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Politique

A propos du clip de Nick Conrad

Pendre ou ne pas pendre. Telle est la question ?

Peut-on condamner quelqu’un pour avoir chanté ce que d’autres ont fait et d’autres, encore, ont subi ? C’est le cas, apparemment, de « Pendez Les Blancs » (PLB), la vidéo-choc du rappeur Nick Conrad, accusé à l’unanimité par les forces politiques, toutes couleurs confondues (ou presque), d’être l’expression intolérable d’un « racisme anti-blancs ».

Crédit photo : Django Unchained de Quentin Tarantino, 2012

De quoi « Pendez les Blancs » est-il le nom ? D’un clip de 9 minutes du rappeur afro-français Nick Conrad, tourné à Noisy-le-Grand, lancé le 17 septembre dans la confidentialité la plus totale et qui, depuis deux jours, ne cesse de faire discuter et divise l’opinion autour de « la ligne de partage des couleurs » et des frontières de la parole révoltée. Le clip, ce jeudi, a été censuré et enlevé de la toile.

Scènes de torture, injonctions à prendre les armes contre les Blancs (bébés dans les crèches inclus), "Black power" qui s’exprime dans l’humiliation du "White man", PLB est, selon son auteur, qui se défend d’être raciste, une fiction qui aurait été malheureusement saisie au premier degré et donc mécomprise.

Une fiction toute particulière, néanmoins, dans la mesure où elle raconte une histoire vraie, selon Conrad, à savoir celle des abus subis pendant des siècles par les populations noires. Sa transposition viserait donc à renverser les rôles et par, le biais d’un « effet miroir », à mettre en scène et en musique la parabole de la domination raciale dans le but principal « d’épater le Blanc ».

Pourtant l’épatement s’est retourné contre Conrad à coup d’accusations et de plaintes. Bruno Retailleau, le très filloniste sénateur LR, qui a été le premier à s’égosiller à propos du clip, ce mercredi, avec le lepéniste Gilbert Collard, dénonce « une provocation au crime ». La maire LR de Noisy-le-Grand, Brigitte Marsigny, parle d’incitation à la haine et a assuré avoir porté plainte contre le rappeur qui aurait fait de la mauvaise presse à sa commune. La LICRA, en la personne de son vice-président, Antoine Spire, considère qu’il s’agit d’un « appel au meurtre d’une violence inouïe ». Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, dénonce quant à lui « sans réserve ces propos abjects et ces attaques ignominieuses » et appelle ses services au retrait sans délai des contenus diffusés en attendant que l’autorité judiciaire donne « les suites appropriées à ces odieux appels à la haine ». La DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT), rattachée à Matignon, a affirmé avoir saisi le Procureur de Paris pour « incitation à la haine raciale ». Le parquet de Paris a donc ouvert une enquête

De Marine Le Pen à Jean Luc Mélenchon (qui s’adresse à Conrad sur Twitter en lui disant que « tous les racistes, toutes les haines communautaristes sont nos ennemis. Aucun appel au meurtre ne doit rester impuni ! En France, le racisme n’est pas une opinion mais un délit ! »), tout le monde déteste le racisme. Notamment ce racisme que les médias ont pris l’habitude d’appeler « antiblanc », une définition que nombre d’antiracistes récusent à juste titre. La question est loin d’être banale bien qu’elle soit constamment banalisée et parfois même tournée en dérision.

Il ne s’agit pas, en effet pas de nier la possibilité factuelle que des Noirs puissent nourrir du ressentiment violent voire même de la haine à l’égard des Blancs. Mais il s’agit de préserver le mot racisme et sa généalogie absolument moderne.

Terme récent qui apparaît en Europe pour la première fois dans la période de l’Entre-deux-guerres, le mot fait son entrée dans le Larousse en 1932 comme le rappelle Michel Wieviorka dans Le racisme, une introduction. Il ne devient courant qu’au cours de l’Après-guerre. Son histoire, néanmoins, remonte à bien avant, avant même l’un des piliers de l’idéologie raciste dix-neuvièmiste, L’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau, publié en 1853. En dépit de ses multiples et diverses déclinaisons, cette histoire du racisme maintient au cours des siècles un trait commun fondamental : elle est (définition minimale et susceptible d’être articulée davantage), l’histoire des pratiques inhumaines perpétrées systématiquement par l’Homme Blanc par soif de conquête et de domination à l’égard de populations non-blanches, donc « racisées ».

Un racisme anti-blanc, à proprement parler, ne pourrait être qu’une contradiction en termes. On songera, en ce sens, à la définition, souvent citée de l’écrivain et militant anticolonialiste Albert Memmi qui dans son essai de 1982 Le racisme. Description, définition, traitement décrit ce dernier phénomène comme un « racisme édenté », un racisme des dominés et des impuissants qui n’est pas assimilable au racisme par excellence et qui n’est pas du racisme à l’envers.

Que dire, cependant, du droit au renversement fictif défendu et revendiqué par Conrad à propos de son clip ? Le problème du renversement opéré par PLB est qu’il vire au divertissement (le rap pour le rap) et même à la diversion, risquant ainsi de détourner du problème. Parce que si une pendaison peut bien être évoquée pour en ressusciter d’autres, qu’il s’agisse des lynchages des esclavagistes auxquels se réfère Django Unchained (2012), avec un Jammie Foxx pendu par les pieds à la fin du film, ou que Spike Lee nous rappelle plus récemment dans Blackklansman, il est également vrai que « pendre les Blancs » ne saurait devenir le nouveau mot d’ordre du mouvement antiraciste. Les « âmes du peuple noir » si chères à W.E.B. Dubois valent mieux que cela.




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