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Politique

Edito. Quand Macron découvre les pauvres

Un plan pauvreté pour recharger le macronisme

Affaibli depuis l'affaire Benalla, en chute libre dans les sondages, Macron est déstabilisé dans ses fondamentaux. Avec l'annonce en grande pompe du plan pauvreté, Jupiter entend, bien montrer qu'il se soucie du commun des mortels, espérant ainsi reprendre la main après un été difficile. Longtemps président des riches, il a été aveuglé, mais désormais son expérience présidentielle lui a appris… l’existence des pauvres.

 Affaibli dans ses fondamentaux, Macron tente de reprendre le main 

Pendant presque une heure et demi jeudi, au cours de son discours au Musée de l’homme, Macron a bataillé, s’est évertué, de tirade sur les enfants qui ont faim à l’école aux images d’allocataires de RSA désespérés devant les labyrinthes administratifs, à essayer d’arracher son costume de président des riches. Cette image qui lui a tant collé à la peau, il en a conscience, commence à menacer sérieusement son assise.

On l’a assez répété, sa popularité est en chute libre. Avant même les péripéties de cet été, les sondages montraient que toutes ses tentatives n’avaient pas réussi à faire remonter sa popularité avec la Coupe du monde. Les semaines qui ont suivi, marquées par l’affaire Benalla ont ouvert une crise politique majeure. A la rentrée les démissions des ministres dits de la « société civile », les plus appréciés du gouvernement, et les affaires de corruption qui ont touché les autres, ont fini par convaincre ceux qui en doutaient encore que la Macronie n’avait rien d’un nouveau monde . Loin de représenter des difficultés conjoncturelles, ces éléments sont autant de témoins des faiblesses structurelles du macronisme.

Loin de parvenir à rallier la population à ses politiques néolibérales, Macron voit au contraire sa base sociale s’effriter en continu depuis un an du fait de ses réformes antisociales. Ses mesures explicitement pro-patronales,sa politique anti-migrants ultra répressive, accompagnées de sorties régulières suintant le mépris de classe, menacent de faire décrocher durablement son électorat sur la gauche. Comme l’écrit le journal Le Monde, rapportant les paroles d’un ministre : « Macron ne doit pas perdre sa base électorale de la présidentielle, qui venait surtout de la gauche et du centre gauche et qui, depuis un an, s’effrite. Il faut donc envoyer de nouveau des signaux sur notre gauche »

C’est tout l’objet de ce plan pauvreté : envoyer un signal à la gauche qui laisse entendre que Macron ne serait pas tant le président des riches que ça. Alors que le gros des réformes reste à passer, notamment les retraites et l’assurance chômage, Macron, le président espère reprendre la main sur la quinquennat et entériner définitivement la destruction du modèle social français pour avancer vers un modèle de société ultra-libéral.

Face au risque d’enlisement, une réaffirmation du projet macronisme

Macron est conscient de la nécessité, pour atteindre cet objectif, de franchir un cap dans son quinquennat. En particulier dans la mesure où les plus grands pans de son projet de destruction du modèle social français sont encore à venir. C’est dans cette optique qu’il prépare depuis plusieurs mois la sortie du plan pauvreté. Déjà avant l’été il avait organisé son report pour éviter qu’il ne soit éclipsé par la Coupe du monde. Après la crise ouverte par l’affaire Benalla, l’annonce de la réforme présente des enjeux encore plus grands. Outre ce petit arrangement de calendrier, l’investissement mis dans le Plan pauvreté par le Président lui même, dit beaucoup de son importance dans la volonté du gouvernement d’ouvrir une nouvelle séquence politique. Il est rare en effet que Macron lui même se donne la peine de présenter une réforme. Et comment… Son discours fleuve devant le Musée de l’homme jeudi avait pour but de donner un nouveau visage au macronisme, tout en expliquant son projet, qu’il peine à faire entendre.

En effet, très affaibli depuis l’affaire Benalla, Macron, qui semblait autrefois invincible, a depuis perdu de sa superbe et a dû pour la première fois reculer sur plusieurs fronts de ses réformes. Le danger pour Macron, en ralentissant le rythme des réformes, est de laisser transparaitre une image d’enlisement voire de paralysie alors que les réformes semblaient s’enchainer à un rythme infernal il y a de ça quelques mois. Comme l’écrit un édito des Echos : « S’il restera dans le palais présidentiel jusqu’en 2022, il a peut-être déjà derrière lui le temps de l’action, celui du grand réformateur qu’il aspirait à être. »

Plus fondamentalement, il s’agit pour Macron, avec ce plan pauvreté, de surmonter ce que des éditorialistes nomment les « problèmes d’explicabilité » du macronisme, et reconquérir une opinion qui ne sait pas où Macron va : « Les réformes ont beau s’enchaîner, elles restent comme extérieures à la société française, qui peine à se les approprier, à les faire vivre et à les amplifier, ce qui risque d’aggraver l’absence de résultats et le sentiment d’impuissance qui menacent aujourd’hui l’exécutif. C’est pourquoi la méthode est devenue pour Emmanuel Macron le sujet-clé de cette rentrée, où une éternelle question taraude le nouvel exécutif : par quel(s) rouage(s) entraîner le pays ? »  écrit Françoise Fressoz, dans le Le Monde à nouveau, le 10 Septembre.

En cela, le but du discours sur le plan de pauvreté est de continuer à asseoir sa conception du modèle social macronien, basé sur l’individualisation et le mérite, et gagner à son projet une frange de la population très sceptique et non acquise au modèle de société ultra-libéral macroniste. Comme le note un édito du Monde : « Le plan pauvreté est donc la première étape d’une série de chantiers (hôpital, retraites, dépendance, assurance-chômage et santé au travail) qui doivent permettre d’inventer « l’Etat-providence du XXIe siècle », selon les mots du président. Mais aussi de reconquérir une opinion que l’action du gouvernement a pu jusqu’ici laisser perplexe.... C’est également l’occasion pour Emmanuel Macron de mieux faire comprendre aux Français son projet d’« émancipation » de la société. »

Emancipation,vraiment ? En réalité, derrière les huit milliards d’euros dédiés au plan, et le « Revenu universel d’activité » se cache une suppression du RSA, qui désormais sera limité à ceux qui ont un emploi : ceux qui ont refusé deux fois une proposition d’emploi en seront privés.

Pour Macron, il ne s’agit plus d’ajuster à la marge le modèle social français, mais bien d’acter sa destruction et marquer un cap dans son remplacement. Et pour ce faire, il lui faut en effet, notamment par son « plan pauvreté » gagner des pans entiers des classes moyennes à son projet, reposant sur une démolition des acquis du mouvement ouvrier français et de renforcement du pouvoir du capital pour pouvoir faire passer les prochaines grandes étapes que sont les réformes de la sécurité sociale – aux dernières nouvelles, il entend faire passer la prise en charge de l’arrêt maladie aux entreprises – les retraites, et l’assurance maladie.




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