Politique

QUI VEUT LA PEAU DU MOUVEMENT OUVRIER ?

Interdiction de manifester, accusations anti-CGT. Offensive de Valls-Hollande ou aveu de faiblesse ?

Publié le 15 juin 2016

Claire Manor

Au lendemain de la manifestation du 14 juin - qui a connu le plus grand nombre d’interpellations et de blessés depuis le début du mouvement contre la loi El Khomri - François Hollande, relayant les propos de Manuel Valls, a déclaré en Conseil des ministres : « À un moment où la France accueille l’Euro, où elle fait face au terrorisme, il ne pourra plus y avoir d’autorisation de manifester si les conditions de la préservation des biens et des personnes et des biens publics ne sont pas garantis. » Autant dire qu’il fera en sorte qu’aucune manifestation, susceptible par sa puissance de faire vaciller les décisions du gouvernement, ne puisse désormais avoir lieu.


Le 14 juin, une journée décisive

« Chronique d’un succès annoncé », on savait depuis plusieurs jours que les manifestations organisées pour le 14 juin, à Paris, mais aussi dans d’autres villes de France, avait toutes les chances d’être très mobilisatrices et de constituer un tremplin pour la poursuite de la lutte contre la loi El Khomri, qui dure depuis plus de trois mois. Déjà la veille, les médias faisaient semblant de lire dans le marc de café en posant la question à 1000 balles « Baroud d’honneur ou regain du mouvement ? », avec une intonation qui indiquait clairement qu’ils avaient déjà tranché pour la première hypothèse, histoire d’exorciser l’avenir.
Toute une partie de la journée a été consacrée à minimiser l’ampleur de la mobilisation. Jusqu’à la dérisoire bataille des chiffres traitée en fin de soirée avec toute l’objectivité médiatique que nous connaissons bien. Mais il s’est avéré finalement impossible de cacher que la journée était un réel succès pour le camp des travailleurs.

Riposter à la mobilisation en brandissant l’épouvantail de la violence
Dès lors que le succès s’annonçait, il fallait faire donner ce que Valls, Cazeneuve et Hollande savent le mieux agiter : l’horreur de la violence et la crainte du terrorisme. Le conditionnement mental avait d’ailleurs commencé dès la veille avec l’exploitation éhontée, pendant des heures et sur toutes les ondes, de l’assassinat par un authentique « terroriste » d’un couple de policiers dans les Yvelines. Acte individuel horrible, totalement étranger au mouvement ouvrier, mais opportunément exploitable par le gouvernement et les médias pour créer la toile de fond « d’état d’urgence » sur laquelle pourraient être dénoncés les « actes de violence » prévisibles, à l’occasion des manifestations.

Les projecteurs sont donc mis dès le milieu de la journée sur les « casseurs », les blessures, les dégradations, les interpellations. Le fait que l’hôpital Necker, spécialisé dans les soins donnés aux enfants, ait été visé, parmi d’autres cibles, est pris pour illustration de « l’horreur » des actes commis. Comme un écho au malheur de l’enfant de trois ans touché par le meurtre de ses parents dans les Yvelines, en soins justement dans le même hôpital.

C’est un acte évidemment odieux que de dégrader un hôpital, mais la coïncidence est telle que l’on peut se demander jusqu’à quel point il s’agissait ici de « totos », comme l’évoque la police, ou de provocateurs dûment infiltrés pour les besoins de la cause ? La pub, le commerce, les banques sont des cibles classiques pour ceux qui veulent en découdre avec le système, mais ils en veulent rarement aux hôpitaux publics. En tout cas, c’est l’hôpital Necker que Manuel Valls a choisi mercredi comme lieu symbolique pour déclarer : « Si ces manifestations font craindre de nouveau - on peut malheureusement le penser - qu’elles se terminent comme celle d’hier, nous serons amenés à prendre nos responsabilités. »

Le piège « anti-casseurs » se referme sur les organisateurs des manifestations

Les déclarations de Valls et de Hollande n’ont rien d’improvisé sous le coup de l’émotion. C’est un scénario préparé de longue date, qui s’est ajusté à chaque phase aux évolutions du mouvement social, et qui était évidemment prévu en cas de succès de la manifestation du 14 juin.

Au début du mouvement, il s’agissait pour le gouvernement de faire passer la distinction entre « bons manifestants et méchants casseurs » pour isoler ceux qui pourraient s’affronter aux forces de police. Sur fond d’état d’urgence, tout affrontement violent, mais aussi toute forme de création de rapport de force ou de manifestation de légitime colère sont devenus assimilables à du « terrorisme ». Les dirigeants syndicaux ont été sommés par le gouvernement de condamner publiquement les « casseurs ». Cette tactique, largement relayée par les médias, a échoué partiellement, mais a semé malgré tout la confusion et l’amalgame dans une partie de l’opinion publique.
Durant le mois d’avril, alors que le mouvement marque un peu le pas, Valls et Cazeneuve choisissent d’approfondir leur tactique en invitant les organisateurs des manifestations à travailler main dans la main avec les « forces de l’ordre pour expulser les ’’casseurs’’ ». Cette tactique parvient d’ailleurs parfois à semer le trouble dans les rangs des manifestants eux-mêmes et à générer des tensions avec les services d’ordre de la CGT.
Après le succès de la manifestation du 14 juin, Valls et Hollande doivent parachever leur scénario. Ils choisissent de porter directement le discrédit sur les manifestants. Pour qui a vu par exemple le cortège compact organisé, casqué, des militants de « ports et docks CGT », incarnation vivante de la force et de la détermination des travailleurs en lutte, on comprend qu’ils soient choisis pour cible à discréditer en accusant certains d’entre eux d’avoir fait partie des « casseurs » de l’hôpital Necker.

Quant aux organisations syndicales, elles doivent désormais se dégager du piège « anti-casseurs », dans lequel l’État veut les enfermer en allant jusqu’à les accuser de faire preuve de complaisance à l’égard des casseurs. Valls pousse la mauvaise foi jusqu’à leur attribuer la responsabilité directe d’assurer la sécurité des biens et des personnes, ce qui n’est évidemment pas la vocation d’un service d’ordre, mais bien justement celui de la police de l’État bourgeois. Faute de quoi les manifestations seront interdites. Le temps n’est d’ailleurs plus seulement à la menace d’interdiction au cas par cas. Aujourd’hui, c’est dit. Les manifestations centrales à Paris sont désormais interdites.
Le gouvernement veut la peau du mouvement ouvrier, une raison de plus de se battre

Il devient de plus en plus clair que le gouvernement PS-Medef veut la peau du mouvement ouvrier. Les blocages, il les fait lever, les grèves, il les casse, les manifs il veut les interdire. Il compte tuer la lutte des classes en désarmant ses combattants. Violences policières, 49.3, mensonges, truquages et amalgames sont leurs machines de guerre. Nul doute que les 1,3 millions de manifestants du 14 juin et tous ceux qui soutiennent les travailleurs en lutte ne se laisseront pas faire.

Dès les 23 et 28 juin, deux nouvelles manifestations sont prévues. Le bras de fer sera engagé. Annuler les manifestations serait un recul mortel. Non seulement il faut les maintenir mais c’est une raison de plus pour y venir encore plus nombreux.