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Monde

Interview de Stefan Schneider. La montée de l’extrême droite et comment y faire face

Pogroms à Chemnitz : l’Allemagne sous la menace fasciste ?

Ces derniers jours la ville de Chemnitz en Saxe a été le théâtre de manifestations racistes particulièrement véhémentes et violentes dirigées par des militants néo-nazis et soutenues par le parti d’extrême droite AFD (Alternative für Deutschland). Ces pseudo « veillées funèbres » qui sont en fait des rassemblements très politiques ont été appelées après le meurtre d’un Allemand de 35 ans, vraisemblablement perpétré par deux migrants d’origine irakienne et syrienne. Stefan Schneider, membre de la rédaction du quotidien en ligne Klasse Gegen Klasse et membre de la direction de RIO, l’Organisation Révolutionnaire Internationaliste, section de la FT-QI en Allemagne, revient dans cette interview sur la signification de ces événements qui en disent long sur les dynamiques souterraines qui agitent l’Allemagne d'aujourd’hui.

« Ne laissez pas entrer la terreur ». Banderole anti-migrants lors du rassemblement d’extrême-droite de Chemnitz du lundi 27 août

Des images troublantes ont fait le tour du monde. On y voit quelques milliers de personnes, rassemblées autour du célèbre buste de Karl Marx de Chemnitz, scandant des slogans racistes et xénophobes et n’hésitant pas à plusieurs reprises à appeler au meurtre des « étrangers » ou à faire le salut nazi, interdit en Allemagne. Face à eux, et séparés par 600 policiers anti-émeute, un millier de contre-manifestants antifascistes. Le contraste est saisissant entre l’emblématique statue, vestige d’une République Démocratique Allemande absorbée par la République fédérale, et la teneur de ces rassemblements. Cette coïncidence troublante s’explique par le fait qu’à Chemnitz les rassemblements politiques ont souvent lieu sur cette place centrale qui est aujourd’hui le symbole de cette ancienne ville ouvrière, qui avait été renommée « Karl-Marx-Stadt », entre 1953 et 1990, par le régime « communiste ». Mais il ne faut cependant pas se méprendre car il n’y a chez ces manifestants d’extrême droite nulle revendication d’un héritage du révolutionnaire allemand dont on fête le 200e anniversaire de naissance cette année. Leurs références sont bien au contraire à chercher du côté du nazisme, dont certains se sont revendiqués ouvertement auprès des journalistes. Leurs méthodes le sont également, lorsque l’on sait également les attaques de migrants que des militants néonazis ont commises en marge de ces rassemblements.

Révolution Permanente : Que sait-on sur le meurtre à l’origine des rassemblements d’extrême droite de Chemnitz des derniers jours ?

Stefan Schneider : On sait que la victime était un homme de 35 ans qui avait la double nationalité allemande et cubaine. Sur Facebook, il avait « liké » la page de « Die Linke » (Le Parti de Gauche), partagé des memes anti-AFD. Il était également supporter de foot. Apparemment ce sont deux hommes originaires d’Irak et de Syrie qui l’ont tué. Ces éléments ont fait que les supporters d’extrême-droite du club de foot de Chemnitz, qui sont tout simplement des néonazis, ont appelé à un premier rassemblement en hommage à la victime. L’AFD a ensuite appelé à une deuxième manifestation le lendemain.

RP : « Veillées funèbres », manifestations, pogroms, comment devons-nous nommer ces rassemblements ?

Stefan Schneider : Je crois que ce qui s’est passé ces derniers jours à Chemnitz n’est pas quelque chose d’entièrement nouveau, dans le sens où il y a des antécédents dans plusieurs villes de Saxe, mais aussi dans d’autres régions. Les médias allemands ont beaucoup parlé de « pogroms ». Il y a eu des attaques violentes sur des migrants, des journalistes, des militants de gauche. On ne peut donc parler de « veillée funèbre ». Le climat est rapidement devenu totalement délétère, mais le plus important est ce qui va se passer dans les jours qui viennent. La rapidité de la mobilisation de l’extrême droite est d’ores et déjà impressionnante. Le jour même où l’attaque au couteau a eu lieu, il y avait déjà 1000 manifestants d’extrême droite et le lendemain 5000. Ce week-end, de nouvelles manifestations sont prévues. Il est encore tôt pour circonscrire ces événements, mais fondamentalement, il y a un saut qualitatif, parce que l’AFD (l’Alternative pour l’Allemagne) s’est pour la première fois montrée clairement du côté des néonazis.

RP : Est-ce que des personnalités politiques de l’AFD ont participé à ces rassemblements ?

Stefan Schneider : il y avait des militants de l’AFD, mais c’est principalement dans les médias que les figures de l’AFD ont soutenu publiquement ces rassemblements.

RP : Est-ce que l’AFD est très présente à Chemnitz ?

Stefan Schneider : Elle y a obtenue 24,3 % lors des dernières élections fédérales et est à présent le deuxième parti en termes de voix, juste derrière la CDU (L’Union chrétienne-démocrate) d’Angela Merkel.

RP : Tu disais que des manifestations similaires ont déjà eu lieu, mais quelle est la différence entre PEGIDA (Les Européens patriotes contre l’islamisation de l’occident) et ces manifestations ?

Stefan Schneider : Il n’y a pas une grande différence. PEGIDA participe aussi à ces rassemblements. La grande manifestation prévue samedi est appelée conjointement par l’AFD et PEGIDA. Le mouvement PEGIDA s’est d’abord présenté comme une initiative de citoyens, qui ne sont « ni de gauche ni de droite », mais aujourd’hui, à Chemnitz, il est très clair que les manifestations sont dirigées par des militants fascistes.

RP : Comment s’organisent ces militants fascistes ? Ont-ils des organisations, sont-ils membres de cellules de l’AFD ?

Stefan Schneider : Les deux. Depuis les années 1990, il existe une mouvance néonazie en Allemagne de l’Est et en particulier en Saxe. En Allemagne de l’Ouest, le phénomène est plus ancien. Ces dernières années sont apparues de nouvelles organisations comme « Troisième voie » qui, aux côtés d’autres groupuscules néonazis, ont fusionné avec l’AFD. Beaucoup de militants néonazis sont entrés dans l’AFD où ils ont trouvé des sources de financement. Des militants nazis notoires travaillent dans les bureaux de l’AFD au Parlement fédéral. Jusque là l’AFD s’était toujours plus ou moins distanciée des militants d’extrême droite, ce qui n’est plus le cas avec les événements de Chemnitz où elle affiche clairement son soutien.

RP : Pourquoi est-ce que l’extrême droite est particulièrement forte en Saxe ?

Stefan Schneider : En l’occurrence on devrait dire en Allemagne de l’Est en général. Non pas que l’Allemagne de l’Est serait qualitativement plus à droite que l’Allemagne de l’Ouest, parce qu’il y a aussi d’importantes structures néonazies en Allemagne de l’Ouest. Dans certaines parties d’Allemagne de l’Ouest, l’AFD est au-dessus de 20 %. Mais après la restauration capitaliste qui a suivi la chute du Mur, la structure économique est-allemande a été bouleversée et il y a toujours d’importantes différences de salaire, dans les retraites, en termes de temps de travail, et même dans les montants des aides sociales entre l’Est et l’Ouest. La qualité de vie est bien moins bonne à l’Est qu’à l’Ouest.
En même temps, Die Linke n’apparaît pas comme une alternative parce qu’elle est au gouvernement de nombreux Länder de l’Est et qu’elle est perçue comme un parti institutionnel. L’AFD et les organisations d’extrême droite qui gravitent autour peuvent ainsi se présenter comme la seule alternative politique radicale.

RP : Dans l’un des reportages publiés sur les rassemblements de Chemnitz, on voit un responsable politique du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne) participant à une contre-manifestation, dire que la situation économique à Chemnitz est plutôt bonne et que les manifestants d’extrême droite ont tous un travail. Qu’en penses-tu ? Doit-on voir le développement de l’extrême droite comme une conséquence directe de la crise en Allemagne ? Faut-il expliquer le développement de l’extrême droite par la précarisation de la société est-allemande et les bas salaires, ou est-ce plus complexe que cela ?

Stefan Schneider : C’est naturellement plus complexe. Cette montée de l’extrême droite est bien sûr avant tout le reflet d’un climat social général, qui n’est pas propre à une ville en particulier. Les manifestants qui étaient à Chemnitz lundi ne viennent pas tous de la ville ni même de Saxe, mais de toute l’Allemagne.
L’économie allemande et le régime se trouvent dans une crise latente, qui s’est aiguisée à partir de 2015 avec la « crise des migrants », l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et les tendances protectionnistes qui ont remis en cause le positionnement de l’Allemagne face à la France, la Chine, les Etats Unis, avec en corolaire la question de la place de l’Allemagne dans le monde, ou si l’on veut de l’impérialisme allemand. Dans ce contexte, les derniers gouvernements ont tout fait pour accroître la traque des migrants et durcir les lois d’asile. Face aux rassemblements de Chemnitz, le gouvernement annonce plus de police. Il y a des projets de lois dans les différents Länder pour renforcer les prérogatives de la police, notamment à l’égard des migrants.
Horst Seehofer, le très à droite leader bavarois de la CSU (union chrétienne-sociale) est ministre de l’Intérieur et échange souvent avec Salvini, Viktor Orban, Sebastian Kurz, les principales figures du populisme d’extrême droite en Europe. Le gouvernement a donc sa part de responsabilité dans le climat actuel.

RP : Pourrais-tu préciser ce à quoi tu fais référence quand tu parles d’une crise du gouvernement allemand ?

Stefan Schneider : Les deux partis de gouvernement historique, le SPD et la CDU sont à leur niveau le plus bas dans les sondages depuis des décennies. Après les dernières élections législatives, jamais un gouvernement n’avait mis autant de temps à se former. Aujourd’hui, même la CSU se prépare à une déconfiture historique en Bavière où des élections sont prévues en octobre, ce qui signifierait une nouvelle crise pour le gouvernement fédéral. Il y a quelques semaines, au début de l’été, il y a eu une crise entre Angela Merkel et Horst Seehofer sur la question migratoire, pendant laquelle le gouvernement a failli sauter. Tous ces éléments font que la crise est latente et que le gouvernement est toujours instable.

RP : Tu parlais également d’une crise économique en Allemagne, mais si l’on compare l’Allemagne avec les autres pays européens, parler de crise économique ne semble pas si évident que cela. Tu parlais également d’une « crise migratoire ». Est-ce vraiment le cas ? Il semble que les migrants n’ont pas de mal à trouver un emploi, que leur taux d’emploi est élevé et qu’ils ne sont pas en concurrence avec les salariés allemands parce qu’ils occupent des postes où la main d’œuvre manque. Le patronat allemand semble également très favorable à l’emploi des migrants qui pallient au manque de main d’œuvre sur le marché de l’emploi allemand.

Stefan Schneider : L’industrie automobile, pilier de l’économie allemande est menacée par les barrières douanières mises en place par les Etats-Unis, dans le cadre de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’Allemagne. Cette crise latente risque de faire baisser le taux de profit en Allemagne. Il est vrai que la crise n’est pas aussi immédiatement présente en Allemagne que dans le reste de l’Europe, mais cette relative stabilité suppose que la guerre commerciale avec les Etats-Unis ne s’aggrave pas. Le modèle d’accumulation allemand, fondé sur les exportations risque également d’être menacé dans un monde où le protectionnisme et les barrières douanières s’accroissent. La situation économique pourrait ainsi rapidement s’aggraver.
Mais à la différence de la France, où les réformes du marché du travail sont encore en cours, la précarisation de long terme des années précédentes n’a pas rendu nécessaire des ajustements brusques et des réformes austéritaires particulièrement violentes. Les effets sociaux n’en demeurent pas moins là et cette précarisation de long terme, touche particulièrement les jeunes et les femmes.

RP : Pour en revenir aux rassemblements de Chemnitz : qui sont ces manifestants d’extrême droite ? D’un point de vue social, sont ils des victimes de la précarité ? Sont-ils nombreux ou ne sont-ils qu’une minorité peu signifiante ?

Stefan Schneider : Ils étaient nombreux dans la rue mais représentent encore une minorité. En Saxe l’AFD est toujours plus forte, mais il y a une différence entre les électeurs de l’AFD et les militants néonazis. L’extrême droite allemande regroupe un spectre varié d’engagement politique.
Les structures néonazies sont tendanciellement composées d’hommes blancs entre 25 et 35 ans, mais elles attirent de plus en plus de femmes et des militants plus jeunes. Mais d’un point de vue social, ils sont ce que l’on appelle les « Dagebliebenen », « ceux qui sont restés là ». Il y un phénomène de migration interne en Allemagne et tout particulièrement en Allemagne de l’est. De nombreux jeunes quittent les campagnes ou leur ville pour aller dans une plus grande ville ou en Allemagne de l’ouest pour étudier ou travailler. Les structures nazies se composent essentiellement de ceux qui sont restés là où ils sont nés. Ceux qui soit ne veulent pas, soit n’ont pas pu, pour diverses raisons, partir.

RP : Ces Néonazis sont-ils donc majoritairement sans emploi ?

Stefan Schneider : Le problème est que les structures de droite sont toujours plus ancrées dans la société. Dans les forces de répression, les entreprises, il y a de plus en plus de structures d’extrême droite, qui sont insérées dans le tissu social local. Ainsi, on ne peut décrire les néonazis comme un mouvement regroupant des chômeurs ou des précaires rendant les migrants responsables de leur situation.
La question cruciale est quelle est la réponse de la gauche à la question sociale. Comme tu l’as dit, les migrants ne sont pas réellement en concurrence avec les salariés allemands sur le marché du travail, mais ils sont perçus comme cela. Il y a un climat dans lequel les migrants sont perçus comme une menace potentielle, notamment du point de vue de la violence. Dans les manifestations de Chemnitz les migrants sont ainsi présentés comme une menace terroriste.
Ils sont également perçus comme une menace au niveau du marché du travail, même si cela relève du fantasme. Mais justement, les syndicats ont beaucoup tardé à organiser de façon commune les salariés migrants avec les autres salariés. Notre revendication est de dire qu’il y urgemment besoin d’une syndicalisation conjointe des salariés migrants et non migrants. Nous avons besoin d’une position claire des directions syndicales et de Die Linke, sur un programme social. Vouloir défendre la démocratie, l’Etat de droit face à des « excès », comme c’est souvent présenté dans les médias, n’est pas suffisant.
La question est : quelles réponses à la question sociale propose la gauche afin d’apparaître comme une alternative crédible.
Le fait que Merkel et ses gouvernements ont surtout été remis en cause par l’extrême droite ces derniers temps est directement lié à ce qui s’est passé à Chemnitz.

RP : L’Allemagne d’aujourd’hui est parfois comparée avec la République de Weimar des années Trente. Qu’en penses-tu ?

Stefan Schneider : La comparaison avec les années Trente est aussi précise que la comparaison de la crise de 2008 avec la crise de 1929. Il y a des parallèles, parce que le capitalisme connaît une crise importante et que les attaques contre les salariés se sont multipliées. Mais les deux crises ne sont pas similaires. Il s’agit actuellement d’une récession de long terme et non d’une dépression brutale. La paupérisation et la misère sociale ne sont pas aussi fortes que dans les années 1930. Nous avons une précarisation de long terme et une croissance lente de l’extrême droite et, jusqu’à présent, le manque d’une réponse de la gauche. Il y a certes une menace croissante de l’extrême droite, mais ce n’est comme s’il existait un mouvement fasciste de masse dans la rue. Mais cela peut changer, c’est pourquoi il faut être vigilant. De même, l’AFD n’est pas hégémonique. Elle s’est ouvertement montrée fasciste ces derniers jours et il faut voir quelles en seront les implications.

RP : Peux-tu nous dire enfin quelles ont été les réactions de la gauche allemande et des syndicats après ces rassemblements de Chemnitz, et quelles réponses concrètes se préparent ?

Stefan Schneider : Les syndicats et Die Linke ont publié des déclarations qui rejettent ces violences d’extrême droite sur une ligne de défense de l’Etat de droit, contre la violence et le racisme. Ce qui manque à gauche et dans les syndicats, en dehors de quelques groupes, ce sont des déclarations qui mettent directement en cause le gouvernement. Il y a des critiques de la politique migratoire de la droite et du ministre de l’Intérieur, par exemple, mais une partie de Die Linke dit qu’il faut renforcer la police. Il convient de réagir directement face à cette extrême-droite dans la rue, mais il faut aussi en même temps poser la question de l’origine de cette violence, qui repose dans la politique de précarisation, la militarisation de la société, les déportations racistes des migrants.
Le patronat est certes plutôt favorable à l’égard des migrants. Dans le conflit avec Seehofer, le MEDEF allemand a clairement soutenu Angela Merkel. Mais il y a des secteurs du patronat qui ne partagent pas ce point de vue et à dire vrai, le capital allemand se trouve dans une impasse stratégique. Reste à voir dans quelle direction les choses vont évoluer. Ce sera en tout cas très lié à l’évolution de la crise mondiale et des tensions entre les grandes puissances.
Depuis le quotidien Klasse Gegen Klasse et en tant qu’Organisation Révolutionnaire Internationaliste, nous pensons qu’il faut défendre une politique dans les syndicats et les organisations qui propose un front commun contre l’extrême droite et en même temps défende un programme social qui s’attaque aux racines sociales de l’extrême droite. A Leipzig, par exemple, non loin de Chemnitz, un sous-traitant automobile est menacé de fermeture. Cette question des fermetures d’usine est très importante, les fermetures des vingt-cinq dernières années ayant rendu la situation sociale très difficile en Allemagne de l’Est. Si nous ne nous y opposons pas, l’extrême droite en sortira renforcée.
Samedi une grosse manifestation d’extrême droite est prévue à Chemnitz. Dans toute l’Allemagne, des manifestations antiracistes sont prévues et appelées largement par la gauche et les syndicats. Reste à voir si Die Linke et les syndicats mobiliseront réellement.

Propos recueillis par Pierre Reip




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