Notre classe

Réforme de l’évaluation des enseignants, la coupe est pleine

Place à une gestion managériale dans les écoles

Publié le 29 août 2016

La série de contre-réformes dans l’Éducation nationale, qui toutes détériorent les conditions d’étude pour les élèves et les conditions de travail des enseignants, est lourde sous ce gouvernement. Mais la série noire n’est pas finie. Le gouvernement prépare de nouvelles attaques contre l’Éducation nationale dans la droite ligne de la réforme des statuts des enseignants, de la réforme du collège et du PPCR (Parcours professionnel carrière rémunération). Maintenant, d’après les fuites des documents de travail du Ministère, c’est au tour de la refonte des procédés d’évaluation des enseignants.

Elise Duvel

Un projet de réforme calqué sur le modèle de l’entreprise


La ministre de l’Éducation nationale, Vallaud-Belkacem, déclarait lors d’une présentation de sa réforme : « Nous valoriserons mieux les enseignants qui s’engagent le plus. Je veux qu’on passe d’une gestion technocratique à une véritable gestion des ressources humaines ». Voilà donc un projet en accord total avec ces principes : le projet de réforme de l’évaluation des enseignants, qui pourrait être appliqué dès la rentrée 2017-2018.

Le document de travail ministériel sur cette question révèle quelles seraient les nouvelles modalités d’évaluation. Plusieurs points sont détaillés mais le point fondamental est un renforcement du poids de l’évaluation par le chef d’établissement. Il aurait à sa disposition une dizaine de lignes pour évaluer l’enseignant sur trois critères : la « démarche de progression de compétence », la « réponse aux attentes du métier et de l’institution » et « l’implication, les compétences reconnues par les pairs et l’institution ».

Actuellement, les enseignants sont évalués par les corps d’inspection qui évaluent les critères pédagogiques. Le chef d’établissement émet chaque année une note administrative selon des critères précis et faibles. Ce système est loin d’être satisfaisant et même plus que critiquable. Mais la réalité des nouvelles modalités d’évaluations cache une logique plus globale de gestion managériale des enseignants, où ces derniers devront répondre à toute une série de compétences permettant de juger de leur efficacité. Au chef d’établissement de donner des bons ou mauvais points selon quatre niveaux d’acquisition de ces compétences : « à améliorer », « bon », « très bon » et « excellent ».

Ainsi donc, le principal de collège ou le proviseur de lycée pourrait juger du niveau de « coopération au sein d’une équipe » et de la « contribution à l’action de la communauté éducative » de chaque enseignant. Mais aussi de juger de son action « en éducateur responsable et selon des principes éthiques »… Les inspecteurs pédagogiques s’exprimeraient sur le niveau de maîtrise des savoirs disciplinaires, de la communication en fonction de son auditoire, d’évaluation des acquisitions des élèves, de la prise en compte de la diversité des élèves et, enfin, de la capacité à faire vivre un groupe assurant l’apprentissage de la socialisation aux élèves.

Une dernière compétence, intitulée « s’engager dans une démarche individuelle et collective de développement professionnel », devrait par ailleurs recevoir l’appréciation du chef d’établissement, et cela conjointement avec l’inspecteur.

En plus de ces nouveaux critères, l’enseignant devra aussi rendre des comptes aux rectorats, en faisant son « bilan professionnel ». Il devra décrire son poste, détailler ses choix pédagogiques, son implication dans les instances de l’établissement, ses projets interdisciplinaires. Il devra démontrer qu’il réfléchit à sa pratique, qu’il actualise les connaissances scientifiques, et « réinvestir ses réflexions dans l’action collective ». Puis l’enseignant sera invité à exprimer ses choix d’évolution de carrière et son ambition professionnelle.

La boucle est bouclée : place à l’autonomie des établissements et à l’inversion de la hiérarchie des normes


Dans un article précédent, nous signalions déjà le lien entre l’ensemble des réformes contre le monde du travail, dont la dernière loi Travail, et les attaques actuelles contre la fonction publique. Avec la question de l’inversion de la hiérarchie des normes, au profit de l’entreprise ou de l’établissement (hôpital, école, etc.), la loi El Khomri propose d’offrir un maximum de liberté à l’entreprise concernant le Code du travail, et à substituer à une logique de réglementation par le Code du travail une logique de négociation d’accords majoritaires au niveau de l’entreprise. Ainsi, un accord d’entreprise pourra s’appliquer même s’il est moins favorable que le Code du travail. La nouvelle loi met dans les mains du patronat un arsenal très large afin de faire passer des plans de licenciements, d’augmentation du temps de travail, de contrats précaires…

Or c’est ce même schéma qui est en train d’être appliqué dans la fonction publique et plus particulièrement dans l’Éducation nationale avec la réforme du collège. En effet, le cœur de cette réforme est également cette inversion de la hiérarchie des normes, et le démantèlement de la règle d’uniformité qui s’applique à l’ensemble du territoire au sein de l’Éducation nationale. Par la réforme du collège, le conseil pédagogique (une hiérarchie intermédiaire) et le chef d’établissement auront désormais tout pouvoir pour organiser les enseignements dispensés dans l’établissement afin de moduler les horaires disciplinaires au sein des cycles d’enseignement. La refondation de l’école reposera ainsi sur l’autonomie des établissements, qui portera sur les horaires de cours mais aussi sur l’organisation du travail pour les enseignants en fonction des « projets d’établissement » et des objectifs définis par le principal. Cette plus grande flexibilité du travail permettra une évaluation individuelle en fonction de « l’efficacité des personnels ».

La nouvelle gestion de la fonction publique : un plan dans les cartons depuis les années 1970


La « refondation de l’éducation », axe majeur du gouvernement Hollande, procède cependant d’une logique plus globale, celle d’une nouvelle gestion de la fonction publique théorisée dans les années 1970 sous le nom de « New public management ». Basée sur le modèle managérial des entreprises privées, cette nouvelle gestion est à l’œuvre depuis déjà plusieurs années avec l’instauration du socle de compétences, permettant d’évaluer les élèves selon une logique de savoir-faire et non plus de savoirs. Dans leur ouvrage La nouvelle école capitaliste, les sociologues Christian Laval et Pierre Dardot insistaient déjà sur cette application du « New public management » et prévoyaient l’application de ce qui est aujourd’hui la réforme du collège, avec la réorganisation du travail des enseignants en fonction des projets et objectifs définis par le chef d’établissement : « Cette plus grande flexibilité du travail permettra une évaluation individuelle en fonction de "l’efficacité" des personnels […] en fonction du mérite et de l’investissement personnel », écrivaient les sociologues au moment où l’évaluation par compétences était déjà introduite.

Derrière la réforme de l’évaluation, c’est en réalité tout ce modèle de l’entreprise qui entrait définitivement dans l’éducation. Objectifs, entretien individuel et sanctions professionnelles pourraient venir remplacer la double notation actuelle (notation de l’inspection couplée à celle du chef établissement) et déterminer éventuellement « une prime selon les résultats ». Voilà la porte ouverte à une pression encore plus forte et à de la souffrance quotidienne au travail, comme l’écrit Christophe Desjours dans L’évaluation du travail à l’épreuve du réel : « Avec l’évaluation individualisée des performances, la peur a fait son entrée massive dans le monde du travail ».

Face à une rentrée qui s’annonce difficile pour les enseignants, la colère des enseignants doit s’exprimer dans la rue


Face à cette réforme, le communiqué de la FSU, fédération majoritaire chez les enseignants du premier et du second degrés, est loin d’être à la hauteur des enjeux de la situation. Le communiqué insiste sur une « démarche d’accompagnement », conclut sur le fait qu’il y a des aspects qui ne sont pas suffisamment détaillés et que le syndicat sera vigilant sur ces points lors des prochaines réunions de travail. Une fois de plus, les directions syndicales se prêtent au jeu des concertations et à cette mascarade de « dialogue social » avec un gouvernement qui a montré toutes ses capacités réactionnaires et son rôle d’ennemi du monde du travail. Les directions syndicales voudraient encore nous faire croire qu’il faut modifier cette nouvelle réforme. Non, il n’y a rien à modifier. Elle ne doit tout simplement pas passer.

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, ose déclarer dans son discours de rentrée, ce lundi 30 août, que les détracteurs de la « refondation » et de la réforme du collège n’ont pas bien saisi le contenu de la réforme : « Cette réforme aura provoqué tant de polémiques et d’exagérations que la réalité risque de paraître un peu fade par rapport aux attentes de certains. Oui, à force d’entendre annoncer, avec cette réforme, la fin des temps et la disparition de toute civilisation, je crains, mesdames et messieurs, que vous ne soyez quelque peu déçus ». Elle poursuit en insistant sur le fait qu’elle a pourtant pris le temps d’expliquer et de former pour faire face à la réforme. Mais de qui se moque-t-on ? Les enseignants ont parfaitement compris que toutes ces réformes liées au grand projet du gouvernement de la « refondation de l’école » sont bel et bien des reculs pour l’éducation des élèves et pour les conditions de travail des personnels.

C’est pourquoi la journée de mobilisation dans l’Éducation nationale du 8 septembre, appelée par l’intersyndicale, doit être une première journée pour faire entendre nos voix contre les réformes passées et celles en préparation, comme celle portant sur l’évaluation des enseignants. Elle ne doit être qu’un début à la construction d’une large mobilisation contre ces réformes, mais aussi à la lutte que mène conjointement le monde du travail contre la loi Travail et son monde, en appelant à une journée le 15 septembre.