Notre classe

Témoignage d’un médecin

Personnel hospitalier. Après les attentats, la reconnaissance doit aller au-delà des mots

Publié le 17 novembre 2015

« Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. » Extrait du Serment d’Hippocrate

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C’est la deuxième phrase prononcée par les médecins au commencement de leur exercice, à valeur de serment. C’est la première pensée de tout soignant face à un patient. Et l’extraordinaire mobilisation du personnel hospitalier, soignant ou administratif, dans le cadre du « plan blanc » déclenché à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) après les attentats du 13 novembre, en a été l’illustration parfaite, permettant la prise en charge de 433 patients à ce jour. La plupart se sont présentés spontanément, les autres ont été réquisitionnés, tous ont travaillé sans relâche, faisant face à un afflux de patients largement supérieur à la norme et porteurs de blessures inhabituelles. Et ce malgré la fatigue pesant sur un personnel déjà surchargé de travail et aux conditions d’exercice dégradées par les politiques austéritaires s’abattant sur le système de santé depuis de nombreuses années déjà.

A mon admiration pour mes collègues, à mon désemparement après les attaques, s’ajoute de la colère, une colère sourde qui ne me quitte pas depuis mes débuts à l’hôpital et qui ne fait que croître depuis ce week-end. J’ai choisi, comme l’ensemble des agents hospitaliers, mon métier par vocation. A l’hôpital, on nous demande de faire des patients notre « premier souci », et nous en faisons notre priorité, laissant nos besoins de côté. Personne ne compte ses heures pour faire face au sous-effectif permanent. Pour le personnel paramédical, ce sont des heures supplémentaires jamais récupérées qui s’accumulent sur des comptes épargne-temps, pour les médecins, des journées à rallonge, des astreintes le week-end, et des gardes aux urgences qui viennent s’ajouter au « service normal », la nuit en semaine après avoir passé la journée dans son service, ou 24 heures le week-end. Vingt-quatre heures sans pratiquement dormir pour faire face à l’afflux continuel de patients à soigner, et à ne manger, boire ou aller aux toilettes que quand cela devient vital. Vendredi soir, malgré ces conditions de travail plus que difficiles, la réponse à l’appel de la mobilisation a été unanime, comme naturelle. Et aujourd’hui malgré le choc psychologique, tout le monde a repris son rythme de travail « normal ».

Au manque de personnel s’ajoute un manque de moyens régit par un souci continuel d’économies de la direction et du gouvernement imposant l’austérité dans le domaine de la santé publique. Manque de matériel, manque de lits d’hospitalisation, fermeture de services ou d’hôpitaux pas assez rentables... Un manque de moyen qui s’est fait ressentir ce week-end, l’épuisement des stocks de matériel, notamment chirurgical, dans les sept hôpitaux ayant accueillis les victimes, a obligé l’approvisionnement depuis les hôpitaux voisins.

Au total, c’est bien sûr les conditions d’accueil et la qualité des soins pour les patients qui en pâtissent. Et si tout le monde, au gouvernement et dans les médias, a acclamé la mobilisation des hospitaliers, aucune annonce n’a été faite pour améliorer nos conditions de travail. Au contraire, les attaques en cours contre le système de santé public se poursuivent, au dernières nouvelles le plan Hirsch n’a pas été retiré, tandis nous devrions par « devoir » stopper nos luttes, au nom d’une « trêve sociale » et de leur état d’urgence. Les agents de l’AP-HP, en lutte depuis le mois de mai contre le projet de réforme du temps de travail de Martin Hirsch, ne devraient pas manifester comme c’était prévu ce mardi 17 novembre, alors qu’on les menace toujours de leur enlever des journées de RTT et de flexibiliser leurs horaires de travail. Et Marisol Touraine, ministre de la santé, a beau jeu de saluer « le dévouement, l’engagement et le professionnalisme extraordinaire des équipes concernées », quand l’examen de son projet de loi santé par l’Assemblée Nationale, celui-là même qui organise la casse du système de santé public pour accélérer sa privatisation, n’est que temporairement repoussé jusqu’à jeudi ! Le tout s’inscrivant dans un plan d’économie de 10 milliards d’euros sur trois ans par la sécurité sociale, dont 3 milliards reposant sur les hôpitaux, avec 22.000 suppressions de postes annoncées et un plafonnement de la hausse des dépenses de l’assurance maladie pour 2016 exceptionnellement bas, à 1,75%. Pendant ce temps, François Hollande annonce des créations de postes dans la police, la gendarmerie, les douanes...

Bien sûr, nous continuerons à nous mobiliser, donnant le maximum pour soigner nos patients. Mais jusqu’à quand tiendrons-nous alors que nos conditions de travail ne cessent de se dégrader, quand la marchandisation du système de soins nous entraîne dans un système dont le centre n’est plus le patient mais la recherche d’économies, nous laissant un sentiment amer de ne pas soigner correctement, et quand le gouvernement utilise l’état d’urgence pour tenter de nous enlever le droit d’exprimer notre colère dans la rue ? Il y a urgence aujourd’hui, urgence à reprendre les mobilisations, parce que vocation ne doit rimer ni avec abnégation, ni avec exploitation.