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Politique

Plan Borloo : une nouvelle mission « sociale » pour l’ancien ministre de Chirac et Sarkozy

Super-Borloo va-t-il sauver les banlieues ?

Ça avait été annoncé comme l’une des priorités du quinquennat : « en même temps », Macron pouvait être « président des riches » et promettre un « grand plan de bataille pour les banlieues ». Presque un « Plan Marshall ». A ce propos, il a commissionné Jean-Louis Borloo, en novembre, pour lui remettre « le » rapport. Manque de pot, au final, compte-tenu de l’agenda médiatique très serré de Macron, son retour des États-Unis ne lui permet pas de rencontrer le maître d’œuvre du texte et de ses 19 propositions. C’est donc le Premier-ministre qui l’a reçu, jeudi. Première déconvenue et signe de l’intérêt que l’Élysée porte à cet énième plan d’enfumage des quartiers.

Crédit photo : SIPA

C’est donc au plus « social » des hommes politiques de droite, l’ancien élu de la 21ème circonscription du Nord et maire de Valenciennes, « En Marche » avant l’heure, ou presque, à qui l’on a confié la tâche de rédiger le nouveau rapport sur l’urgence à prendre à bras-le-corps le « problème » des quartiers en France. On a bien pris soin de ne pas le cantonner au seul Hexagone et à ses zones urbaines, mais à y inclure les marges périurbaines, les petites et moyennes villes sinistrées par la crise et, bien entendu, l’arrière-cour coloniale de la métropole, l’Outre-Mer. Le travail « gracieusement réalisé par Borloo, souligne-t-il dans Le Monde, car il « n’a pas d’agenda », a duré plusieurs mois et débouche sur 19 propositions, toutes plus révolutionnaires les unes que les autres (toujours selon Borloo).

Bien à droite tout en restant social

Une précision doit être faite, néanmoins, sur la question de « l’agenda ». Borloo n’aurait pas d’agenda personnel, mais il garde un agenda bien ancré à droite. Avec une touche de social et de populisme. C’est ce qui plaît à Macron et qui ressort à la lecture des conclusions du rapport. C’est ce à quoi s’est employé, par ailleurs, Borloo, en étant, tour à tour, ministre sous Chirac et Sarkozy, avant, pendant et après la grande révolte de 2005, sans jamais se désolidariser de la droite la plus dure et sécuritaire entre 2002 et 2010.

Après l’Afrique, les quartiers

Pour ce qui est de sa philosophie, le rapport ne détonne pas vis-à-vis de ce qui a pu être proposé, jusqu’à présent : il est paternaliste et condescendant. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si c’est Borloo qui a repris du service, avec ce nouveau rapport, après avoir promis « d’apporter l’électricité aux Africains ». Après son « retrait » de la vie politique, en 2014, Borloo a en effet construit une ronflante Fondation baptisée Energies pour l’Afrique censée donner l’accès à l’énergie à 650 millions d’habitants du continent qui en sont privés. Le coordinateur local de la Fondation n’est autre qu’Alpha Condé, président guinéen et homme clef de l’affaire de corruption pour laquelle a été mis-en-examen Vincent Bolloré, l’un des plus puissants barons de la Françafrique. C’est dire…

Après avoir beaucoup promis avec Energies pour l’Afrique, peu produit et, surtout, choisi de soutenir Macron, en 2017, ce dernier le lui a bien (mal) rendu en lui confiant non pas tant Matignon mais une « mission sur les banlieues ». Le texte qui a été présenté, ce jeudi, non pas tant à l’Élysée qu’à Édouard Philippe, est une succession de propositions censées réduire la « fracture territoriale et sociale » par le biais d’une intervention accrue du capital. Citoyens de seconde zone dans le projet de Borloo, les habitants des quartiers sont appelés à être des travailleurs au rabais et bon-marché.

Intérim, précariat et intégration à l’appareil d’État pour les plus disciplinés

C’est d’abord le financement du projet, qui est intéressant à analyser. Le Fonds censé encadrer les dépenses engagées sera financé à 50 % par les « revenus des privatisations [et] cessions de participations de l’État déjà annoncées et des revenus générés par la TVA [à savoir le plus injuste des impôts] dans le cadre du redémarrage du plan de rénovation urbaine ». On imagine à quel point Eiffage, Bouygues et Vinci peuvent se frotter les mains. On conçoit également le grand-écart de Borloo : « dans les quartiers, il y a moins de services publics », constate-t-il. Peu importe, on financera le plan par les privatisations.

Au niveau de l’emploi, les idées sont, également, révolutionnaires. Au point où Gattaz ne cracherait pas dessus. Certes, Borloo rappelle la loi, qui n’est pas respectée, et qui exige, par exemple, que les grandes entreprises embauchent des apprentis. Il fait les gros yeux et promet des sanctions. Mais ce qu’il conçoit, pour les habitants des banlieues, c’est avant tout des emplois précaires ou peu qualifiés, dans le champ des « services à la personne » (100 000), le recrutement dans l’armée (5 000 par an), l’amplification des « emplois francs » (ces emplois exonérés de charge pour le privé), l’apprentissage, pour les plus jeunes, et la mise à contribution des boites d’intérim, pour le recrutement. Un bien beau panorama.

Côté « éducation », une priorité selon Borloo (qui n’aurait pas pu affirmer le contraire, on imagine), il propose la mise en place de « cités éducatives » qui fédéreraient les structures d’éducation existantes, mais en toute « autonomie de gestion ». C’est ce contre quoi se battent, précisément, les personnels et les enseignants des anciennes zones prioritaires. Mais Borloo n’est pas à une contradiction près, lui qui a « interviewé » les « acteurs du terrain ». Pas tous, semble-t-il. Niveau rénovation urbaine, Borloo constate que le Plan est à l’arrêt depuis 2014, et promet de « rénover » les logements. Là encore, ça ne mange pas de pain. Il aurait difficilement pu dire le contraire.

L’idée la plus « innovante », pour un exécutif qui est né d’une crise des médiations et du système de représentation politique classique, c’est la proposition de création d’une « Académie des leaders ». Il s’agirait d’une sorte de pendant « banlieusard » de l’ENA censé capter « les caractéristiques différentes de notre jeunesse et notamment des quartiers populaires ». Une structure à créer des fonctionnaires issus des quartiers pour mieux les encadrer. Le projet ne dit pas son nom, mais l’assume entièrement.

Un grand trou noir, en revanche du côté de la police, dont on connaît les agissements. Bien entendu, il s’agit de renforcer ses effectifs, et recruter les agents qui « exercent dans ces quartiers [tel un] corps d’élite ». En revanche, quand Le Monde lui demande pourquoi, à aucun moment, il n’aborde la question du rapport entre les forces de l’ordre (néo-colonial et capitaliste, ajoutons-nous) et les jeunes, il répond, tout simplement, qu’il n’est « pas allé sur ce terrain ». Une telle omission en dit long sur le projet.

Pour ce qui est de sa future carrière, Borloo se dit prêt à « présider le comité de suivi » de la mise en œuvre de son propre rapport. Au moins un qui aura réussi à décrocher la prolongation de son CDD avec le Plan Borloo.




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