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Politique

Vu sur Anti-K.org

Pour comprendre les manifestations viticoles en Languedoc

Article initialement paru sur Anti-K.org Par : Gérard Florenson

La manifestation appelée à Narbonne le samedi 25 mars par le syndicat des vignerons de l’Aude a été un succès. Même si on retient l’évaluation la plus basse – 1.500 selon la police – cela représente un tiers des viticulteurs du département et si le chiffre de 4.000 annoncés par les organisateurs est pour le moins gonflé il y avait plus de 2.000 personnes, avec quelques délégations des départements voisins. On a connu des mobilisations plus fortes mais celle-là était significative. Après les éleveurs de porc et les producteurs de lait assistons-nous à une nouvelle crise, cette fois-ci viticole, provoquant la colère paysanne ? Mais pourquoi est-elle pratiquement limitée au Languedoc ?

Avant d’évoquer les revendications mises en avant, il faut revenir sur les spécificités de l’agriculture régionale qui à la fin du XIX° a été marquée par la monoculture de la vigne. Ce n’est plus tout à fait le cas mais le Languedoc-Roussillon reste de loin la première région viticole avec près de 20.000 exploitations cultivant des vignes, la plupart à titre principal ; autre spécificité, la prédominance des exploitations petites et moyennes qui restent présentes sur la plus grande partie du territoire. Il demeure une « culture du vin » combinée au souvenir des grandes mobilisations qui ont marqué la région depuis 1907.

La crise actuelle se manifeste par une chute des volumes commercialisés – une partie de la production reste donc en stock – et une baisse des prix ; ce recul concerne peu les vins d’appellation contrôlée mais affecte fortement les « vins de France », dits de table (sans indication géographique, avec ou sans mention de cépage) ainsi que ceux en IGP (Indication Géographique Protégée). Or ces deux dernières catégories pèsent davantage dans la région qu’au niveau national, d’où une baisse des revenus et une forte inquiétude pour l’avenir. Au niveau des circuits de vente la part des grandes surfaces et des magasins de hard discount progresse régulièrement au détriment des ventes directes et des magasins spécialisés, avec une proportion moindre pour les AOC ; la nouveauté est le développement rapide des ventes en cubitainers et fontaines à vin. Hormis quelques bouteilles haut de gamme les supermarchés ont le monopole des vins d’origine étrangère, surtout espagnols, sous divers conditionnements.

Ce sont les importations de vins espagnols qui sont au cœur de la contestation, avec les arguments classiques sur la « concurrence déloyale » qu’on retrouve à propos d’autres productions, y compris en bio. Outre le volet qualité, les vins étrangers étant inférieurs aux nôtres, ils reposent sur deux volets : le coût de la main d’œuvre – un élément important en viticulture – et les contraintes agro-environnementales qui seraient bien moindres ou pas respectées en Europe du sud. Ce 2° aspect pourrait être valorisé d’un point de vue commercial en misant sur les exigences nouvelles des consommateurs mais à l’inverse le discours dominant reste « moins de normes, moins de contrôle ».

Qu’en est-il de la concurrence étrangère ?

Avant de revenir à l’actualité il faut souligner que sa condamnation n’a rien de nouveau. En 1907 les vignerons dénonçaient les trafics et les mélanges dont certains étaient effectivement de véritables poisons, mais aussi les importations de vins d’Algérie ; cela dure au-delà de 1962, les accords d’Evian prévoyant l’achat de vin à l’Algérie indépendante qui avait hérité des vignobles plantés par les colons. En recourant massivement aux importations le négoce casse les prix et dénature les produits. Dans les années suivantes s’ajoute la dénonciation des vins italiens, provenant du sud maffieux et trafiqués par les « margoulins pinardiers » selon l’expression d’Emmanuel MAFFRE BAUGE, dirigeant viticole proche du PCF. Le refus des importations va de pair avec la dénonciation de l’Europe des marchands et au début des années 70 la contestation reste marquée à gauche avec une tonalité Occitane assez forte pour « vivre et travailler au pays ».

Mais revenons aux importations de vin d’Espagne pour donner quelques éléments statistiques. Les vins espagnols représentent 80 % des vins étrangers commercialisés par la grande distribution, dont nous avons vu l’importance, mais les 342.000 hectolitres vendus l’an dernier font à peine 5 % du total des ventes. Cela reste limité, rien à voir avec les viandes, mais d’une part la progression annuelle est forte, d’autre part la quasi-totalité des vins de table, vins d’Espagne sans autre indication géographique ni de cépage, vendus à moins de 2 € le litre. Comte-tenu de la segmentation de la production du Languedoc la concurrence y est ressentie plus vivement que dans d’autres régions. Certains supermarchés ont donc subis des attaques destructrices pas toujours limitées au rayon des vins.

Mais il ne s’agit là que des ventes aux consommateurs français et on pourrait considérer que la proportion reste faible, d’autant que la tendance générale reste d’une part à la diminution de la consommation de vin et de l’autre à la place plus importante des vins d’appellation : « boire moins, mais du meilleur ». Malgré la baisse du pouvoir d’achat de la majorité des ménages cette tendance prévaut dans tous les pays européens, y compris en Espagne. Les effets des importations sont plus importants si on ajoute qu’elles se composent presque exclusivement de vins en vrac qui peuvent être réexportés après coupage quand ils ne sont pas, ainsi qu’accuse le syndicat des vignerons, rebaptisés en vins de France.

C’est bien connu, la « ferme France » dégage des excédents commerciaux, les vins et alcools y étant pour beaucoup, mais il faut y regarder de plus près, considérer d’une part la valeur des exportations et de l’autre leur volume. Le cognac, le champagne et les vins d’appellation tirent vers le haut le chiffre d’affaires à l’export ; en revanche le volume des ventes baisse, surtout en IGP et vins de table, alors que pour cette dernière catégorie les importations augmentent. Or une fois partagé le marché des pays riches et structurellement importateurs (Europe, Japon, États-Unis où la production augmente mais moins vite que la consommation) les marchés à venir sont ceux de pays peuplés, avec un niveau de vie moindre, marginalement ou pas du tout producteurs comme la Chine et le Brésil. Des centaines de millions d’individus pourraient se mettre à boire du vin, mais les pays exportateurs doivent s’adapter à leurs goûts supposés et à leur porte-monnaie. Il faut donc être compétitifs, comme le martèle le gouvernement, plus que les concurrents qui ne sont pas légion : Espagne, Italie, dans une moindre mesure Portugal, Chili, Argentine, Australie et Afrique du sud. Mais il ne faut pas oublier que certains pays ont des capacités productives inexploitées, comme justement le Brésil et la Chine.

Tout ceci naturellement si on accepte la logique de l’exportation à outrance et à n’importe quel prix, ce qui représente un grand danger, la tentation de faire à nouveau « pisser la vigne » et d’en rabattre sur les exigences qualitatives, au rebours des évolutions des dernières décennies.

Mise en cause de la loi Evin. Le vin, ça n’est pas de l’alcool et il n’a pas de responsabilité dans l’alcoolisme et les beuveries juvéniles à coup d’alcools forts. De là à faire de l’interdiction de la publicité la cause de la baisse de la consommation… Retour à l’époque où les responsables viticoles incriminaient la baisse du pouvoir d’achat qui poussait à boire moins de vin ? Il faut plutôt y voir une revendication identitaire liée au « glorieux passé », à la tradition régionale du « pays du vin ».

Retour sur les « contraintes » et l’organisation des marchés.

On dénonce le libéralisme mondialisé et dans le même temps les normes et règles qui interdisent aux viticulteurs de s’y adapter, à la différence des producteurs étrangers soumis à une réglementation et à des contrôles moins rigoureux. C’est sans doute sur ce terrain qu’on constate le plus fort recul idéologique. En 1972 le syndicalisme opposait à la libéralisation des marchés la proposition d’une « charte des vins de table de la viticulture méridionale » qui prévoyait, pour garantir les revenus, des mécanismes de réglementation et d’intervention publique à l’échelle européenne. Aujourd’hui il conteste moins le principe de la concurrence que son caractère faussé. Or il est indéniable que l’organisation du marché du vin est beaucoup moins protectrice que celle des céréales, même si cette dernière a reculé ; chaque agriculteur peut le constater vu la place du blé dur dans la région.

En fait des revendications progressistes devraient s’articuler autour d’un prix minimum garanti décliné selon la catégorie de vin, un acompte significatif à la livraison et/ou une prime au stockage, des mesures de retrait et de distillation des excédents à hauteur des besoins, le tout encadré par un quantum pour limiter le risque d’une surproduction structurelle.

Les déclarations et dossiers qui incombent aux viticulteurs doivent bénéficier d’un appui gratuit des services publics. Quant aux « contraintes » le surcroît de travail lié aux indispensables mesures agro-environnementales devrait être rémunéré, tout comme les autres contributions de l’agriculture à l’entretien des espaces ruraux, par un « salaire par actif agricole » indépendant des aléas de la production et des marchés.




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