Culture et Sport

La révolution des conseils ouvriers de 1956

Poème. « Qu’est-ce que le socialisme ? » (Leszek Kolakowski)

Publié le 21 novembre 2016

A l’occasion du soixantième anniversaire de la Révolution des Conseils de 1956 en Hongrie, Révolution Permanente publie une série d’articles sur différents aspects de cette lutte héroïque de notre classe.

Nous republions ci-dessous le poème « Qu’est-ce que le socialisme ? » du philosophe polonais Leszek Kolakowski. Le texte est devenu très populaire en 1956 au cours de la vague de contestation du stalinisme en Pologne et en Hongrie. Kalakowski décrit merveilleusement et avec un grand talent la société sous le stalinisme. Il s’agit également d’une expression du mécontentement et de l’état d’esprit des intellectuels à l’époque. En effet, ceux-ci ainsi que les étudiants joueront un rôle fondamental dans les premiers moments des mouvements contestataires en Pologne et notamment en Hongrie. Un grand exemple d’unité entre les intellectuels et les ouvriers en lutte pour le socialisme.

Qu’est-ce que le socialisme ?

Nous vous dirons ce qu’est le socialisme.

Mais d’abord devons vous dire ce que n’est pas le socialisme. C’est une question sur laquelle, autrefois, nous avions une idée bien différente de celle que nous avons aujourd’hui.

Bien, donc le socialisme n’est pas :

Une société dans laquelle quelqu’un qui n’a pas commis de crime reste chez lui, en attendant la police.

Une société dans laquelle c’est un crime d’être le frère, la sœur, le fils ou la femme d’un criminel.

Une société dans laquelle quelqu’un est malheureux, parce qu’il dit ce qu’il pense et quelqu’un d’autre heureux parce qu’il ne dit pas ce qu’il pense.

Une société où quelqu’un est mieux parce qu’il ne pense pas du tout.

Une société dans laquelle quelqu’un est malheureux parce qu’il est Juif, et où un autre est mieux parce qu’il n’est pas Juif.

Un État dont les soldats pénètrent les premiers sur le territoire d’un autre pays.

Un État où quiconque chante les louanges des dirigeants est dans une meilleure situation. Un État où l’on peut être condamné sans jugement.

Une société dont les dirigeants se nomment eux-mêmes à leurs postes. Une société où dix personnes vivent dans une seule pièce.

Une société qui a des illettrés et des épidémies de variole. Un État qui ne permet pas les voyages à l’étranger.

Un État qui a plus d’espions que de nourrices, et plus de gens en prison que dans les hôpitaux. Un État dans lequel le nombre des fonctionnaires augmente plus vite que celui des travailleurs. Un État où l’on est forcé de recourir aux mensonges.

Un État où l’on est contraint d’être un voleur. Un État où l’on est forcé de recourir au crime. Un État qui possède des colonies.

Un État dont les voisins maudissent la géographie.

Un État qui produit d’excellents avions à réaction et de mauvaises chaussures. Un État dans lequel les poltrons vivent mieux que les braves.

Un État dans lequel les avocats sont presque toujours d’accord avec le procureur.

Un État dans lequel la majorité des gens cherchent Dieu pour trouver une consolation à leur misère. Un État qui octroie des prix à de pseudo auteurs et en sait plus sur la peinture que les peintres.

Une nation qui opprime d’autres nations.

Une nation qui est opprimée par une autre nation.

Un État qui veut que tous ses citoyens aient la même opinion en philosophie, politique étrangère, économie, littérature et morale.

Un État dont le gouvernement définit les droits de ses citoyens, mais dont les citoyens ne définissent pas les droits du gouvernement.

Un État où l’on est responsable de ses ancêtres.

Un État où une partie de la population reçoit des salaires quarante fois plus élevés que ceux des autres.

Un État unique, isolé.

Un groupe de pays arriérés.

Un État qui utilise des mots d’ordre nationalistes.

Un État dont les gouvernements pensent que rien n’est plus important que leur pouvoir. Un État qui fait un pacte avec le crime et adapte ensuite son idéologie à ce pacte.

Un État qui aimerait voir son Ministère des Affaires Étrangères déterminer l’opinion politique de toute l’humanité.

Un État qui trouve difficile d’établir la distinction entre réduire en esclavage et libérer. Un État où les agitateurs racistes jouissent d’une totale liberté.

Un État où il y a propriété privée des moyens de production.

Un État qui se considère comme fermement socialiste parce qu’il a liquidé la propriété privée des moyens de production.

Un État qui distingue difficilement une révolution sociale d’une agression armée.

Un État qui ne croit pas que les gens doivent être plus heureux sous le socialisme qu’ailleurs. Une société qui est la tristesse même.

Un système de caste.

Un État qui connaît toujours la volonté des gens avant de la leur demander. Un État qui peut les maltraiter impunément.

Un État dans lequel une conception de l’histoire fait la loi.

Un État dans lequel philosophes et écrivains disent toujours la même chose que les généraux et les ministres, mais toujours après eux.

Un État dans lequel les plans de villes sont des secrets d’État.

Un État dans lequel les résultats des élections parlementaires peuvent toujours être prédits. Un État où existe le travail forcé.

Un État où existent des liens féodaux.

Un État qui a le monopole mondial du progrès scientifique.

Un État où un peuple entier, contre sa volonté, peut être transplanté ailleurs.

Voilà la première partie. Mais maintenant, attention, nous allons vous dire ce qu’est le socialisme. Bien : le socialisme est une bonne chose.