Débats

Itinéraire du communisme au XX°

Pietro Ingrao (1915-2015). L’esprit et la ligne

Publié le 29 septembre 2015

Marco Zerbino

La gauche italienne, ce qui en reste en tout cas, pleure Pietro Ingrao, le dirigeant historique et « hérétique » du Parti Communiste Italien décédé à son domicile romain, dimanche 27 septembre à l’âge de cent ans. Articles nécrologiques et surenchères journalistiques pour celui que l’on appelle « le vieux », « le gourou », « le pape laïc de la gauche italienne ». Mais également multiplication d’hommages très officiels, à commencer par celui du président de la République, Sergio Mattarella, pour qui Ingrao fait partie « du patrimoine italien » ; ou encore du président du conseil, Matteo Renzi, qui a construit sa carrière sur les ruines de ce qui restait du PCI au sein du Parti Démocrate et qui a parlé d’Ingrao comme de l’un « des témoins les plus complexes et les plus lucides du XX° siècle et de la gauche ». Même Giuliano Ferrara, journaliste de droite, un temps communiste pour passer par la suite avec armes et bagages au Parti Socialiste de Bettino Craxi et devenir par la suite courtisan en chef de Silvio Berlusconi, a évoqué « avec tendresse » son souvenir, déclarant au Messaggero « qu’un morceau de [sa] vie avait disparu ».

Un tel unanimisme est sans doute compréhensible si l’on considère le fait qu’Ingrao a effectivement représenté une personnalité incontournable de la gauche et du PCI, qui a marqué de son empreinte l’histoire politique et sociale de la péninsule depuis l’après-guerre jusqu’aux années 1990. D’abord en tant que jeune partisan au sein de la résistance communiste, puis comme dirigeant et intellectuel du PCI, parlementaire au long cours, président de la Chambre des députés et en tant que figure de référence indiscutée pour toute une frange du « peuple de gauche » désormais orphelin de grandes organisations politiques. Cette succession d’hommages n’aide cependant pas à comprendre la spécificité et la signification du personnage. S’il est vrai, comme nombre de commentateurs l’ont répété ces dernières heures, qu’Ingrao représente le « symbole de la gauche italienne », il est certain également qu’il l’est si on le prend dans tous ses aspects, incarnant les ressources, la vitalité mais également les nombreuses limites historiques de cette gauche.

L’histoire de Pietro Ingrao est indissociable, tout d’abord, d’un choix et d’une culture politiques très précises, que l’on appellera le « togliattisme de gauche ». L’expression désigne cette tentative visant à définir une « troisième voie » (aucun rapport avec Lord Giddens, bien entendu) entre le stalinisme et le retournement intégralement social-démocrate et parlementariste du PCI, défendu au sein du parti, à l’époque, par son aile droite, conduite par Giorgio Amendola. Voilà, en quelque sorte, l’horizon qui a été celui d’Ingrao et de la gauche du parti au sein de laquelle il militait, mais également celui du groupe politico-intellectuel qui lui était étroitement lié, celui des créateurs de la revue Il Manifesto exclus par la suite du PCI en 1969 – avec l’appui, soit dit en passant, d’Ingrao lui-même, alors membre du Comité Central du parti.

Pourquoi « togliattisme » et pourquoi « de gauche » ? Tout d’abord parce que la stratégie à défendre, selon Ingrao, est celle théorisée par Palmiro Togliatti, celle de « la voie italienne au socialisme », basée sur un élargissement progressif des bases « sociales » et des espaces de démocratie de la république italienne née de la Résistance antifasciste – une voie en réalité réformiste, non seulement italienne mais internationale. Néanmoins, la sensibilité « libertaire » d’Ingrao et du groupe de Il Manifesto les conduit, à cette même époque, à une prise de distance polémique avec le stalinisme (bien plus marquée que celle menée, bien tardivement, par Togliatti lui-même) et, à partir de la moitié des années 1960, à une conception « mouvementiste » qui fera d’Ingrao l’interlocuteur privilégié, à l’intérieur du PCI, des luttes ouvrières et sociales qui se développeront avec force en Italie au cours de la décennie suivante.

« L’ingraïsme » en tant que phénomène politique naît donc véritablement seulement en 1966, lors du XI° congrès du PCI, au cours duquel le dirigeant communiste revendique ouvertement son droit à la dissidence. « Je ne peux pas dire que vous m’avez convaincu », dit-il pour la première fois à la présidence. Il devient alors un point de référence explicite pour ceux qui, à l’intérieur du parti, réclament une prise du distance tout autant par rapport au stalinisme que vis-à-vis de la dérive parlementaire et institutionnelle à laquelle pousse la droite conduite par Amendola. Avec 1968 et, par la suite, l’Automne chaud de 1969, marqué par d’imposantes grèves et luttes ouvrières, ce sont les longues « années 1968 » du « mai rampant » italien qui s’ouvrent. Elles vont durer une décennie et seront concomitantes du développement impétueux de la lutte de classe sur l’ensemble du territoire et de la naissance, par en bas, du « syndicat des conseils », du mouvement étudiant et des organisations de la « nouvelle gauche » – au premier rang desquelles Il Manifesto. C’est dans ce climat social d’effervescence ouvrière et étudiante qu’Ingrao cherchera à dialoguer, depuis l’intérieur d’un parti de plus en plus ossifié et bureaucratisé, tant sur le plan de l’action pratique que celui de la réflexion théorique. Cette dernière se traduira, vers la fin de cette décennie extraordinaire, à travers ce qui représentera la « somme » ingraïste par excellence, Masse e Potere, publié en 1977 [et traduit en français et publié aux PUF (et non aux Editions Sociales, du PCF) sous le titre Masses et pouvoir, NdT]. Ingrao y propose de nouveau le leitmotiv togliattien de la « démocratie progressive » décliné de façon mouvementiste en tant que « lien organisé entre démocratie représentative et démocratie de base, visant à favoriser la projection permanente du mouvement populaire au sein de l’Etat de façon à le transformer ».

Il existe un point commun entre l’ingraïsme, le groupe Il Manifesto et d’autres expériences qui sont nées sous le signe de « l’innovation » et de la polémique anti-bureaucratique au sein de l’aile gauche du communisme occidental au cours des années 1960 et 1970 (on songera également, par exemple, au cas de la New Left Review britannique). Ce point commun est l’incapacité à développer la critique du stalinisme et de la bureaucratie sur des bases marxistes et, par conséquent, de façon révolutionnaire, en renouant avec le fil rouge d’une histoire interrompue à la fin des années 1920 avec la défaite politique et la persécution policière de l’Opposition de Gauche en Union Soviétique. Ces différents courants sauront discuter de la thématique de la rupture révolutionnaire dans un contexte de croissance économique, d’expansion des couches moyennes et d’élargissement objectif des droits sociaux, à savoir dans un contexte de réformes en acte ; mais ils se maintiendront, par-delà les raffinements théoriques et les positionnements tactiques, sur le terrain d’une option politico-stratégique liée à un horizon réformiste et social-démocrate – un réformisme, lui aussi, « de gauche », ‘ça va sans dire’ [en français dans le texte, NdT]. C’est d’ailleurs ce même réformisme qui permettra au Parti de la Refondation Communiste (PRC) de Fausto Bertinotti, dans les années 1990 et 2000, de se démarquer des « sociaux-libéraux » de matrice blairienne. Ce n’est pas un hasard si Bertinotti, justement, n’a eu de cesse, pendant ces années-là, de se réclamer de l’héritage politique et intellectuel de Pietro Ingrao qui ne fera qu’un court passage à Refondation, entre 2005 et 2008.

C’est au beau milieu de cette histoire que se joue également l’événement crucial de la dissolution du Parti Communiste Italien, décidé en février 1991 comme point culminant d’un processus ouvert dès la fin de l’année 1989 par le « tournant de la Bolognina » à travers lequel le secrétaire général du PCI de l’époque, Achille Occhetto, laissa entendre que le parti aurait pu être appelé à changer de nom dans un horizon proche. Ingrao ne souhaitait pas tirer un trait sur l’histoire du communisme dans son ensemble et la liquider. Il polémiqua, critiqua et s’opposa au tournant mais, comme lors de tant d’autres occasions au cours de son histoire politique, il n’arriva pas à la rupture. C’est ainsi que naît, à l’époque, le Parti Démocratique de Gauche [dont provient l’actuel Parti Démocrate au pouvoir en Italie, Ndt], avec Occhetto en tant que secrétaire, et, quelques mois plus tard, le Parti de la Refondation Communiste d’Armando Cossutta et Sergio Garavini (auxquels se joint, par la suite, Bertinotti). Ingrao, alors, n’adhère pas au PRC et reste au sein du PDS pour y coordonner le courant des Communiste Démocrates jusqu’en mai 1993. Par la suite, lentement, il se rapproche de Refondation, ce qui le mènera, dix ans plus tard, à y prendre sa carte. Après la défaite électorale de 2008 à la suite de laquelle, pour la première fois dans l’histoire de l’Italie républicaine, la gauche de matrice communiste n’est pas représentée au parlement, il ne se réinscrira plus au PRC et appellera à voter pour son aile droite qui s’est par ailleurs constituée en parti autonome, Gauche Ecologie et Liberté [SEL, dont la personnalité la plus connue est Nichi Vendola].

Après avoir appris la nouvelle du décès du dirigeant communiste, Rossana Rossanda, l’une des figures de proue de Il Manifesto, témoignait dans les colonnes de Repubblica, à propos de ce moment décisif que constitue le congrès de dissolution du PCI : « pour protéger le parti, Ingrao renonça à changer l’histoire [puisque] toute l’histoire de Refondation Communiste aurait été différente ; et peut-être qu’à gauche de ce qu’était alors le PCI, il y aurait eu une voix qui aurait porté davantage que celle de Garavini et de Bertinoti. Mais Pietro ne souhaitait pas faire le pas ». Rossanda et les siens avaient d’ailleurs déjà eu l’occasion d’être cruellement déçus par Ingrao lorsque, trois décennies auparavant, ce dernier avait voté pour l’épuration des militants du courant Il Manifesto, après les avoir appuyés en interne.

Mais c’est la vie même d’Ingrao qui est constellée d’épisodes similaires, de menaces de rupture jamais portées à terme, de scissions possibles jamais réalisées, de doutes hamlétiens inhibant l’action. Bien qu’ayant incarné une voix critique et « de gauche » au sein du PCI, dans les moments cruciaux, Ingrao n’a jamais su exprimer une véritable alternative et regrouper autour de lui les forces sociales et politiques qui auraient pu la faire vivre. Il n’a pas su le faire vis-à-vis du stalinisme lorsqu’en 1956, en tant que directeur de L’Unità [l’organe central du PCI], Ingrao prend position contre les insurgés hongrois et en faveur des chars soviétiques dans un édito au titre des plus éloquents : « D’un côté de la barricade ». Il regrettera ce positionnement par la suite, mais immédiatement après, il est intégré au secrétariat exécutif du PCI, au sein duquel il restera une décennie. Ingrao ne sait pas non plus prendre position à deux autres moments centraux : ce premier moment a lieu lors de la radiation du groupe Il Manifesto du parti et lors de sa dissolution. Il n’a pas su le faire non plus au moment où il fallait critiquer le « compromis historique », la stratégie, soutenue par Enrico Berlinguer, alors secrétaire du parti, consistant à un rapprochement de la Démocratie Chrétienne en vue de construire un pacte de gouvernement au cours de la seconde moitié des années 1970. Ingrao, à l’époque, n’était pas une personnalité marginale sur l’échiquier politique national, puisqu’il était président de la Chambre des députés. Enfin, il ne prit pas de décision nette de rupture à la fin des années 1980, au cours de la période préalable au changement de nom du PCI, lui qui avait accompagné de facto ce changement d’identité social-démocrate et « post-marxiste » du parti à travers ses travaux publiés après Masses et Pouvoir.

Par-delà les étiquettes, la réalité est celle que nous avons déjà pointée : Ingrao était social-démocrate, à l’instar de l’écrasante majorité des dirigeants de son parti. Y compris au moment de la bataille contre Occhetto, son horizon continuait à être celui d’une « social-démocrate à l’allemande » comme il le déclara lui-même dans une interview publiée en 2009. Une social-démocratie peut-être plus « pure » et « authentique », avec un lien plus important avec le monde du travail et un rapport plus étroit avec le monde syndical que ne l’a jamais eu la triade PDS-DS-PD – les « Démocrates » italiens étant, au moins à partir de la seconde moitié des années 1990, tombés sous les charmes des sirènes du blairisme (cette fois, en effet, en lien avec Anthony Giddens).

Un réformiste, donc. « De gauche », y compris. Et de ce réformisme de gauche, de ces « vœux pieux jamais traduits en pratique », de son incapacité à ouvrir des voies alternatives à celles dictées par le capital, comme le dernier exemple en date, la Grèce, en a témoigné, Ingrao en a partagé les principales responsabilités, y compris vis-à-vis de la disparition du « plus grand parti communiste d’Occident » et de l’état dans lequel se trouve, aujourd’hui, la gauche italienne.