Monde

État espagnol. Du changement dans l’air, mais lequel ?

Podemos sur le point de gouverner avec la « caste »

Publié le 22 janvier 2016

Il y a du changement dans l’air dans l’État espagnol, mais pas forcément celui que l’on croyait. Pablo Iglesias a annoncé vendredi 22 janvier, lors d’une conférence de presse, sa volonté de former un « gouvernement de changement progressiste » avec le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et la Gauche unie (Izquierda Unida, IU). C’est pourtant une alliance que le chef de file de Podemos, cette formation anti-austérité et « anti-caste » issue du mouvement des Indignés, avait écartée jusque-là. Mais le voilà devenu à présent principal sauveur du PSOE social-libéralisé en crise et du régime ébranlé de 1978.

Ivan Matewan

Le casse-tête politique dans l’Etat espagnol arriverait-t-il à sa fin ? Les négociations pour former un nouveau gouvernement semblaient bloquées depuis les élections législatives du 20 décembre. Mais Pablo Iglesias a confirmé vendredi qu’il était disposé à former un gouvernement de coalition avec le PSOE et l’IU (communistes et écologistes). A l’instar du Bloc de gauche au Portugal, il s’apprête à passer un accord de gouvernement avec les sociaux libéraux afin d’empêcher la droite d’accéder au pouvoir. Il va même encore plus loin que ses homologues portugais, en souhaitant faire partie du gouvernement lui-même.

« Nous sommes ici pour gouverner et je crois que je dois assumer la vice-présidence du gouvernement de changement ». Pablo Iglesias a affirmé lors de sa conférence de presse vendredi. « L’Espagne ne peut pas se permettre d’attendre Rajoy [chef de file du Parti Populaire-droite-ndlr] » a-t-il affirmé. Les négociations entre les trois formations politiques qui vont commencer prochainement seront l’occasion de « parler des gouvernements, des équipes et des tâches » et, selon le leader du parti, « nous ne débattons pas avec des lignes rouges. » Dans ce gouvernement hypothétique, le secrétaire général des socialistes espagnols devrait se trouver à la présidence et Pablo Iglesias à la vice-présidence. Par ailleurs, Podemos se voit déjà en charge d’importants porte-feuilles ministériels comme la Défense et la Justice.

Un programme minimum pour la constitution du futur gouvernement


Iglesias a détaillé un véritable programme minimum autour duquel le futur gouvernement devrait se constituer. Selon lui, celui-ci devrait prendre une série de mesures d’urgence dans les premiers 100 jours de son existence, afin d’arrêter les évictions, les coupures d’électricité et de gaz et de proposer des solutions de relogement pour les femmes victimes de la violence machiste.

Le futur gouvernement devrait également défendre « la justice sociale » et les acquis sociaux et mettre un frein aux coupes budgétaires et aux privatisations, abroger les réformes du marché du travail et encourager la création d’emplois de qualité.

En ce qui concerne la question des nationalités, Iglesias a insisté sur la nécessité, pour ce futur gouvernement, de « reconnaître la nature plurinationale » de l’État espagnol, notamment en faisant très probablement rentrer Xavi Domènech de l’organisation catalane « En Comú Podem » au gouvernement. La question catalane se retrouve de nouveau au cœur de la situation politique dans l’Etat espagnol depuis plusieurs mois et Iglesias sait bien qu’un gouvernement PSOE-Podemos ne pourrait se maintenir qu’avec le soutien des partis nationalistes catalans et basques.

Concernant l’Union européenne, le futur gouvernement devrait travailler plus étroitement avec ses partenaires européens « au sein d’un système intégral » de défense commune et chercher à transformer « le projet européen » en le rendant plus « démocratique » et plus « social » afin d’encourager la coopération et le développement économique.

Le changement est-il vraiment arrivé ?


En définitive, Pablo Iglesias fait de nouveau un pas à droite en proposant de former un gouvernement avec le PSOE, ce parti social-libéral qui a mis en place, d’abord, les attaques néo-libérales, puis les cruelles mesures d’austérité contre les travailleurs, les jeunes et les femmes. En s’alliant avec une partie de la caste politicienne corrompue qu’il a tant décriée ces dernières années, Podemos confirme sa volonté de régénérer les élites politiques du pays et le régime de 78 ébranlé par les mouvements populaires du début des années 2010.

Le changement est bien arrivé, mais il est loin de correspondre à la proposition de futur gouvernement faite par Iglesias. Il se situe bel et bien au niveau de Podemos lui-même qui aujourd’hui franchit un pas dans son tournant vers le centre et vers son intégration au régime politique actuel. Le gouvernement qu’il propose de former ne sera pas capable de résoudre les problèmes auxquels les classes populaires, les travailleurs, les jeunes et les femmes font face quotidiennement dans l’État espagnol. Loin de tirer les leçons de l’expérience grecque, Iglesias poursuit son chemin vers le pouvoir au prix des désillusions et des déceptions à venir.