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Débats

#immunité, hégémonie et autodéfense ouvrières

Pour lutter contre le FN, se libérer définitivement du front républicain

« L’importance pratique immense d’une orientation théorique juste se manifeste de la façon la plus frappante au cours des périodes de conflit social aigu, de tournants politiques rapides, de changements brusques dans la situation. Au cours de ces périodes, les conceptions et les généralisations politiques s’usent rapidement, et exigent d’être soit complètement remplacées - ce qui est facile -, soit d’être concrétisées, précisées ou partiellement rectifiées - ce qui est plus difficile. C’est précisément au cours de telles périodes que se manifestent nécessairement toutes sortes de situations transitoires, intermédiaires, et une foule de combinaisons qui bousculent les schémas habituels et exigent doublement une attention théorique soutenue. En un mot, si, dans une époque de développement pacifique et ordonné - avant la guerre -, on pouvait encore vivre sur le revenu de quelques abstractions toutes faites, à notre époque chaque événement nouveau nous enfonce dans la tête la loi la plus importante de la dialectique : la vérité est toujours concrète. » (Trotsky, « Bonapartisme et fascisme », 1934)

Les principaux résultats du second tour, sans préjuger d’une analyse plus approfondie pour l’instant, sont déjà très instructifs. Macron est élu avec 66,1% des suffrages exprimés contre 33,9% pour Marine Le Pen, soit approximativement 20,7 millions de voix pour le premier, et 10,6 millions pour la seconde. Il s’agit donc là d’un large record historique pour le parti frontiste, qui gagne 3 millions de voix par rapport au premier tour. Mais cela correspond, respectivement, à 43,6 % et 22,4 % des inscrits. Sans même parler de la partie importante des classes populaires qui n’est pas inscrite, cela place au deuxième rang les 34 % d’inscrits, soit plus de 16 millions de personnes, qui n’ont voté pour aucun des deux candidats, avec 12,1 millions d’abstentionnistes (25,4 %), score le plus élevé depuis 1969, et 4 millions et quelques de bulletins blancs et nuls (presque 11,5 % des votants), ce qui ne s’était jamais vu sous la Ve République. Ce record est au moins tout autant historique. A tous égards, ces résultats cristallisent le tournant profond en cours dans la situation politique française, et confirment que nous entrons dans une ère d’incertitudes et d’instabilité majeures.

De quelle orientation les révolutionnaires doivent-ils se doter dans cette séquence nouvellement ouverte ? Le texte de Sylvain Pyro intitulé « Pour préparer les affrontements avec Macron, il faut avoir aujourd’hui une politique juste face au Front National », publié en réaction à notre précédent article « Entre "pire" et "moindre mal" ? Le tandem Le Pen-Macron, ou comment être piégé entre deux variantes du bonapartisme », nous servira ici pour réfléchir, par contraste, à nos tâches politiques de la prochaine période.

Sur la contribution de Sylvain Pyro

Résumons d’abord les deux problèmes de ce texte. Le premier est que sa méthode visant à condamner la « confusion » de mon article a au pire comme but, au moins comme effet, de la produire, consistant à se forger un adversaire aussi caricatural que fictif pour pouvoir plus facilement ensuite tenter de l’expédier. A le lire je ne comprendrais rien à la « spécificité » du FN, laisserais dans l’ombre tout ce qui en lui relève du (néo)-fascisme, aurais une lecture mécaniste-vulgaire du fascisme empêchant de penser qu’il puisse y avoir des « accidents » de l’histoire, et de ce fait minimiserais ce que représenterait l’accession de Le Pen au pouvoir. Par quoi in fine je contribuerais par le « Ni-Ni » défendu dans le contexte de l’entre-deux-tours, à banaliser les idées du FN (rien que ça !). Quiconque lit réellement l’article, à défaut d’en partager les positions, sait que cela est faux, [1], mais nous connaissons le proverbe, « Quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage ».

Mais le second problème, bien plus important, est que simultanément ce texte laisse des pans entiers de l’analyse dans l’ombre, en particulier la signification du phénomène Macron, le type de crise de la démocratie bourgeoise auquel nous faisons face, et plus largement, sous-estime ce qu’est le « bonapartisme » ne serait-ce que dans sa forme actuelle. Par son unilatéralisme, que le contexte de l’entre-deux-tours ne saurait conjoncturellement justifier, ce texte reconduit un type de vision adaptée en dernière instance à la logique du front républicain, sur lequel il est singulièrement silencieux. Cette vision s’inscrit dans une tradition et reflète une pression avec lesquelles nous devons rompre en vue de la reconstruction d’un front unique ouvrier capable de peser dans la période qui s’annonce.

1. Le front républicain n’est pas seulement l’opposé du front unique ouvrier, mais l’arme pour l’enterrer

L’enjeu de la discussion est celle d’une politique pour l’unité de notre classe et d’un front unique ouvrier totalement indépendant des opérations bourgeoises qui ont précisément pour but de l’empêcher, à l’image, dans le contexte de l’entre-deux-tours, du « front républicain ».

Nous n’avons pas fait face à une élection parmi d’autres : un contexte de crise organique croissante est celui d’une crise d’hégémonie majeure de la bourgeoisie. Celle-ci cherche à rénover son régime politique depuis un certain temps, en gros depuis la crise du mitterrandisme et la désaffection croissante de sa base sociale. Cette recherche a été ralentie jusqu’ici par un certain nombre d’obstacles (voir les épisodes de 1995, 2003, 2005, 2006 etc.), mais l’objectif est clair : exclure totalement et définitivement du bloc social dominant, les travailleurs, les classes populaires, de façon à pouvoir accélérer la contre-révolution sociale dont elle a besoin. Macron, nouvellement élu, est au défi de conquérir une majorité présidentielle, ce que rien ne garantit encore. Dans tous les cas, ne doutons cependant pas qu’il va se faire au maximum de ses possibilités l’agent zélé de cette transition politique, destinée à forger un nouveau bloc bourgeois de pouvoir. S’il réussit dans cette voie, alors les conditions seront d’autant plus réunies pour des avancées bien plus profondes encore de l’extrême-droite et la liquidation des énergies combattives et révolutionnaires qui ont commencé à ressurgir depuis le printemps 2016.

Dans le cadre de la campagne du second tour, le « front républicain », au service du projet de Macron, est allé de Hollande à Gattaz en passant par tous les grands médias. Une partie de la gauche radicale s’y est également soumise, à l’image du PCF et d’Ensemble. En revanche, ce front est entré profondément en crise du côté de la jeunesse et des classes populaires, ce dont témoigne, même si leurs motifs sont évidemment hétérogènes, l’ampleur historique de l’abstention, des votes blancs et nuls. Cette crise est le symptôme frappant de l’instabilité et des germes de polarisation sociale qui se préfigurent. Il faut insister sur ce point, que développe Samuel Hayat dans sa tribune de Libération du 9 mai, « Pour un nouveau front antifasciste » : ce sont bien plus les grands patrons et politiciens bourgeois que les jeunes et les ouvriers qui ont soutenu Macron, de façon explicite ou implicite. On se souvient des 65% des adhérents-sympathisants de la France Insoumise qui ont annoncé voter blanc ou s’abstenir (indépendants de l’électorat d’ensemble, qui a plus voté Macron). Enfin, même si les mobilisations de rue dans l’entre-deux-tours n’ont eu comparativement rien à voir avec celles de 2002, il est notable qu’à Paris plusieurs milliers de jeunes aient spontanément défilé sur le « Ni-Ni », incomparablement plus nombreux que sur le « pas une voix au FN » ou équivalent. En revanche, déterminant essentiel de la situation, des débris du PS à tout le grand patronat national et international, c’est le soutien à Macron contre le « chaos » Le Pen qui s’est exprimé. Comme le résume S. Hayat « la stratégie du front républicain face à l’extrême droite n’a pas seulement vacillé dans les urnes, elle a été publiquement rejetée par une partie significative de la gauche refusant d’appeler à voter Macron. ». Dans ce contexte avions-nous vraiment intérêt à faire la leçon aux jeunes – et moins jeunes – qui « banaliseraient le danger du FN » car ils scandaient « ni patrie ni patron » ? Cette crise du front républicain est un atout en vue de la reconquête de positions d’indépendance pour notre classe, car c’est l’affaiblissement d’un outil du chantage qui lui est traditionnellement imposé. Il faut en hâter la liquidation définitive.

2. Une caractérisation du FN et un silence sur Macron fonctionnels à la logique front-républicaine

Une présidence FN aurait à l’évidence donné beaucoup d’air autant aux bandes proto-fascistes comme celles de Sivens ou équivalentes, qu’au racisme sous toutes ses formes, à l’islamophobie, et mis sur le pied de guerre une partie croissante de l’appareil policier, à l’image des manifs de flics de l’automne mais à une autre échelle. Mais reconnaître ces réalités n’autorise pas à s’asseoir sur les contradictions de la situation et à forger des définitions à l’emporte-pièce. Si le fascisme, loin d’être seulement une idéologie ou un trait de caractère, est un phénomène politique et social précis – la mobilisation extraparlementaire de la petite bourgeoisie pour écraser le prolétariat et ses organisations par des méthodes de guerre civile – qui a besoin de bases matérielles, alors il était et reste requis de pointer que celles de Le Pen sont aujourd’hui faibles comparativement à ce que le fascisme sous toutes ses formes a mobilisé. Ce que nous voulions dire avant les résultats du second tour, c’est que l’élection de Le Pen dans le contexte actuel aurait été prématurée du point de vue des conditions matérielles de son propre projet. Un exécutif Le Pen-Dupont-Aignan dans une situation qui n’est pas activement contre-révolutionnaire, avec une base sociale non seulement composite mais avec des intérêts très divergents, sans l’appui de la bourgeoisie ni d’une majorité présidentielle, et, malgré sa pénétration dans l’appareil policier, un appareil militaire qui ne lui est pas du tout acquis en l’état, aurait été dans la situation actuelle traversé par d’énormes contradictions.

Sylvain Pyro écrit «  Dans quel milieu évoluent les camarades pour ne pas se rendre compte que le problème de notre camp social aujourd’hui n’est pas tant les illusions dans le vote Macron mais le glissement d’une partie de notre classe vers le vote FN ? » Contrairement à ce qu’il dit, nous ne minimisons pas du tout, bien au contraire, le problème de la pénétration du discours du FN dans une partie de notre classe, et ces 11 millions de voix, soit 3 millions de plus qu’au premier tour. Mais cela n’autorise pas à laisser de côté les autres données de la situation. Et, contrairement à lui, nous avons refusé de considérer que ces illusions sur Macron n’étaient finalement pas tant un problème que cela, ou somme toute, qu’elles étaient comparativement un « moindre mal ». Nous pensons précisément que cette logique consiste, certes pas à soutenir le front républicain, mais à se mettre, fût-ce sans dire « Votez Macron », à sa remorque et en rester dépendant : faire de la dissipation des illusions sur le vote Macron sur tous les plans, y compris dans l’entre-deux-tours et dans les mots d’ordre, nous semblait un axe central justement pour pouvoir combattre de façon pleinement cohérente l’influence du FN dans les milieux ouvrier, populaire, jeunes, etc. La dynamique abstentionniste qui s’est exprimée dans l’entre-deux-tours, et maintenant les résultats de cette élection, montrent qu’une partie conséquente de notre classe ne se fait déjà aucune illusion sur lui : fallait-il, pour faire avancer cette dynamique vers une conscience d’indépendance de classe, en revenir à une version timide du vote Chirac en 2002 ?

Pour soutenir son propos Sylvain Pyro évoque aussi, entre autres éléments (également mentionnés dans notre précédent article), la menace de la dissolution de la CGT et du NPA par un gouvernement Le Pen. Même si elle avait été élue, il nous semble que cela aurait été plus simple à dire qu’à faire, surtout dans le cas de la CGT, mais ce que nous trouvons inquiétant dans ce raisonnement c’est de fait l’embellissement par omission du « démocrate » Macron qui en découle, c’est-à-dire la sous-estimation de ce que la présidence Macron elle-même, et son bonapartisme, nous promettent.

Macron n’est pas seulement un ultralibéral qui va gouverner par ordonnances : il est l’agent par lequel la démocratie bourgeoise va accentuer son autodestruction. D’une part il consacre la victoire finale, dans l’histoire du socialisme de pouvoir de l’après-guerre, de la tendance « moderniste »-libérale-européiste qui, avant même le congrès d’Epinay en 1971, avait déjà comme ligne de briser autant que nécessaire le poids des classes populaires en faveur des intérêts européistes de la bourgeoisie française [2]. Parmi d’autres, Fabius, Delors, Hollande ont été les plus fervents protagonistes de ce courant dont Macron est l’héritier. Celui-ci n’a pas été pour rien le conseiller de Hollande et l’artisan de la Loi Travail. Mais s’il scelle la victoire de cette lignée, il est aussi l’agent essentiel de la liquidation de ses délimitations politiques traditionnelles et son ancrage à gauche – soit, de la banqueroute du PS. Il assume totalement de se détourner définitivement du monde ouvrier et des classes populaires, déjà droit dans ses bottes face aux centrales syndicales : le nouveau bloc de pouvoir bourgeois qu’il veut forger va s’affronter à ces derniers à un degré d’offensive nouveau, bien déterminé à mettre au service de la contre-révolution ultralibérale autant l’engagement impérialiste de l’Etat français, que l’ensemble des ressorts autoritaristes, répressifs, racistes d’Etat, anti-militants, qui se sont enracinés depuis le début du tournant bonapartiste en France à l’été 2014 avec les interdictions de manifester en soutien au peuple palestinien, et que toute l’histoire de la République française porte en elle, comme la nuée l’orage. Le traitement répressif accordé à la manifestation à l’appel du Front Social pour ce 8 mai (voir les interdictions de manifester, etc.) a sonné en ce sens comme une piqure de rappel explicite.
Rappelons que c’est Macron qui a pointé lors de son débat du 3 mai avec Le Pen, comme l’avait fait Valls, les « groupes d’extrême-gauche », sans oublier de répondre à celle-ci qu’il dissoudrait tous les groupes « violents », anti-républicains, antifas etc. Il serait naïf de croire que c’était là seulement un effet de manche à destination de l’électorat préoccupé par les questions sécuritaires : Macron, nouveau champion de la bourgeoisie, va être aussi le champion de l’enracinement de l’Etat d’exception. Il n’y a pas eu besoin du fascisme pour dissoudre la LC en 1973, la démocratie bourgeoise s’en est chargée. Au vu du gouvernement ultra-sécuritaire de Hollande, pouvait-on avoir la moindre assurance que Macron ne pourrait lui aussi attaquer l’existence légale de certaines branches de l’extrême gauche ? Evidemment non.

Pour reprendre les mots d’Antoine (de Montpellier) (qui a défendu sur Mediapart, bien indépendamment de Révolution Permanente, le « Ni-Ni » et rappelait à juste titre, disons-le en passant, que « Pour finir, il importe de souligner que le ni Macron, ni Le Pen, n’est pas contradictoire avec la nécessité de mener une campagne résolue contre le danger qui se niche dans le néofascisme ») :


« Qui peut nous garantir qu’en intégriste ultralibéral, qui plus est ayant bénéficié d’une fonction par une large mobilisation « antifasciste-pour-faire-barrage », poussant jusqu’au bout sa détermination économiste sauvage, il n’ira pas plus loin qu’Hollande dans l’atteinte aux libertés, et qui sait même, logique extrême du système, aussi loin que l’aurait fait Marine Le Pen si elle avait été élue ? Qui a oublié comment Chirac s’est servi largement de la légitimité acquise en 2002 par le fait de l’avoir transformé en sauveur anti-Le Pen-père pour mener ses attaques et affaiblir les résistances populaires ? »

Choisissant de passer sous silence tout cela pour se concentrer exclusivement dans sa contribution sur l’ennemi prioritaire qui serait le FN, Sylvain Pyro entretenait le terrain d’un avatar de la croyance/adaptation aux vertus dudit front républicain, vision opposée à une politique d’indépendance de classe et vissée à la logique du « moindre mal » critiquée par Trotsky. Telle n’est pas l’approche qui nous permettra de sortir de l’impuissance par rapport au besoin d’une politique efficace pour « exploiter » les contradictions du FN et l’affaiblir, lui résister dans l’hypothèse où il arriverait au pouvoir, c’est-à-dire en l’espèce, dans tous les cas, pour tirer à nous la plus grande partie possible de sa base sociale dont le « désespoir » – dont il est le parti – a été démultiplié par les trahisons sans fin de la gauche depuis les années 80, dont Macron est déjà perçu comme l’héritier.

3) Pour une politique hégémonique en vue de réussir l’unification de notre classe

Sylvain Pyro énonce un argument supplémentaire : la consigne de vote « Aucune voix pour le FN ! » devait permettre de rassembler à la fois les abstentionnistes et les électeurs de Macron pour faire barrage au FN, cela contribuant à poser ainsi les bases d’un front unique contre le fascisme.

Revenons d’abord brièvement sur le texte de Trotsky de 1931. Trotsky est totalement clair sur le fait qu’on ne peut jamais justifier en son nom l’appui électoral, et par exemple au nom du « moindre mal », à telle ou telle variante bourgeoise. Dans ce texte il s’affronte à la fois aux sociaux-démocrates qui appelaient à voter pour Brüning et au KPD qui, englué dans sa politique de « troisième période », assimilait dramatiquement la social-démocratie et le fascisme, allant jusqu’à soutenir un référendum d’Hitler [3]. Mais si Trotsky écrivait alors que « Dans la lutte contre le fascisme, nous sommes prêts à passer des accords pratiques [je souligne] avec le diable et avec sa grand-mère », c’était sur le terrain du front unique dans l’action, de la mobilisation de rue, avec les organisations ouvrières, syndicales et politiques, et pas de consignes ou d’alliances électorales [4]. Mais surtout c’était dans un contexte, où, alors que de son côté la social-démocratie était un mouvement de masse, par rapport à laquelle Gattaz, Hollande et Macron n’ont pas grand-chose à voir, la réalité des bandes fascistes était sans commune mesure avec aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle, alors que la façon par laquelle Trotsky déconstruit le raisonnement du « moindre mal » est parfaitement pertinente aujourd’hui, l’usage hâtivement « arithmétique » ou tactique de la métaphore qu’il utilise ensuite du poison et du révolver, soit la priorisation du « révolver Le Pen » face au « poison Macron », est en revanche fauteuse de confusion. En effet, cela suppose d’une part de faire abstraction des différences considérables entre le Front National d’aujourd’hui et le nazisme de 1931, et plus largement entre les deux situations historiques. Mais surtout ça empêche de comprendre qu’avec cette formule Trotsky était en train de combattre l’erreur fondamentale du KPD consistant à jouer avec les nazis pour destituer Brüning, ce qui ne pouvait que faciliter l’accès d’Hitler au pouvoir (et non celui de la classe ouvrière). Utiliser cette formule pour justifier une consigne de vote trahit le texte de Trotsky et de ce fait est contraire à l’essence de son refus de la logique du moindre mal.

Plus largement, doit aussi faire réfléchir ce fait notable que le même genre d’éditorialistes qui avaient agité le spectre des dangereux trotskystes contre Poutou au premier tour a pu citer Trotsky à l’approche du second, mais cette fois, comme l’a relevé F. Lordon, pour faire la leçon et « prendre en otage » selon sa formule, vent debout contre cet insupportable « outrage aux bonnes-mœurs républicaines » (formule de Samuel Hayat), ceux qui refusaient d’appeler à voter Macron. Ainsi Jean Birnbaum, responsable du « Monde des Livres », dans son article « L’année 2017 aura marqué l’agonie de l’antifascisme » (2 mai 2017), épinglant le « 4 août de Mélenchon » et la trahison de l’antifascisme. Ce beau monde aurait-il réellement rejoint les rangs du front unique antifasciste ? On peut en douter…

Dernier point, il faut noter qu’à la décharge de Sylvain Pyro, la logique de sa justification du mot d’ordre « Pas une voix pour le FN » s’ancre dans une tradition politique solide dont le NPA est héritier, et qui excède la question du FN : sans revenir au vote Chirac en 2002 il faudrait en effet, sinon, expliquer où était le danger fasciste lors, par exemple, de l’appel à « dégager Sarkozy » et donc à voter Hollande au deuxième tour des présidentielles de 2012

Nous sommes donc face au grand défi aujourd’hui de nous libérer jusqu’au bout de cette dépendance à l’égard d’un type de positionnement hérité d’une pression idéologique puissante, et notamment d’un certain antiracisme des année 80 qui a justement servi (à l’image du satellite du PS SOS racisme) [5], moyennant le drapeau d’un progressisme de gauche, à objectivement couvrir le tournant néolibéral et déjà néoconservateur du PS, sa rupture consciente avec le monde ouvrier et les classes populaires, au nom de cette pression au « moindre mal ». Non seulement répéter cela aujourd’hui ne répond à aucune pression de masse comme celle qui existait en 2002 (à laquelle, dans l’entre-deux-tours, la LCR s’était pliée), mais surtout ce type d’orientation n’a jamais réussi à stopper ou enrayer l’avancée du FN. Ce n’est pas parce qu’elle a enraciné des réflexes et des habitudes que c’est une logique indiscutable, à préserver comme allant de soi, au contraire.

Trois axes pour les tâches à venir

Pour nous limiter présentement à trois éléments, non exclusifs, relativement à la formulation de nos tâches politiques, disons d’abord que c’est dans la continuité de la campagne Poutou que nous avons tout intérêt à nous positionner : sa campagne a permis à un candidat ouvrier anticapitaliste de faire l’opposé d’une campagne ouvriériste, il a au contraire su avoir un écho important dans les secteurs les plus opprimés et exploités de notre classe, tout en s’adressant à elle dans son ensemble, à partir d’une position radicalement indépendante. « L’immunité ouvrière » est l’incarnation d’une politique d’hégémonie ouvrière fondée sur une absolue indépendance de classe : c’est sur cette base que sa campagne a fini par devenir si subversive, et surtout que Philippe Poutou a le plus mis Le Pen en difficulté. C’est en ce sens que nous devons construire le front unique contre la politique Macron, ses ordonnances, et le reste, autant que celui contre l’extrême-droite, en les articulant systématiquement.

Second élément : il sera essentiel de discuter comment dépasser la politique restée conciliatrice de la CGT qui, manquant notamment d’un programme d’unification de l’ensemble de notre classe malgré la grande faiblesse de Hollande, a contribué à ce que celui-ci ne plie pas face au mouvement contre la Loi Travail. C’est aussi de cette incapacité, qui est celle des directions officielles du mouvement ouvrier plus largement, que Le Pen tire sa force, elle ne s’est pas faite pour rien la championne de la dénonciation de la Loi Travail et des intérêts des travailleurs. Cet élément pourtant essentiel est totalement absent de la contribution de Sylvain Pyro : dépasser ces carences sera vital pour enrayer en profondeur la dynamique fasciste, puisque celle-ci pourra s’alimenter d’autant plus des défaites ou des combats non menés par les travailleurs au cours du quinquennat qui débute. Les révolutionnaires devront donc s’appuyer sur ce dont augurent les tensions déjà palpables entre le nouveau président et les centrales syndicales FO et CGT, mais allant jusqu’à la CFDT pourtant ultra-conciliatrice, autour de la question des ordonnances, exprimant avec limpidité ce projet de bloc bourgeois et d’exclusion des classes populaires de Macron : elles vont ouvrir des brèches plus grandes encore que celles qui ont commencé à poindre au printemps 2016, au service d’une opposition de masse.

Enfin, là où pour nous l’analyse de Sylvain Pyro reste aussi inconséquente c’est au niveau des mesures concrètes proposées. On ne peut évidemment marteler le danger ou la dynamique fasciste à moyen terme avec effets majeurs dès le court terme, sans proposer aussi, au nom du front unique, de l’auto-organisation des travailleurs, des mesures concrètes d’autodéfense de classe, remettre en discussion la question des milices ouvrières, de nouvelles pratiques militantes etc., bref, sans mettre en avant la nécessité pour notre classe de se réapproprier, au besoin contre le légalisme qui sévit dans les organisations du mouvement ouvrier, ses méthodes propres de combat [6].

En ce qui nous concerne, des limites que nous avancions et continuons d’avancer sur le degré de maturité de la situation en France pour un régime de type fasciste, n’en découle nullement une vision rassurante conduisant à la passivité. L’extrême-droitisation croissante du champ politique traditionnel jusqu’à Hollande ne s’arrêtera pas toute seule. La situation nous donne la grande responsabilité de nous préparer le mieux possible, et de nous adresser à toute notre classe en ces termes, pour des situations où le degré de polarisation sociale pousserait à des solutions extrêmes. Le scénario Macron suffit déjà à lui seul, précisons-le clairement, pour développer à un degré nouveau un tel sens de l’autodéfense comme élément structurant du combat pour l’auto-organisation, dans les facs, les lieux de travail, les mobilisations de rue, et bien évidemment les quartiers populaires. A la fois contre les violences, les crimes et l’impunité policiers dont le saut significatif dans la dernière période ne va pas s’arrêter, autant que contre tous les regroupements et attaques anti-ouvriers et anti-immigrés émanant de proto-bandes ou groupes néofascistes, identitaires et autres, qui vont dans l’évidence chercher à grossir en s’appuyant sur la nouvelle étape franchie par le FN à ces élections. Sans préjugés des contradictions qui affecteront le projet de refondation élargie du parti frontiste déjà annoncé par Le Pen, visant à capitaliser les nouvelles voix conquises, celui-ci servira simultanément à les couvrir, l’ensemble s’abreuvant aux ravages prévisibles de la politique présidentielle à venir.

Voilà pourquoi, pour conclure avec Trotsky non en vue de justifier telle ou telle option tactique ou conjoncturelle, mais pour poser le problème plus global qui est le nôtre aujourd’hui, ce passage nous semble parlant :

« Le fascisme au pouvoir, comme le bonapartisme, ne peut être que le gouvernement du capital financier. Dans ce sens social, ils ne se distinguent pas, non seulement l’un de l’autre, mais l’un et l’autre de la démocratie parlementaire. Chaque fois, les staliniens font à nouveau cette découverte, oubliant que les questions sociales se résolvent dans le domaine de la politique. La puissance du capital financier ne réside pas dans sa capacité à établir, à son gré, n’importe quel gouvernement, n’importe quand : il ne possède pas cette force. Sa puissance réside dans le fait que tout gouvernement non prolétarien est obligé de servir le capital financier, ou plutôt que le capital financier a la possibilité de remplacer un système de domination en déclin par un autre qui corresponde mieux aux nouvelles conditions. Cependant, le passage d’un système à un autre signifie la crise politique, laquelle, avec le concours de l’activité du prolétariat révolutionnaire, peut se transformer en un danger social pour la bourgeoisie. Le passage du régime de démocratie parlementaire au bonapartisme a déjà été accompagné en France de flambées de guerre civile. La perspective du passage du bonapartisme au fascisme est grosse de troubles infiniment plus graves et, par conséquent également, de possibilités révolutionnaires. [nous soulignons ces deux phrases] » (Trotsky, « Bonapartisme et fascisme »)

Sans exclure la perspective d’un scénario fascisant, comme la dernière phrase de l’extrait l’indique, la crise et l’instabilité politiques au cœur de la situation de transition actuelle peuvent déjà parfaitement amener, avec la présidence Macron, à des « flambées de guerre civile », comme Trotsky le dit dans l’avant-dernière phrase, éventuellement même à brève échéance, flambées au cours desquelles l’extrême-droite ne sera pas en reste. Il suffit de se souvenir de la révolte des banlieues à l’hiver 2005, la réaction du pouvoir, et la hargne raciste qu’elles ont suscitée, pour savoir qu’il n’y a pas besoin d’attendre le fascisme pour que de telles flambées se produisent.

Notes

[1] J’y renvoie donc, rappelant juste une des bases sur laquelle il se fonde : la notion de « crise organique » de Gramsci. Cette notion est justement éminemment dialectique, et elle conduit à l’idée essentielle que dans ce genre de situation, les phénomènes politiques peuvent clairement prendre le pas sur les stricts déterminants économiques, que le politique peut primer le social, ce qui fait que toutes sortes de « phénomènes morbides » dit Gramsci, ou « monstres », « accidents », à l’image de Trump ou du Brexit, peuvent surgir, par définition sans que les classes fondamentales, bourgeoisie incluse, n’aient de prise sur eux, ou en tous cas autant qu’elles le souhaiteraient.

[2] Cf. B. Amable S. Palombarini, L’illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Paris, Raisons d’Agir, 2017, parties 2-3.

[3] Trotsky,« En quoi la politique actuelle du parti communiste allemand est-elle erronée ? (Lettre à un ouvrier communiste allemand, membre du Parti communiste allemand) », 8 décembre 1931. Voici le § « Brüning est-il un "moindre mal" ? », sur lequel je m’appuyais dans l’article antérieur, dans son intégralité :

« La social-démocratie soutient Brüning, vote pour lui, assume la responsabilité de sa politique devant les masses, en se fondant sur l’affirmation que le gouvernement Brüning est un " moindre mal ". C’est ce point de vue que le Rote Fahne essaie de m’attribuer, sous prétexte que j’ai protesté contre la participation stupide et honteuse des communistes au référendum d’Hitler. Mais est-ce que l’opposition de gauche allemande, et moi en particulier, avons demandé que les communistes votent pour Brüning et lui apportent leur soutien ? Nous, marxistes, considérons Brüning et Hitler ainsi que Braun comme les représentants d’un seul et même système. La question de savoir qui d’entre eux est un " moindre mal " est dépourvue de sens, car leur système, contre lequel nous nous battons, a besoin de tous ses éléments. Mais aujourd’hui, ces éléments sont en conflit, et le parti du prolétariat doit absolument utiliser ce conflit dans l’intérêt de la révolution.
Dans une gamme il y a sept notes. Se demander quelle note est la " meilleure ", do, ré ou sol, n’a pas de sens. Cependant, le musicien doit savoir quand et sur quelle touche frapper. Se demander abstraitement qui, de Brüning ou Hitler est le moindre mal est tout aussi dépourvu de sens. Mais il faut savoir sur laquelle de ces touches frapper. C’est clair ? Pour ceux qui ne comprennent pas, prenons encore un exemple. Si l’un de mes ennemis m’empoisonne chaque jour avec de faibles doses de poison, et qu’un autre veut me tirer un coup de feu par derrière, j’arracherais d’abord le revolver des mains de mon deuxième ennemi, ce qui me donnera la possibilité d’en finir avec le premier. Mais cela ne signifie pas que le poison est un " moindre mal " en comparaison du revolver.
Le malheur veut que les chefs du Parti communiste allemand se soient placés sur le même terrain que la social-démocratie, en se contentant d’inverser les signes : la social-démocratie vote pour Brüning, en le qualifiant de moindre mal ; les communistes qui refusent absolument de faire confiance à Brüning et à Braun (et ils ont tout à fait raison), sont descendus dans la rue pour soutenir le référendum d’Hitler, c’est-à-dire la tentative des fascistes pour renverser Brüning. Par là, ils ont reconnu qu’Hitler était un moindre mal, car une victoire au référendum amènerait au pouvoir Hitler et non le prolétariat. A vrai dire, on est un peu gêné d’expliquer une chose aussi élémentaire ! Il est mauvais, très mauvais que des musiciens comme Remmele, au lieu de distinguer les notes, jouent du piano avec leurs bottes. »

[4] Ibid., § « Il faut imposer à la social-démocratie le bloc contre les fascistes » :

« Le malheur veut qu’il y ait dans le Comité central du Parti communiste de nombreux opportunistes terrorisés. Ils ont entendu dire que l’opportunisme, c’était l’amour pour les blocs.
C’est pourquoi ils sont contre les blocs. Ils ne comprennent pas la différence qui peut exister entre un arrangement au niveau parlementaire et un accord de combat, même le plus modeste, à propos d’une grève ou de la protection des ouvriers typographes contre les bandes fascistes.
Les accords électoraux, les marchandages parlementaires conclus par le parti révolutionnaire avec la social-démocratie servent, en règle générale, la social-démocratie. Un accord pratique pour des actions de masse, pour des buts militants, se fait toujours au profit du parti révolutionnaire. Le Comité anglo-russe était une forme inadmissible de bloc entre deux directions, sur une plate-forme politique commune, imprécis trompeuse et qui n’obligeait à aucune action. Maintenir ce bloc pendant la grève générale où le Conseil général jouait le rôle de briseur de grève, revenait pour les staliniens à mener une politique de trahison.
Aucune plate-forme commune avec la social-démocratie ou les dirigeants des syndicats allemands, aucune publication, aucun drapeau, aucune affiche commune ! Marcher séparément, frapper ensemble ! Se mettre d’accord uniquement sur la manière de frapper, sur qui et quand frapper ! On peut se mettre d’accord sur ce point avec le diable, sa grand-mère et même avec Noske et Grzesinski. A la seule condition de ne pas se lier les mains.
Enfin, il faut rapidement mettre au point un ensemble pratique de mesures, non dans le but de " démasquer " la social-démocratie (devant les communistes), mais dans le but de lutter effectivement contre le fascisme. Ce programme doit porter si la protection des usines, la liberté d’action des comités d’usine, sur l’intangibilité des organisations et des institutions ouvrières, la question des dépôts d’armes dont peuvent s’emparer les fascistes, sur les mesures à prendre en cas de danger, c’est-à-dire sur les actions militantes des détachements communistes sociaux-démocrates, etc.
Dans la lutte contre le fascisme une place immense revient aux comités d’usine. Il faut sur ce point un programme d’action particulièrement soigné. Chaque usine doit se transformer en une forteresse antifasciste avec son commandant et ses équipes de combat. Il faut se procurer le plan des casernes et des autres foyers fascistes dans chaque ville, dans chaque district. Les fascistes essaient d’encercler les foyers révolutionnaires. Il faut encercler l’encercleur. L’accord sur ce terrain avec les organisations sociales-démocrates et syndicales est non seulement admissible mais encore obligatoire. Le refuser au nom de considérations " de principe " (en fait, par bêtise bureaucratique ou, pire encore, par lâcheté) revient à aider directement le fascisme.
Nous proposions dès novembre 1930, c’est-à-dire il y a un an, un programme pratique d’accord avec les ouvriers sociaux-démocrates. Qu’a-t-il été fait dans cette direction ? Presque rien. Le Comité central du Parti communiste s’occupa de tout sauf de ce qui constituait sa tâche immédiate. Que de temps précieux a-t-on perdu ! A vrai dire, il n’en reste pas beaucoup. Le programme d’action doit être purement pratique, purement concret, sans aucune " exigence " artificielle, sans aucune arrière-pensée, pour que tout ouvrier social-démocrate moyen puisse se dire : ce que proposent les communistes est absolument indispensable pour la lutte contre le fascisme. Sur cette base, il faut entraîner par l’exemple les ouvriers sociaux-démocrates et critiquer leurs chefs qui, inévitablement, s’opposeront et freineront le mouvement. C’est seulement sur cette voie qu’est possible la victoire. »

[5] D’où toute l’importance de faire de l’antiracisme une bataille de classe en rompant définitivement avec l’antiracisme « moral » - comme toute une tradition de l’antifascisme l’a fait aussi – au profit d’un antiracisme politique, contre les divisions et inerties historiques sur ce plan de la gauche radicale, de l’extrême-gauche, et du mouvement ouvrier français, et l’entretien mutuel de leurs faiblesses respectives. Sur ce point, par-delà la conjoncture de son écriture, voir cet article http://www.revolutionpermanente.fr/Violences-policieres-Sur-les-taches-democratiques-du-mouvement-ouvrier.

[6] Sur cela voir par exemple le très intéressant Mathias Bouchenot, Tenir la rue. L’autodéfense socialiste 1929-1938, Libertalia, 2014.




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