Monde

Crise politique majeure dans l’État espagnol

Podemos continue à faire du pied aux sociaux-libéraux pour gouverner avec eux

Publié le 4 mars 2016

Hier encore, Pedro Sánchez, le leader des socialistes espagnols (PSOE), n’a pas réussi à réunir le nombre suffisant de voix pour former un gouvernement, malgré l’appui de son groupe parlementaire, des centristes de droites de Ciudadanos et d’une petite coalition régionaliste. Il reste 58 jours pour que Sánchez trouve une solution, à moins de retourner aux élections le 26 juin. De son côté, après les avoir accusé de tout, Pablo Iglesias, le leader de Podemos, continue à appeler les sociaux-libéraux espagnols à mettre en place « un Exécutif des gauches ». C’est ce qui ressortait notamment de son discours de mercredi, au Congrès

Josefina Martínez, correspondante de Madrid (IzquierdaDiario.es)

Mardi, Sánchez a fini d’officialiser son accord avec Ciudadanos, le parti de la « droite cool », au nom du « changement ». Jusqu’à il y a peu, pourtant, Sánchez qualifiait les dirigeants de Ciudadanos d’être les « créatures » du Parti Populaire (droite espagnole). Sachant qu’il n’avait pas le nombre de sièges suffisant pour décrocher la majorité absolue ni même relative, la journée de mercredi était donc sans surprise.

Ce qui a été davantage intéressant, c’était le discours de Pablo Iglesias, plus « à gauche » que d’habitude ; même si, au final, c’est à une coalition avec le PSOE qu’il a appelé de ses vœux. Lors de ce discours (l’un des meilleurs des derniers mois), le charismatique leader de

Podemos a insisté sur le fait que les Indignés avaient trouvé dans Podemos et les dernières élections une traduction politique de leur mouvement et que beaucoup des représentants du « mouvement des places » de 2011 étaient « de nouveaux élus et sont [au Congrès] pour changer les choses de l’intérieur

Dans son discours, Iglesias n’a épargné ni le PP, ni Ciudadanos. Du premier, notamment, il a rappelé que le parti avait été fondé par sept anciens ministres de la dictature franquiste. Au sujet du PSOE, Iglesias a rappelé le respect qu’il avait pour la trajectoire historique de ce parti fondé en 1879, mais il a également rappelé qu’il s’agissait du parti de l’argent facile, des affaires de corruption, du trafic d’influence des années Felipe González.

Après avoir dénoncé l’accord Ciudadanos-PSOE comme un pacte « avec l’oligarchie » au service de l’Ibex 35, le CAC40 espagnol, Iglesias a également fait allusion aux crimes perpétrés par le gouvernement de Felipe González dans le cadre de la lutte contre la gauche nationaliste basque à travers les GAL.

Mais aussitôt, c’est la « Realpolitik » qui a repris le dessus. « Aujourd’hui, je vous tends la main à nouveau, Monsieur Sánchez, a déclaré Iglesias. Je vous assure de notre loyauté si vous vous mettez d’accord avec nous […], si vous nous traitez comme vos pairs », appelant à un exécutif constitué par le PSOE, Podemos, Izquierda Unida et les listes régionales unitaires de gauche.

Un gouvernement de changement avec des socialistes qui voudraient gouverner avec Ciudadanos et en défense de l’Ibex 35 ? Un gouvernement de changement avec les sociaux-libéraux, alors que Iglesias parle d’une base minimale d’accord axée sur la fin des expulsions, une augmentation des budgets de la santé et de l’éducation et l’abrogation des réformes du marché du travail votées en 2010 (sous le gouvernement Zapatero, de gauche) et en 2012 (sous le gouvernement Rajoy, de droite).

Ce faisant, Iglesias embellit le PSOE. Il prépare également les déceptions de ces millions de personnes qui ont voté Podemos, Izquierda Unida ou pour les listes unitaires de gauche régionales précisément pour en finir avec l’alternance PSOE-PP et cette crise qu’on leur fait payer au prix fort.

Si Pablo Iglesias et Podemos étaient un tant soit peu conséquents avec l’ensemble de leurs critiques contre le système PP-PSOE et avec les mesures sociales qu’ils défendent, ils devraient abandonner immédiatement la stratégie de mise en place d’un « gouvernement de progrès » avec les sociaux libéraux et mettre à profit leurs positions parlementaires pour soutenir et aider au développement de la mobilisation du monde du travail et des mouvements sociaux. En optant, à l’inverse, sur la stratégie des « coups de pression » et du « bluff », ils préparent une version bis du scénario qui s’est joué en Grève avec Syriza, en pire de surcroît, sachant qu’ils seraient amenés avec le PSOE.

Trad. CT