Monde

Elections dans l’Etat Espagnol

Podemos, Catalogne. Déchiffrer le puzzle espagnol

Publié le 23 décembre 2015

Cynthia Lub

L’ascension de Podemos comme expression de la crise du bipartisme et de la remise en question du régime de l’Etat Espagnol, est en train de se transformer en un labyrinthe dont la sortie vers un pacte de gouvernabilité s’annonce semée d’embûches. La question catalane traverse cette crise.

La formation d’un gouvernement est conditionnée par trois grands problèmes du régime, liés entre eux : l’ascension de Podemos comme expression du mécontentement social face à des années de dures attaques ; l’effondrement du « bipartisme », fruit de la « crise de représentation » et de la remise en question des partis au pouvoir, responsables de la politique d’austérité ; et l’une des plaies les plus profondes : la question catalane, qui a émergé avec force depuis 2012, et n’arrive toujours pas à se refermer.

Podemos est la force qui a reçu le plus de votes en Catalogne et au Pays Basque, et qui a terminé à la seconde place dans la Communauté de Madrid, la Communauté de Valence, en Galice, aux Baléares, les Canaries ou encore Navarre. Elle a ainsi obtenu 69 députés au Congrès, se plaçant au-dessus des socialistes dans huit communautés.
Son tournant accéléré vers la modération et son positionnement comme un « parti de centre » l’avait amenée à perdre des votes au fur et à mesure de sa course électorale. Dans un bastion clef comme la Catalogne, elle avait obtenu de bas résultats le 27 septembre, 8,94%. Contre 24,72% cette fois.
La piqure des sondages pour le parti en violet, qui paraissait émerger comme la première force au début de l’année, a obligé ses leaders à « gauchiser » leur discours pendant cette campagne, surtout en Catalogne, en prenant pour axe la proposition d’un référendum pour le droit à décider, appuyée par une nouvelle candidature, la jeune maire Ada Colau.

Podemos, la question catalane et le « vote duel »

Il y a un an, les enquêtes montraient que Podemos terminerait comme première force dans certaines élections catalanes, au niveau des intentions directes de vote (30%) parmi la population non-indépendantiste ou mixte. Cependant, parmi les votants à identité catalane les pourcentages avaient baissé énormément, jusqu’à descendre à 5%. Les prévisions n’étaient pas les mêmes pour les élections générales. Pour les élections autonomes, Podemos se situait autour de 13% d’intention de votes, soit en position de troisième force, alors que pour les élections générales, le parti était donné en première position avec 28% en Catalogne.
C’est ce qui est arrivé historiquement au PSC. A partir de 1980, quand l’organisation catalaniste et conservatrice CiU gagna les élections autonomes, le PSC, tout en perdant les catalanes, était la première force aux élections générales. C’est ce qu’on appelle le phénomène du "vote duel", dans lequel on votait CiU pour qu’il gouverne en Catalogne mais où l’on préférait voter pour le PSC-PSOE pour envoyer des députés à Madrid. On a aussi connu « l’abstention différentielle », générée par les votants socialistes qui participaient aux élections générales mais pas aux autonomes.

Un an après, la crise politique suscitée par la question catalane a continué à peser. D’un côté avec les négociations interminables et sans issue entre les forces indépendantistes, de l’autre avec l’offensive espagnoliste de tous les partis du régime. Parce que Podemos était davantage identifié à ces derniers, son « tournant » était nécessaire s’il voulait de nouveau remonter dans les sondages au niveau d’il y a deux ans.

Cette combinaison d’éléments amène à ce que le parti, né il y a moins de deux ans, propose une réforme de la Constitution. En plus d’autres changements comme le fait de « renforcer la reconnaissance des droits sociaux », changer le système électoral, interdire les conflits d’intérêts ou introduire un mécanisme de révocation de mandats du gouvernement, Podemos a surtout mis en avant l’importance de respecter sa promesse tardive de rendre effectif le droit à décider pour les nationalités. Il présente aujourd’hui la demande d’un référendum catalan comme une mesure « indispensable » pour passer un quelconque accord avec le PSOE.

Le labyrinthe des négociations et des plans de gouvernabilité

Pour autant, si la question catalane est un vrai labyrinthe, les négociations et pactes pour gouverner traversés par cette question sont plus labyrinthiques encore. Podemos, dans les négociations avec le PSOE, dit conditionner tout accord avec le PSOE à l’acceptation du droit à décider et le référendum catalan. Pablo Iglesias est en train de disputer la direction du « processus souverainiste » à Artur Mas, se trouvant dans une bien meilleure position que le CDC, qui vient d’obtenir les pires résultats de son histoire à une élection générale. Et de cette manière, comme il l’a répété avec insistance depuis la nuit électorale, Iglesias va essayer de prendre la tête d’un bloc qui reprenne les revendications démocratiques des nationalités, et qui renforce ses positions pour pouvoir faire passer un processus de réforme constitutionnelle.
Le PSOE, pour le moment, s’est prononcé contre un pacte laissant gouverner Rajoy, malgré les habituels défenseurs du régime et de l’establishment qui réclament à tout-va un pacte de la vieille caste du bipartisme. De son côté, Felipe Gonzalez, Susana Diaz, Page, mettent la pression pour que Pedro Sanchez ne fassent pas de pacte avec Podemos et dirige l’opposition. Le fantôme de son parti frère en Grèce, le PASOK, qui a quasiment disparu après le pacte de gouvernement avec Nouvelle Démocratie, est une perspective effrayante pour les dirigeants du PSOE, qui rend difficile une grande coalition PP-PSOE.

Mais le plus difficile en réalité pour les socialistes, le parti garant du régime de 78 et père de l’Etat des Autonomies, sera de former une majorité opposée avec un éventail de forces compliqué, de Podemos à Bildu, en passant par le PNV et Izquierda Unida. Le plus grand problème se situe du côté de ceux qui défendent le droit à décider. Les barons socialistes se sont déjà prononcés contre et le secrétaire de l’organisation, César Luena, a dit que Pedro Sanchez et son équipe ne l’accepteraient pas non plus, « à ses camarades je leur dit que nous avons tous clair en tête l’article 2 de la Constitution qui défend l’unité de l’Espagne » a-t-il assuré.

On peut voir au moins quatre scénarios pour l’évolution de ce labyrinthe : un gouvernement de Mariano Rajoy en minorité avec une abstention de Ciudadanos et du PSOE ; un pacte PP-PSOE – une espèce de Grosse Koalition comme celle formée entre la CDU d’Angela Merkel et le SPD en 2005 – ; un gouvernement entre Podemos-PSOE et les partis nationalistes catalans et basques, qui, comme nous le disions, est plus difficile. Et le quatrième, le plus probable face aux trois autres plus difficiles : de nouvelles élections anticipées.

Podemos considère que n’importe lequel de ces scénarios est bon pour lui et son projet de régénération constitutionnelle. Dans le cas d’élections anticipées, cela serait un deuxième round dans lequel il pourrait améliorer son score. N’importe quelle autre sortie qui implique un pacte entre le bipartisme vieillissant – en ajoutant Ciudadanos ou non – ouvrirait une période de plus grande délégitimation du régime et améliorerait les perspectives pour Podemos dans les élections suivantes qui pourraient ne pas attendre quatre ans. Cela aurait le même effet que la quasi-victoire de Syriza en 2012, et que la grande coalition Nouvelle Démocratie-PASOK trois ans plus tard.

Le droit à décider enfermé dans le cadre du régime espagnoliste

Comme l’écrit Santiago Lupe dans sa première analyse post-20D, l’ascencion de Podemos est « l’expression aussi d’un virage à gauche de larges secteurs ces dernières années, avec l’aspiration à un changement politique et social. Ces aspirations seront-elles un obstacle au projet de régénérer le régime politique, comme le souhaite Podemos dans sa réforme constitutionnelle ? »

La question catalane est l’une des aspirations qui s’est le plus développée dans la dernière période, depuis que les processus du mouvement des indignés se sont éteints et que la bureaucratie syndicale a imposé une « paix sociale » criminelle à l’ensemble de la classe travailleuse. Si aujourd’hui Podemos se propose d’impulser un référendum pour le droit à décider, une profonde crise dans le régime de 78 pourrait s’ouvrir. Et à la fois une grande possibilité de mobilisation de rue pour une question fondamentale.

Evidemment, cela n’est pas l’hypothèse pour laquelle travaille Iglesias. S’il coïncide bien sur un point avec l’actuelle direction du processus catalan, CDC, c’est sur le fait qu’ils conçoivent seulement l’obtention du droit à décider dans le cadre dune négociation avec au moins l’une des deux forces du régime de 78, et en l’occurrence, avec le PSOE. Les moyens de le convaincre, dans un cas comme dans l’autre, sont la pression institutionnelle. Dans le cas de Mas, à partir du Parlement catalan. Dans le cas d’Iglesias, en faisant valoir ses 69 députés dans la négociation d’investiture. Podemos a montré clairement que son moyen d’obtenir le référendum est le pacte par en haut et que sa finalité n’est autre qu’un « nouveau compromis historique », une nouvelle Transition qui restaure la légitimité du régime en échange de quelques réformes cosmétiques.

Une solution progressiste à la question catalane, qui permette l’exercice du droit à décider et ouvre la possibilité de discuter et de tout changer non seulement en Catalogne mais dans le reste de l’Espagne, ne pourra pas émaner d’un pacte entre les anciennes et les nouvelles élites. Cette voie ne peut que mener à un nouveau 78.

Nous ne voyons pas non plus comme une alternative possible ce que proposent certaines forces de gauche qui appellent à une « rupture anticapitaliste » pour faire avancer cette revendication, comme la CUP, et de l’obtenir par une alliance avec CDC, le parti de la bourgeoisie catalane qui dirige le gouvernement catalan. Le chemin par lequel peut s’assumer le processus d’autodétermination catalan est celui de la mobilisation de la classe ouvrière, des secteurs populaires et de la jeunesse de tout l’Etat, dans la perspective d’une véritable rupture et non d’une « régénération » du décadent système de 78.

Pour cela, face à la demande de référendum de Podemos, il est important que toute la gauche anticapitaliste appelle, afin que cela ne devienne pas un objet de transactions dans une nouvelle Transition, à la mobilisation dans tout l’Etat contre le bloc que seulement le PP, Cs mais aussi le PSOE ont annoncé qu’ils imposeraient face à cette revendication démocratique fondamentale.

Traduit du castillan par G. Gorritxo