rues ça changerait les choses.

Tu penses qu’il est possible de gagner aujourd’hui ?

Oui, parce qu’il y a des précédents. Le CPE par exemple, ils l’avaient passé avec le 49.3 et on l’a viré. En 1995, on a gagné aussi. En 2010, on n’a pas gagné parce notre centrale, la CGT de M. Thibault, a repoussé de jour en jour l’idée d’une grève nationale. Il ne l’a pas fait mais nous on en a tiré les conséquences. Chez nous, les gens ont vu comment on menait une grève et on a gagné énormément de syndiqués. Dans toute défaite, il faut tirer des leçons. Aujourd’hui, les anciens sont partis, on n’a que des jeunes et on a 95% de grévistes.

On ira loin, ça c’est clair. Nous le but du jeu, c’est pas la grève, c’est d’enlever cette loi qui va mettre des millions de gens au chômage. Nous ce qu’on veut, c’est avoir un avenir pour nos enfants. J’arrive à 60 ans, je pourrais partir à la retraite en me disant que je suis tranquille. Mais j’ai pas envie de voir mes enfants dans 7 mois qui n’auront rien à manger et que je devrai nourrir. Je travaille pour avoir une retraite tranquille, pas pour avoir tout le monde chez moi.